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CHAPITRE IV

La GUERRE DE Dix Ans (1868-1878)

De 1854 à 1868, le gouvernement espagnol eut un répit de quatorze années, constituant pour lui une occasion inespérée de réformer sa puissance dans le Grande Antille et de s’attacher l’île d’une façon solide; au lieu de cela, il ne fit rien ou presque rien, car l’Espagne, 1l faut bien l’avouer, n’a jamais compris son rôle à Cuba : elle a toujours refusé tout pouvoir effectif aux Cubains dans leur propre pays, les condamnant à l’infériorité politique sur le sol où 1ls étaient nés ; elle a confisqué, par des impôts écrasants, le produit du travail des Cubains sans pourtant parvenir à leur assurer en échange ni sécurité, ni prospérité, ni instruction. Au point de vue économique, enfin, l'Espagne n’a Jamais compris non plus que Cuba, qui produit pour l’exportation et importe à peu près tout ce qu’elle consomme, ne devait pas être gênée dans ses affaires commerciales, afin de pouvoir acheter ou vendre dans des conditions avantageuses ; au lieu de cela, les Espagnols ont voulu s’assurer le monopole du marché cubain, contribuant ainsi à rendre plus lourde encore la tutelle de la métro-

pole.

Tout cela néanmoins, avec un peu de bonne volonté,

| — 56 — eût encore pu facilement s'arranger; mais comme l’Espagne, à l’intérieur, allait de guerre civile en guerre civile, rien ne fut fait, et les autorités coloniales songèrent moins à gouverner Cuba qu’à ménager le gouvernement de demain.

Entre temps, les Cubains demandèrent l'abolition de l'esclavage, mais le gouvernement espagnol s’y opposa sous prétexte que les nègres, devenus libres, chasseraient les blancs.

Officiellement d’ailleurs, Cuba était toujours la terre du bonheur et de la liberté, la «sempre fiel », la toujours fidèle, et, en effet, à première vue, la Havane paraissait jouir d’une paix profonde; les réformistes étaient officiellement qualifiés de mécontents et d’arrivistes. Toutefois, vers 1865, cet optimisme officiel reçut une atteinte sérieuse : 1l parvint, en effet, à la reine [sabelle une pétition signée de vingt mille créoles, protestant de leur amour pour l'Espagne, mais réclamant très énergiquement une série de réformes. Presque simultanément la Presse anglaise prit fait et cause pour les réformistes cubains. Le gouvernement madrilène se vit alors forcé de faire quelque chose, au moins pour satisfaire l’Europe ; aussi le 25 novembre 1865, M. Canovas del Castillo, ministre d’Ultramar fit rendre un décret ordonnant la réunion d’une Junte de informacion (1) (commission d'enquête), chargée d'étudier la situation de Cuba et de rechercher les bases : 19 de lois pour Cuba et Porto-Rico ; 29 de règlements sur le

(1) Cette junta devait être composée de 22 délégués cubains, 22 commissaires espagnols et, en outre, d’autant de fonctionnaires que le gouvernement

jugerait bon.

D ESS travail des Asiatiques et des gens de couleur, ainsi que sur les moyens de favoriser l’émigration dans lesdites colonies ; 3° de traités de navigation et de commerce, ainsi que d’un système douanier plus convenable pour les possessions de l'Espagne.

Malheureusement, par suite des bouleversements si fréquents dans la politique espagnole, ce ne fut pas M. Canovas, l’auteur du décret, qui en assura l’exécution, mais M. Castro, et celui-ci choisit les commissaires espagnols parmi les ennemis de toute réforme et de ‘toute autonomie; il exigea, en outre, le secret des séances, et posa en principe que le maintien de l’unité monarchique et religieuse avec la métropole serait tenu hors de discussion. Les Cubains, désireux d’obtenir quelques réformes sans recourir à une nouvelle insurrection, acceptèrent toutes ces restrictions et le parti réformiste se mit en devoir d'établir son programme de réformes. |

Les principaux articles étaient :

19 Liberté douanière pour liîle :

29 Etablissement d’un impôt sur le revenu destiné à remplacer le produit des douanes :

30 Représentation des Cubains aux Cortès espagnoles ;

40 Admission des créoles aux fonctions locales ;

5° Suppression de la traite et émancipation graduelle des travailleurs noirs.

A ce programme très modéré, l'Espagne répondit en diminuant légèrement le tarif douanier, mais quelques semaines après, le 12 février 1867, elle rendit un décret surchargeant du 10 % tous les impôts directs de l’île. Le résultat de cette fausse manœuvre, d'autant plus

RASE malhabile que les Etats-Unis recommençaient précisément alors à s’occuper de Cuba (Message de Johnson), fut de mettre fin à la patience des Cubains ; aussi, lorsqu'éclata, en septembre 1868, la Révolution espagnole

qui renversa Isabelle IT, elle eut un contre-coup immédiat à Cuba.

Le 10 octobre 1868, à Yara, dans les environs de Demajagua, un certain Carlos Manuel Cespédès réunit une quarantaine de partisans, proclama l’indépendance de l'Ile et lança un appel aux armes devenu célèbre dans l’histoire de l'Espagne, sous le nom de « Cri de Yara — El Grito de Yara ». Huit jours plus tard, cette poignée d'hommes avait singulièrement grossi, presque centuplé, de telle sorte que, quand le 18 octobre Cespédès se présenta devant la ville de Bayamo, il disposait de 3,000 combattants. Bayamo capitula. Dès lors, on voit le mouvement se propager avec la rapidité d’une traînée de poudre ; les insurgés font sonner bien haut qu'ils ont entre les mains une place de guerre ; ils s’y installent, y établissent un gouvernement, un Parlement, des ministres. Is ont d’ailleurs trouvé à Bayamo ce qui leur faisait surtout défaut, des armes et des munitions ; ils s’en emparent et les distribuent. Quelques jours après, les districts de Halguin, Bayamo, Tunas, Jiguani, étaient aux mains des rebelles ; en décembre, les anciens départements du Centre et de l’Orient, c’est-à-dire les deux tiers de l’île étaient en pleine insurrection.Le général Lersundi, à cette époque capitaine général et gouverneur de Cuba, avait qualifié tout d’abord le « Cri de.Yara » d’équipée ridicule Cridicula calaverada »; mais il avait dû rapidement en

rabattre. En réalité, sa situation était devenue du jour au lendemain extrêmement critique ; il pouvait craindre, en effet, de se voir d’un moment à l’autre bloqué dans sa capitale. Il est certain qu'avec plus d'énergie et surtout avec une organisation moins embryonnaire, les insurgés eussent pu, en trois mois, devenir les maitres absolus du pays; mais ils ne surent pas profiter de leurs avantages et la lutte se perpétua indéfiniment, jusqu’au Convenio du Zanjon du 10 février 1878, d’où le nom de « Guerre de Dix ans » qui lui a été donné. En dépit de sa longueur, d’ailleurs, cette lutte ne présenta aucun intérêt réel. Les Cubains furent presque toujours les maîtres incontesté de la campagne et des Maniguas; le gouvernement le fut des routes et des grandes villes : le seul problème qui se posait était de savoir lequel se lasserait le premier, des ltbertadores ou de l'Espagne; et malgré l’argent que celle-ci dut dépenser ; malgré les nombreux soldats qu’elle perdit de la fièvre et du vomito (les plus puissants alliés des insurgés), ce furent les libertadores qui abandonnèrentles premiers la partie, par suite surtout de leurs divisions intestines.

Le premier acte des insurgés avait été, nous l’avons vu, de se donner une constitution républicaine : [ls firent de Cespédès le premier président de la République cubaine ; mais l'assemblée qui avait été élue n'eut pas la sagesse de savoir demeurer unie, en sorte qu’elle se trouva presqu'immédiatement divisée en factions. Le nouveau gouvernement commença par faire appel aux Etats-Unis. Le Président Johnson répondit, mais en termes vagues et généraux, faisant surtout un éloge abstrait des institutions républicaines, affirmant la

Meet sympathie de l'Union pour tout gouvernement républicain et déclarant déplorer les insurrections, guerres et autres fléaux de l'humanité.

La caractéristique de ce document est que le nom de Cuba n’y était même pas mentionné. Néanmoins les insurgés crurent y voir une approbation de leur insürrection, et celle-ci en reçut un nouvel essor.

Le 4 mars 1869, le général Grant devint président des Etats-Unis ; les insurgés cubains lui demandèrent aussitôt de reconnaître l’indépendance de Cuba ou tout au moins de reconnaître la belligérance des insurgés. Le Président Grant rejeta ces deux demandes, mais le 9 avril 1869, M. Banks, membre de la Chambre des représentants, fit voter, par 98 voix contre 25 et 78 abstentions, une motion de sympathie en faveur de Cuba « libre et républicaine ».

Quelques mois plus tard, le secrétaire d'Etat Hamilton Fish adressait, le 19 juin 1869 à son représentant à Madrid un document important sur les règles qu’entendaient suivre les Etats-Unis quant à la nouvelle insur-rection : Il commençait par poser deux points généraux : d’une part, il exprimait les liens de sympathie et d'intérêts existants entre Cubains et Yankees; — d'autre part, il exposait la désaffection croissante des -Cubains pour l'Espagne, désaffection qui rendait la soumission de l’île irréalisable en fait. Par suite, disait-il, l'Espagne devrait comprendre qu'il faut céder aux légitimes revendications des Cubains ; et il donnait les quatre bases qu’il entendait suivre pour diriger les négociations : 19 indépendance de Cuba ; 29 paiement par Cuba (avec l’argent américain) d’une indemnité suffisante pour dédommager l'Espagne ; 39 aboli-

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tion de l'esclavage ; 40 amnistie complète pour les insurgés. M. Fish terminait en déclarant que les Etats- Unis étaient décidés à accorder aux insurgés la qualité de belligérants; qu’en outre les citoyens américains n'étant plus en sûreté à Cuba, il y avait là une cause légitime reconnue par le droit des gens, et autorisant l'intervention armée des Etats-Unis.

L'événement le plus important de la lutte de 1868 à 1878, c’est que, officiellement et publiquement l’Espagne accepta les bons offices des Etats-Unis, et que, secrètement et confidentiellement, elle négocia la vente de Cuba. « Une semblable transaction, dit M. de Olivart (1), était une impudence effrontée chez les trois parties à la fois: vendre l’île, c’était de la part de l'Espagne et de Cuba encourir la responsabilité du sang inutilement versé pour arriver à la fin à une si honteuse solution ; acheter l’île, c'était de la part des Etats-Unis montrer cyniquement quels vrais sentiments se cachaient sous leurs protestations humanitaires et libérales ». Quoi qu'il en soit, elle fut sur le point de s’accomplir dans l’été de 1869 par l'entremise du général Prim et de M. Fish.

Le gouvernement espagnol était, en effet, en pleine révolution, la reine Isabelle IT venait d’être chassée et le pouvoir était aux mains du général Prim. Celui-ei se piquait de diplomatie, et, en apparence au moins, montrait des sentiments conciliants : il fit donc le meilleur accueil à M. Sickles, ministre américain à Madrid, et

(1) Marquis de Orrvarr. — Le différend Hispano-Américain au sujet de la

question cubaine.

RANCE accepta d'emblée d'étudier les propositions yankees. Le 13 août 1869 il déclara admettre les bons offices des Etats-Unis, tout en y apportant certaines modifications, à savoir : 1° que les insurgés commenceraient par déposer les armes ; 2° une amnistie générale serait alors octroyée ; 39 la population de l’île plébisciterait la question de l'indépendance ; 4° si l'indépendance était votée, une indemnité serait accordée à l'Espagne. Remarquons que, malgré ces allures concihantes, le général Prim gardait le silence sur deux points fondamentaux : l’abolition de l'esclavage et surtout l’amnistie préalable demandée par les insurgés. M. Fish crut que la résistance espagnole provenait surtout de ce que le gouvernement de Madrid craignait que les Cubains ne fussent jamais capables de payer l’indemnité promise. Il proposa donc d’en faire garantir le paiement par les Etats-Unis ; ce procédé aurait d’ailleurs eu l’avantage de permettre au gouvernement fédéral de s’immiscer dans les affaires de l’île. À mesure que les Etats-Unis devenaient plus précis, le Cabinet de Madrid se montrait de moins en moins accessible, et tandis que le général Prim continuait à amuser les Américains, son ministre d’Uliramar, Becerra, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, refusait de prendre l'indépendance pour base des négociations, voulant qu’on laissât aux Cortès la décision et la réalisation de l'affaire ; tout au plus n’était-il pas opposé à un arrangement amiable avec les Etats-Unis, par lequel ceux-ci, par leurs bons offices pourraient aider à obtenir la fin de la lutte. Devant cette nouvelle attitude, le 23 septembre 1869, M. Fish retira sa proposition, déclarant que les Etats-Unis reprenaient toute leur

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liberté d'action. Remarquons incidemment, que le changement d’attitude du gouvernement espagnol fut dû à l’opposition énergique à la vente manifestée par le peuple, tant en Espagne qu’à Cuba même.

En fait, le gouvernement fédéral ne fit rien de positif en faveur des insurgés; aussi l'opinion publique américane s’indigna-t-elle de cette abstention systématique : le 14 juin 1870, M. Banks déposa une proposition tendant à faire défendre au Cabinet de Madrid de continuer à employer des moyens barbares pour réprimer l'insurrection de Cuba. Il est vrai qu'un autre représentant, M. Orth, déposa, aucontraire une proposition tendant à flétrir les expéditions flibustières dirigées contre l’Espagneen prenant pour base le territoire de l’Union. Il s’en suivit une très longue et très ardente controverse quin’aboutit d’ailleurs qu’au rejet des deux propositions par la Chambre des représentants.

Malgré ce vote, la tension s’accentua entre les Etats- Unis et l'Espagne, et la question ne tarda même pas à prendre un certain degré d’acuité. Aussi le Président

- Grant crut-il bon d'intervenir et, le 18 juin 1870, il lança un Message au Congrès dans lequel il commençait par constater l'arrêt de la question de Cuba : ni l'Espagne, n1 l’insurrection, déclarait-il, ne font de progrès militaire sensible, elles se bornent à rivaliser de cruauté. Les excès commis par les insurgés empêchent les Etats-Unis de venir à leur aide, malgré la sympathie qu'ils ont pour eux. Rien, en effet, ne serait plus néfaste pour les Etats-Unis que d’entrer en conflit avec l'Espagne ; ils ont toujours conservé une politique de neutralité constante à l'égard des puissances

CNRS je européennes,et y déroger serait un acte de la plushaute gravité. Quant à reconnaitre la qualité de belligérants aux insurgés, c’est, continuait le Président, une chose beaucoup plus grave qu’on ne paraît le croire : D’abord la reconnaissance dela belligérance est une question de faits et non pas une affaire de sympathie ou d’animosité. Il faut, en effet, que les insurgés, pour pouvoir être considérés comme belligérants, luttent conformément aux lois de la guerre ; de plus, l’insurrection doit avoir non pas simplement un gouvernement sur le papier (government on paper), mais une organisation politique suffisamment stable pour assurer l’ordre et encourir les responsabilités qu’un Etat peut encourir vis-à-vis des autres Etats ; or, aucun de ces éléments ne se rencontre dans l'insurrection cubaine ; les insurgés n’occupent aucune ville ; leurs chefs ne sont que des chefs de partisans, aussi nomades que leurs troupes. Ils n'avaient aucune espèce de tribunaux, pas l’ombre d'organisation administrative ni financière. Bien plus, les insurgés n’avaient nulle part accès à un port de mer, 1ls ne pouvaient entretenir aucune relation commerciale sérieuse. Quant à leur territoire, il n’existait pas réellement et changeait avec les points occupés par leurs colonnes. Dans l’opinion du Président, la guerre de Cuba n’était donc pas une guerre internationale, et il déclarait que les Etats-Unis violeraient le droit s'ils reconnaissaient comme belligérants de simples insurgés. En outre, l'Espagne aurait désormais beau jeu pour décliner toute responsabilité et renvoyer les Américains qui se plaindraient de souffrir de la lutte au soidisant gouvernement insurgé. Il n’y a, coneluait le général Grant, qu'une seule chose à faire : protéger

les droits des citoyens américains, protester éventuellement auprès du gouvernement espagnol et obtenir de lui des indemnités ; et, pour le surplus, conserver une neutralité absolue. |

Ces vues du Président étaient fort justes, et leur exposé calma beaucoup l’irritation du Congrès. Néanmoins, l'opinion publique yankee resta très montée contre l'Espagne, et, sous l'influence des politiciens, des motions belliqueuses furent encore soumises au Congrès : ainsi, en décembre 1871, le sénateur Morton demanda d'emblée l'annexion de Cuba et de Porto- Rico ; de même, en janvier 1872, le sénateur Blain déclara que l'annexion de Cuba était indispensable à la sûreté de l’Union. Ces motions ne furent d’ailleurs pas votées, mais on les discuta d’une façon irritante qui indisposa le gouvernement espagnol

Pendant que, officiellement, les Etats-Unis protestaient, comme nous venons de le voir, de leur respect pour l'Espagne, en pratique, les deux gouvernements se créaient les plus graves difficultés. Les ennemis de la domination espagnole à Cuba avaient imaginé de se prémunir de la nationalité et du pavillon américain, afin de couvrir, par les droits des étrangers en temps de paix, sanctionnés par les traités, la guerre par eux faite à leur véritable patrie. Le texte vague de l’artiele 7 de la convention de paix et d’amitié entre l’Espagne et les Etats-Unis du 27 octobre 1795, qui prohibait tout embargo pour besoins militaires et exceptait absolument les sujets des deux puissances de toute procédure extraordinaire en dehors du droit commun, fut le prétexte de cette conduite. Les autorités de Cuba

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