‹ La Question de Cuba: Au point de vue du droit internationalChapitre 15 sur 64 · PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE

De 1880 à 1895 la Grande Antille demeura officiellement tranquille, bien qu’en réalité les révolutionnaires eussent conservé toute leur activité. À New-York, la délégation du Comité révolutionnaire Cubain, sous l'impulsion d’Estrada Palma, travailla constamment à envoyer des armes et des munitions dans l’île. Il s’organisait constamment des expéditions flibustières, en Floride surtout, que les Etats-Unis feignaientd’ignorer. L'Espagne faisait sans cesse des réclamations très justifiées, mais le gouvernement fédéral sans toutefois se compromettre officiellement, laissait les Cubains s'organiser tranquillement sur son territoire ; notamment 1l tolérait les souscriptions pour préparer lesfonds de guerre de l’insurrection, et l’on faisait ouvertement des fêtes et des ventes publiques dans tous les Etats de l’Union, au profit de Cuba libre.

Malgré toutes ces menaces, l'Espagne conservait toujours son habituelle passivité, maintenant à Cuba ses traditions d'administration insouciante. Elle promettait des réformes, ne les accordait pas, et usait d’une répression exagérée envers ceux qui voulaient lui rappeler sa parole. Les Cubains étaient plus que jamais exclus de administration de l’île : en 1885 on

Tous alla même, par défiance, jusqu’à les exempter du service militaire. Du côté financier, les impôts étaient exagérés ;, les contributions directes se prélevaient d’une façon arbitraire suivant le gré ou la sympathie des collecteurs ; quant aux droits de douane, ils étaient d’une élévation extrême, atteignant les deux tiers de la valeur des objets européens les plus recherchés. En outre, il n’y avait à Cuba ni liberté de presse, ni liberté de réunion ou d'association; la libertéreligieuse n’existait pas davantage, mais cela n’était pas trop sensible, presque tous les Cubains étant catholiques. De plus la liberté individuelle elle-même, dans un certain sens, n’était pas garantie à Cuba : chaque habitant devait,en effet, être muni d’un passe-port toujours révocable au gré de la police, révocation qui entraînait l'obligation de résider en un lieu fixé par les autorités. Enfin l'administration espagnole, en général, subissait des fluctuations incessantes, tantôt dans le sens de la tolérance, tantôt dans le sens de la répression, suivant le tempérament des gouverneurs généraux qu’on changeait très souvent, et suivant encore l’impulsion plus ou moins énergique que donnaient les nombreux ministères se succédant à Madrid. Toutes ces causes de desaffection des Cubains envers l’Espagne étaient accrues par les relations fréquentes avec les Etats-Unis dont le régime de liberté excitait le désir d'indépendance de l’île, d'autant que l'Espagne, en 1891 avait eu la faiblesse de signer avec le gouvernement de l'Union un traité par lequel elle renonçait à son droit d’expulser les Yankees établis à Cuba, sans l’assentiment des Etats-Unis ;. par suite, l’île s’était rapidement infiltrée de citoyens américains.

Ce fut sur ce terrain que germa l'insurrection de 1895; elle éclata d’une façon assez bizarre à la suite d’un bon mouvement de l'Espagne : Une ordonnance royale du 17 septembre 1895 créa, pour administrer l’île, un Conseil central composé exclusivement de Cubains dont la moitié étaient nommés par un suffrage quasiuniversel. Le parti réformiste de l’île fut enchanté de cette réforme ; par contre, le parti autonomiste en fut très inquiété, il craignait de perdre ses adhérents, et, de peur que l'Espagne ne reconquit les sympathies cubaines, 1l fomenta aussitôt une nouvelle insurrec- . tion (1). Les débuts en furent très lents : 1l y eut, sans doute, la guerre d’embuscade traditionnelle, mais les insurgés s’occupaient surtout de délibérer sur la forme de leur future constitution, sans donner le commandement à personne; et le général Martinez Campos, au lieu de profiter de cette situation, perdit, sous prétexte que cela lui avait réussi jadis, un temps précieux en discussions aussi longues que futiles avec les chefs insurgés : il ne tenait pas compte, en effet, qu’en 1878 les Cubains étaient las de dix ans de guerre ; mais en 1895 les révolutionnaires, tous frais, dans la plénitude d’une force et d’une ardeur renouvelée par 17 ans de préparation, ne répondirent que par des mouvements offensifs à ses proclamations d’amnistie et à ses appels à la concorde. La révolution débordait et se répandait dans toute l’île; lui, néanmoins, assemblait au palais, pour les consulter, les juntes directrices des partis, et il échouait à les mettre d'accord entre elles, comme à

(1) Voir dans le Correspondant de 1896, tome CLXX XIII, page 415, sous

le titre « Cuba », d’intéressants détails sur cette insurrection.

ANT DR les mettre d'accord avec lui-même. Ne comprenant plus, Martinez Campos se fit rappeler de ce pays de l ne reconnaissait pas.

Le gouvernement conservateur de M. Canovas del Céstillo envoya pour le remplacer le général, de tous les généraux espagnols réputé le moins pacifique et le moins pacificateur, le général Weyler, homme énergique et sans scrupules et surtout parfaitement impitoyable. Dès son arrivée à Cuba, il commença par proclamer l’état de siège et remplaça de sa propre autorité, même pour la plupart des délits de droit commun, les peines légales par la peine de mort. Le résultat fut de mettre fin aux discussions juridiques des insurgés et de leur amener de nombreuses recrues. Il y eut bientôt une cinquantaine de mille personnes en armes sous les ordres de trois chefs : Gomez, Maceo et Garcia (1). Comme les insurgés tenaient surtout la campagne où ils trouvaient des appuis dans la population rurale, le général Weyler inventa le fameux système, dit de la «reconcentracion» par lequel il ordonnait aux habitants des campagnes de se rassembler à l’intérieur des quartiers généraux d’une force militaire espagnole. Cette mesure se trouvait justifiée en principe comme la condition nécessaire du nettoyage du pays avant le commencement des opérations militaires, car en réalité tout habitant, même le plus pacifique en apparence, n’était au fond le plus souvent qu’un rebelle,un ennemi.

Seulement, avant de prendre une pareille détermination,il eût fallu avoir le tempset les moyens matériels

(1) Pour les détails, voir : L’Insurrection C'ubaine et le Droit des gens, par

A. DESsJARDINS. — Revue de Paris, 1896, t. IV, p. 347 et suivantes.

ROSE et administratifs d'assurer l’alimentation, l'habitation “et la santé des reconcentrés : or, malheureusement, dès la première heure les uns et les autres firent défaut, en sorte que la mort put ainsi faire facilement de nombreuses victimes. Les campagnes ainsi dépeuplées, Weyler en entreprit aussitôt la dévastation, pensant venir plus facilement à bout des insurgés. Néanmoins, cette politique ne donna pas ce qu'il en attendait : elle produisit tout au contraire des effets infimes au point de vue militaire et déplorables politiquement parlant, chargeant notamment l'Espagne, au point de vue de l'humanité d’une lourde responsabilité morale qui ne contribua pas peu à la banqueroute finale.

Comme les procédés répressifs du général Wevyler, en dispersant les ouvriers des plantations, nuisaient considérablement au négoce des sucres, dont 1ls arrêtaient la fabrication, les spéculateurs s’indignèrent de ce général et de cette monarchie si peu respectueux des affaires et si dédaigneux de l’indiscutable suprématie des intérêts ; ils commencèrent donc une campagne de presse qui malmenait l’impéritie économique des ministres espagnols et vantait le régime libéral.

L'opinion publique européenne, dans l’ensemble, pourtant favorable à l'Espagne, fut mal impressionnée par ces mesures de Weyler que la presse jingoïste Yan-kee présentait comme les décrets d’un nouvel Hérode. Quant à l’opinion américaine, déjà très portée vers les Cubains, elle se prononça plus vigoureusement encore en leur faveur : Le général Weyler, traité de général d'abattoir, fut sans cesse comparé au sultan ; le pavillon espagnol fut insulté et le gouvernement de la péninsule injurié par la populace yankee, grâce à la compli-

MRC ne cité au moins tacite des autorités fédérales ; le général Weyler, voire même son souverain, furent à maintes reprises pendus en effigie ; et même, à Thuago, les autorités municipales vinrent elles-mêmes mettre le feu au mannequin. Chose plus grave, comme les financiers Yankees devenaient de plus en plus libéraux envers la délégation Cubaine, les expéditions flibustières traditionnelles subirent un renouveau d’ardeur : pendant l’année 1896, elles se succédèrent presque sans interruption. Certains navires, le Bermuda, le Laurada, le Three Friends, d’autres encore, faisaient un service presque régulier entre les ports de la côte américaine et ceux de Cuba. Parfois poursuivis sur réquisition du Consul Espagnol par les petits bâtiments de la douane américaine, ils leur échappaient le plus souvent, ou, quand ils étaient pris et forcés de revenir à leur point de départ, ils trouvaient moyen d’en repartir peu après. Bien plus, lorsque, comme dans l'affaire du William Todd ou celle du Competitor, les Espagnols émettaient la prétention de se rendre justice eux-mêmes, les Etats- Unis soulevaient aussitôt les plus vives réclamations.

Les sympathies de l’Union pour la cause cubaine ne devaient pas se borner à l’envoi de secours fournis aux Cubains par de simples particuliers : Dès le 27 février 1896, le Comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants, prenant nettement parti pour les Cubains contre l'Espagne, présentait un projet de résolution d’après lequel les insurgés devaient être reconnus comme belligérants. Le jour suivant, le Sénat, saisi d’une motion analogue, la votait immédiatement : il constatait l’existence de l’état de guerre entre l’Espagne et Cuba et déclarait qu'il y avait lieu pour les

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Etats-Unis de se proclamer neutres et d'offrir leurs bons offices au Gouvernement Espagnol pour obtenir la reconnaissance de l’indépendance de Cuba (1). La Chambre des représentants mit, elle, plus de temps à se décider, mais quatre jours plus tard, le 2 mars, elle : votait à son tour une résolution analogue. Heureusement, le président Cleveland, dont la conduite fut, durant tout ce conflit, des plus correctes, ne tint aucun compte de ce double vote. Pour lui forcer la main, les Chambres cherchèrent à s'entendre sur le vote d’une résolution conjointe, c’est-à-dire, votée, comme les lois, en termes identiques par les deux Chambres et s’imposant comme elles au Président, sauf à lui d’user de son droit de demander une deuxième délibération prise à la majorité des deux tiers. Mais l’attitude énergique de M. Cleveland, et la quasi-certitude qu'il eût usé de ce droit vis-à-vis de la résolution votée par les deux Chambres, les firent hésiter, et’elles ne purent s’entendre sur le vote de cette résolution conjointe. - Toutefois, pour satisfaire l’opinion publique, le gouvernement crut bon de protester auprès de l’Espagne, tant au nom de l’humanité outragée, qu’en celui de ses propres citoyens lésés, d’où, la note de M. Olney du 4 avril 1896 qui laisse nettement entrevoir la possibilité d’une intervention américaine si ce conflit, « dont le principal caractère est l’opiniâtreté de ses procédés et

{1) En reconnaissant la belligérance, on déclare qu'une lutte civile est assimilable à une guerre internationale, engagée dans un intérêt public avec des troupes régulières ; — en reconnaissant l’indépendance, on admet l'existence définitive d’un Etat nouveau. Il importe donc de ne pas confondre ces deux

cas.

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les excès sans pareils commis par l’une et l’autre partie » ne prenait bientôt fin (1).

Le Gouvernement Espagnol répondit (22 mai) que sa conduite était absolument conforme aux lois de la guerre, et se plaignit vivement en revanche des intrigues secrètes nouées par les Etats-Unis avec les insur-

gés.

En juin, M. Olney riposta que, puisque l'Espagne prétendait invoquer les lois de la guerre, elle devait alors reconnaître les insurgés comme belligérants. Il terminait en offrant la médiation de M. Cleveland.

C’est alors que, à l’instigation de M. Canovas, le duc de Tétuan, ministre d'Etat, déclara faire, de la soumission des insurgés la condition préalable de toute négociation avec eux ; et, devant cette réponse si nette, M. Olney cessa d’insister

Pour fortifier sa position, le Gouvernement espagnol crut bon de chercher à provoquer une intervention

(1) Devant ceteffort fait par le gouvernement de Washington pour le triomphe des aspirations Cubaines, la Junta de New-York considéra comme de son devoir de déclarer qu’on ne pouvait admettre autre chose que l’indépendance Cubaine : Dans ce but, dans le courant du mois de mai, M. Estrada Palma, qui devait plus tard devenir président de la République de Cuba, publia un manifeste dont voici quelques passages : «Tout le monde sait qu'entre legouvernement Espagnol et la révolution actuelle il n’est pas d’arrangement possible sur d’autres bases que celles de l’indépendance de Cuba. Il est inutile de parler de réformes et même de la plus large autonomie. Tenir ce langage, ce serait perdre un temps qu’on doit mettre à profit pour éviter la ruine et la désolation de l’île. La Révolution est puissante, elle est incarnée dans le peuple Cubain ; il n’existe aucun pouvoir, ni espagnol, ni humain, qui puisse l’arrêter dans son cours. » Et M. Estrada Palma ajoutait : « Je suis certain que, à part quelques exceptions, il ne viendra à l’idée de personne aux Etats-Unis d'appuyer un projet destiné à mettre fin à la lutte actuelle, s’il n’avait pas pour base l’indé-

pendance absolue. »

collective en sa faveur, des grandes puissances européennes : il rédigea donc un Mémorandum dans lequel il demandait à l’Europe d’interposer son action diplomatique afin d’obliger les Etats-Unis à observer une neutralité réelle et positive en lui laissant toute liberté de soumettre les rebelles à son autorité légitime ; 1l ajoutait que les révolutionnaires ne pouvaient avoir à leur action aueun motif politique avouable, car il était toujours disposé à donner à Cuba les réformes administratives les plus larges sitôt que l’île serait pacifiée.

Mais ce document, au lieu d’être présenté d’un coup et sans avis préalable, fut d’abord soumis confidentiellement, avec une timidité inexplicable, à chacun des représentants à Madrid des puissances auxquelles il devait plus tard être envoyé officiellement.

Les diplomates de la France, de l’Italie et de la Belgique donnèrent au Cabinet de Madrid une approbation franche et sans bornes. Au contraire, ceux d’Allemaone, de Russie et surtout de Grande-Bretagne firent de sérieuses réserves. L’ambassadeur britannique témoiona même d’une véritable malveillance, car il ne se contenta pas de conseiller au gouvernement espagnol d'abandonner son projet, mais il s'empressa de prévenir le représentant des Etats-Unis du coup que tentait l'Espagne et des chances qu’elle avait de réussir auprès des chancelleries Européennes. Ainsi prévenu, M. Taylor partit en toute hâte pour Paris afin de converser plus librement avec son gouvernement, et c’est sans doute comme conséquence de cette conversation que parut, le 27 juillet 1896, une proclamation du Président des Etats-Unis ordonnant plus sévèrement que jamais aux citoyens américains lobservation d’une

PSone correcte et absolue neutralité. Le Ministre d'Etat Espagnol ne comprit pas qu’une semblable proclamation avait pour objet de rendre inutile son appel à l’Europe; il voulut le lancer quand même, mais alors, M. Taylor lui signifia formellement qu'après le dernier acte de son Gouvernement, il serait très nuisible à la bonne amitié des deux pays d’expédier à l’Europe le document en question : Devant cet ultimatum, le due de Tétuan en suspendit indéfiniment la remise. C’était un piteux échec.

Les relations Hispano-Américaines en furent plus que jamais tendues ; si tendues que, dans son discours aux Cortès, le 8 août, le Président du Conseil, M. Canovas del Castillo envisagea la possibilité, voire même la probabilité d’une guerre avec les Etats-Unis ; il demandait,en conséquence,le vote d’un budget extraordinaire pour mettre la marine espagnole en état, sinon de démontrer sa supériorité vis-à-vis d’une nation qui pouvait devenir une ennemie, du moins d’être assez forte pour inspirer le respect, «car ce n’est pas la même » chose d'intervenir contre des nations faibles et inertes » ou contre des Etats fortset bien armés; plus on rendra » difficile et périlleux leconflit, mieux on réussira à con-

» vaincre le pays provocateur des périls qu’il aura à » affronter par le fait de la guerre ».

Toutefois, grâce à l'énergie de M. Cleveland qui sut rester impassible et calme dans l’emballement de son pays, l'issue fatale fut provisoirement évitée. Dans son Message du 7 décembre 1896, tout en rappelant les sympathies traditionnelles des Etats-Unis envers

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Cuba, il nia hautement toute pensée anti amicale contre l'Espagne, déclarant notamment que les expéditions flibustières étaient une honte pour un gouvernement civilisé. « On a voulu, ajoutait-il, que nous recon- » naissions l'indépendance de Cuba; mais, tout limité et » imparfait qu’on doive se figurer le domaine du gouver- » nement del Espagne à Cuba, c’est le seul qui yexiste,à » moins qu'on ne veuille donner le nom de gouvernement » aux caprices d’un chef militaire qui domine, à des inter- » valles, tantôt dans une contrée, et tantôt dans une » autre. Certains ont parlé de faire acheter l’île par les » Etats-Unis : cette idée serait à coup sûr très digne de » considération,s’il existait quelque raison de croire que » l'Espagne a la volonté de vendre Cuba, ou même » d'écouter une semblable proposition.Reste enfin une » dernière hypothèse, l'intervention violente avec la » guerre comme résultat nécessaire... mais les Etats- » Unis professent un principe qu'ils ne doivent pas » abandonner : c’est que le droit et non la force a toujours » été la raison unique de leur conduite ; bien que la paix » nespit pas pour eux une nécessité absolue de leur exis- » tence,ils n’en constituent pas moins la plus pacifique » des puissances du monde,qui ne désire autre chose que » de vivre dans l’amitié de toutes les autres. » Et M. Cleveland concluait en conseillant à l'Espagne d’accorder, pour mettre fin à la lutte, la plus large autonomie à Cuba, et en s’offrant à l’aider « à chercher la formule «qui permettrait au Cabinet de Madrid de la conserver, «sans préjudice pour ses intérêts.» Toutefois, il ne dissimulait pas, dans un dernir mot menaçant et, hostile que « quand sera évidente l'impuissance de l'Espagne » d’en finir avec succès de l’insurrection….. quand sera

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» substitué à la lutte à outrance pour l'établissement » du pouvoirespagnol,un duel qui ne saurait avoir d’au- »tre effet que la destruction inutile de vies humaines et » l’anéantissement complet de l'ile, alors ilexistera une » siüualion dans laquelle nos obligations envers la souve- » rainelé de l'Espagne se verront et se trouveront primées » par d'autres devoirs plus haut que nous ne pourrons » résister à reconnaître et à accomplir ».

A ce moment, l'Espagne commit sa faute politique la plus sérieuse : dans les derniers jours de 1896, en effet, trois puissances : l'Allemagne, l'Angleterre et la France offrirent au Cabinet de Madrid de s’entremettre d’une façon désintéressée entre l'Espagne et les Cubains. Les Etats-Unis auraient laissé faire, demeurant dans un absolu statu quo. Mais, par amour-propre national, le Gouvernement Espagnol rejeta cette offre, commettant même la naïveté de se féliciter presque ouvertement de l’impartialité du président Cleveland. Toutefois, le 5 février, pour complaire au gouvernement fédéral, une certaine autonomie fut accordée à Cuba ; seulement le général Weyler était en même temps confirmé dans ses pouvoirs, et l'étude des Bons Offices des Etats-Unis ajournée jusqu’au Jour chimérique où les insurgés mettraient bas les armes.

Sur ces entrefaites, le 4 mars 1897, les pouvoirs du président Cleveland expirèrent ; il fut remplacé par M. Mac Kinley, chef du parti républicain. De suite les relations avec l'Espagne prirent un caractère plus tendu et l'influence populaire se fit sentir d’une façon manifeste sur le nouveau gouvernement, car M. Mac

PRG UE Kinley posséda toujours bien moins d'indépendance et de fermeté vis-à-vis du Congrès que son prédécesseur. De plus, vers cette époque surgirent des événements fâcheux qui contribuèrent beaucoup à envenimer les relations avec l'Espagne : D’abord les expéditions fhbustières se multiplièrent au grand dommage et au grand mécontentement de l'Espagne, apportant ainsi aux insurgés des renforts considérables en hommes et en munitions. En outre, on envoya à la Havane comme Consul général des Etats-Unis, le général Fitz-Hugh Lee qui lança dans la presse américaine une série de rapports des plus défavorables aux Espagnols. Il faisait des descriptions très amplifiées des procédés du général Weyler ; se croyant en droit d’exiger des égards exceptionnels pour tout citoyen américain ou prétendu tel, et plus d’une fois, comme dans l'affaire Sanguily par exemple, en faisant presque un casus belli, malgré le secrétaire d'Etat Olney lui-même, du relâchement de certains prisonniers 1l réussit à les faire gracier par l'Espagne, mais souvent bien malgré elle.

Enfin vers la même époque, les Chambres américaines ayant voté des secours aux « reconcentrados » du général Weyler, décimés par la famine et les maladies, elles prétendirent en faire elles-mêmes la répartition, ce que l'Espagne trouva légèrement abusif, et les rapports entre les deux pays s’en aigrirent encore davantage.

Néanmoins, M. Canovas s’occupait sérieusement de la question Cubaine, préparant des réformes, et dans une lettre à la Reine régente, il déclara qu'il luisemblait nécessaire d’expérimenter à Cuba l’autonomie locale basée sur delibres élections. Etant donné son caractère,

Rscer E nul doute qu'il eût loyalement tenu ses promesses ; malheureusement, le 8 août 1897, il fut assassiné à Saint-Sébastien par Angiolillo, anarchiste italien. « Ce jour-là, dit M. Charles Benoit (1), doit faire date dans l’histoire du conflit Hispano-Américain, encore qu'il ne s’y soit passé rien de plus que la mort de M. Canovas del Castillo. Par le fait même de sa mort, et de son remplacement, — après le court intérim du général Azcarraga — par M. Sagasta et le cabinet libéral, où : M. Gullon recevait les affaires étrangères, tandis que M. Moret prenait les colonies ; par ce fait ou ces deux faits même, le ton, sinon le fond, de la politique américaine changeait. La réputation d'énergie indomptable dont jouissait légitimement M. Canovas avait, en dépit de tout, fait réfléchir jusqu'aux Jingoës les plus ardents. Mais le renom de M. Sagasta, en Espagne et au dehors, était loin d’être celui d’un homme énergique. DRE aussi fut-il tout de suite manifeste que les récriminations ou les objurgations des Etats-Unis allaient devenir plus pressantes, plus impérieuses, plus acrimonieuses.» D'autant plus que, quelque temps avant, les Etats-Unis avaient envoyé à Madrid un nouveau ministre plénipotentiaire, le général Woodford, d’une rare énergie, antithèse absolue de cet homme irrésoiu et craignant toujours de se compromettre, qu'était M. Sagasta, d’ailleurs détestant l'Espagne qu'il déclarait avoir fini son rôle dans le monde depuis Philippe IT. Dès son premier entretien avec le président du Conseil espagnol, il lui déclara nettement que l'Espagne courait à la guerre, que les Etats-Unis étaient à bout de

(1) Charles BENoIST. — L'Espagne et les Etats-Unis.

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patience et le Président à bout de ressources pour calmer le mécontentement populaire.

Ce langage énergique intimida M. Sagasta qui, pour donner un gage de sa bonne volonté, rappela aussitôt le général Weyler, le remplaçant par le général Blanco, beaucoup plus pacifique. Le système de la « reconcentration » fut également abandonné. En même temps. le Cabinet de Madrid fit un effort assez notable pour réformer l’administration de l’île, et appliquer les décrets rendus en février par M. Canovas.

Une ordonnance royale du 25 novembre 1897 donna en quelque sorte à Cuba une Charte Constitutionnelle : La Grande Antille conservait bien son gouverneur métropolitain, mais à côté était placé une Parlement Cubain composé d’une Chambre haute, dite Conseil d'Administration, nommée par la Couronne Espagnole parmi les riches Espagnols résidant dans l’île depuis de longues années. Quant à la Chambre basse, elle était élue au suffrage quasi-universel tant des Espagnols que des Cubains : seule, la race noire en était exclue. Les membres du Parlement avaient l'initiative des lois, concurremment avec le Gouverneur, mais celui-e1 conservait d'énormes privilèges : d’abord, un droit de sanction et de veto illimité ; en outre, il pouvait suspendre à son gré les sessions des Chambres, et, les Chambres suspendues, il pouvait même suspendre l’application des lois elles-mêmes, pourvu qu'il déclarât l’ordre publie menacé. Au point de vue financier, les Cortès avaient le droit de fixer l’impôt global que l’île devait payer, le Parlement Cubain ayant seulement le droit de répartir cet impôt et d’y ajouter des taxes locales. Tout au fond donc, cette Ordonnance du 25 no-

ÉSD vembre était plus libérale en apparence qu’en réalité. Néanmoins le maréchal Blanco dut faire procéder tant bien que mal à des élections et former de son mieux le premier Cabinet Cubain. Cependant, les insurgés ne désarmaient pas, refusaient d’entrer en relations avec le Cabinet soi-disant cubain, qui était en réalité espagnol, et répondaient au décret du 25 novembre en promulguant à leur tour une Constitution Républicaine.

Quant aux Etats-Unis, ils accueillaient fort mal les réformes cubaines, spécialement les financiers, très écoutés du président Mac Kinley, et qui avaient des intérêts importants engagés dans le triomphe de l’insurrection. Sous l'empire de ces considérations, le Président rédigea un nouveau Message assez menaçant, qui fut lu au Congrès le 6 décembre 1897, dans lequel il faisait l'historique de la domination espagnole à Cuba, et racontait une fois de plus les abus et les méfaits sans nombre de l'Administration de la péninsule, ainsi que les tentatives répétées des Etats-Unis pour remédier à ces abus. Dans la guerre actuelle, déclaraitil, l Espagne s’est montrée particulièrement imhumaine dans ses camps de concentration, elle « a offensé les lois de Dieu, et la veuve et l’orphelin pleurent devant leurs champs dévastés ». Le Président a fait ce qu'il a

pu pour éviter ces horreurs non chrétiennes, envoyant de l’argent aux malheureux, réclamant de l'Espagne le respect des lois de la guerre, et la sommant de faire des réformes. Le Cabinet de Madrid a cru devoir répondre que l'insurrection serait finie si les Etats-Unis ne l’encourageaient en secret ; mais le Président se déclare heureux de pouvoir protester contre des accusa-

tions aussi fausses, il méprise d’ailleurs les reproches généraux des gouvernements aux abois, il attend tranquillement l’énumération de faits précis. Il lui paraît toutefois inutile de reconnaître les insurgés comme belligérants, pour les mêmes motifs que ceux invoqués en 1870 par le général Grant. Les Etats-Unis accordent donc une dernière fois crédit à l'Espagne pour les bonnes intentions manifestées par M. Sagasta en ce qui concerne l'application de réformes autonomistes à Cuba ; mais, si celles-ci échouent, alors, « au nom » de Dieu et du monde civilisé, il sera du devoir des » Etats-Unis d'intervenir entre Cuba et l'Espagne ».

Ce Message fut accueilli avec enthousiasme par les Américains, fort mal au contraire dans la péninsule, où notamment le général Weyler, particulièrement visé par le président Mac Kinley, répondit par une protestation violente (1), présentée sous forme d’adresse à la Régente, contre cette immixtion dans les affaires intérieures, d’un pays étranger. Et ce fait fit redouter de graves difficultés diplomatiques qui furent d’ailleurs à grand’peine évitées. Ce premier incident malencontreux était à peine oublié, que, coup sur coup il en survenait deux autres : l'affaire Dupuy de Lome, et celle du Maine, qui devaient, en surexcitant au plus haut degré les passions nationales aux Etats-Unis, exercer une influence des plus fâcheuses pour le maintien des bonnes relations entre les deux pays.

Au commencement de février 1898, M. Dupuy de Lome, ministre d’Espagne à Washington, écrivit une lettre à un de ses amis de New-York, M. Canalejas,

(1) Voir le texte de cette protestation dans le Temps des 2-3 janvier 1898.

, PEN) JE qui l’oublia dans sa chambre d’hôtel ; l’hôtelier s’empara de cette missive et la vendit aux Cubains qui la publièrent in extenso dans un journal américain. Dans cette lettre confidentielle, M. Dupuy de Lome avait cru pouvoir se départir de son habituelle prudence diplomatique, s’y laissant aller à traiter M. Mac Kinley de « bas politicien populaire vendu au parti jingoë »; et déclarant que la guerre, était selon lui, fatale, l’argent américain étant engagé.

Là: dessus, émotion générale, M. Dupuy de Lome, sentant que sa présence devenait désormais impossible aux Etats-Unis, envoya aussitôt. sa démission à son gouvernement : en l’acceptant, la Reine s’abstint de le remercier, comme c’est de pratique courante, de son zèle et de ses bons services, croyant ainsi donner au Gouvernement Fédéral une preuve suffisante de son esprit de conciliation. Mais le Gouvernement de l'Union ne s’en contenta pas, demandant un désaveu formel, et même des excuses publiques. Très dignement l’Espagne les refusa, car 1l s'agissait là en somme d’une lettre toute particulière, et qui n'avait été livrée à la publicité qu’à la suite d’un véritable vol demeuré impuni. Les Etats-Unis n’insistèrent pas, mais marquerent leur ressentiment, en envoyant des félicitations officielles au consul général Lee, qui, dans un banquet, venait de porter un toast au succès de l’insurreétion.

Quelques semaines s'étaient à peine écoulées, lorsque se produisit, en rade de la Havane une catastrophe, regrettable à tous égards et qui vint encore surexciter les esprits: En janvier 1898, pour répondre aux motions de sympathie votées par les Chambres pour les nationaux américains résidant à Cuba, le Gouvernement

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