CHAPITRE TII
L’AMENDEMENT PLATT
Ainsi munie, par l'effet de cette Constitution, de tous les organes indispensables à la vie d’un Etat, après avoir procédé aux diverses élections et nommé comme Président de la République M. Estrada Palma, l’ancien délégué cubain auprès de la Junta de New-York, la Grande Antille put enfin prendre place dans ce qu’on est convenu d'appeler le Concert des Nations. « Cette entrée dans le Monde s’est, dit M. Othon Guerlac (1), accomplie le 20 mai 1902 avec le cérémonial qu’on pouvait attendre d’un peuple qui, par hérédité, aime les belles manières et au milieu de manifestations de joie et d'enthousiasme dont la violence ne saurait non plus surprendre chez des hommes qui vivent sous le 20€ degré de latitude. |
A midi précis, dans le somptueux palais de la Havane, ancienne résidence des capitaines généraux, qui avait vu quatre ans auparavant le départ du dernier représentant de la couronne d’Espagne, au milieu d’une salle bondée de monde, le général Wood, représentant du Président des Etats-Unis, remit à Estrada Palma, le Président de la nouvelle République, les
(1) Othon Guerlac: — Cuba sous l’Administratiou Américaine.
pouvoirs qu'il avait exercés pendant environ trois années. Le petit discours officiel qu’il lut (1), la réponse d’Estrada Palma, furent presque couverts par les voix qui s’élevaient de la rue et qui déjà acclamaient Cuba libre.
Puis le drapeau américain, qui flottait sur le palais. du gouvernement, fut abaissé en grande pompe et à sa place apparut le pavillon de la nouvelle nation. Et pendant que partout, sur les édifices publics de la ville, comme sur la vieille forteresse du château Morro, s’opérait également cette petite transformation, symbole du changement de souveraineté, les canons lancaient leurs salves, les fanfares éclataient à tous les coins de la ville, les navires du port sifflaient ou mugissaient à tout rompre et la foule,répandue dans les rues, dans les parcs et sur les quais, grisée de soleil, de bruit et de patriotisme, hurlait à tue-tête: Vioa Cuba libra ! Viva Estrada Palma ! Viva los Estados Unidos! »
(1) Voici la fin de ce discours du général Wood :
« En terminant, je désire exprimer mes sincères remerciements aux secrétaires et officiers du gouvernement insulaire pour la manière laborieuse et loyale dont ils ont rempli leurs devoirs et les vues du gouvernement militaires. Leur conscience du devoir a contribué dans une très large part au succès. Je désire aussi remercier les gouverneurs civils et jes officiers cubains de toute l’île pour la fidélité et la conscience avec laquelle ils ont exécuté les ordres et les instructions du gouvernement militaire, Quant aux officiers militaires, chargés de l’administration des affaires civiles, ils ont sans exception rempli leurs devoirs avec une habileté et une loyauté admirables. D’importants travaux d'ingénieurs, des lois scolaires, une organisation systématique d’hôpitaux et d'institutions charitables, tel fut leur lot. A ma connaissance, chaque officivr s’est dévoué consciencieusement et loyalement à la tactique qui lui incombait. C’est à leur travail dévoué ainsi qu’à celui des fonctionnaires indigènes que sont dus les
succès obt nus par le gouvernement militaire. »
C'était trop beau, aussi fallut-1l bientôt déchanter.
Les Etats-Unis, en effet, n’entendaient pas que Cuba jouît d’une pareille liberté. Ils voulaient bien la tolérer libre, mais dans les limites commandées par leur intérêt. La gloire d’avoir bien agi, leur seule récompense officielle, en réalité, ne leur suffisait pas. De leur intervention ils entendaient tirer un bénéfice plus certain. Aussi s’empressèrent-ils d'agir et d'agir par tous moyens, n'hésitant même pas à employer l’intimidation, pour obliger les Cubains à compléter leur Constitution par certain Appendice, qu’en toute liberté d’esprit ceux-ci n’y auraient certainement pas ajouté. Cet Appendice, connu sous le nom d’« Amendement Platt» du nom de son auteur, sénateur américain, président du Comité parlementaire des relations avec Cuba, cet Appéndice énumère les garanties soi-disant accordées par la jeune République en reconnaissance dé sa libération, mais qui lui ont été au contraire, en réalité, extorquées par la raison du plus fort.
C’est dans la discussion du budget de la guerre des Etats-Unis que le texte de cet amendement fut adopté. Cette question aurait exigé beaucoup de tact et de prudence, elle.fut au contraire réglée avec précipitation et brutalité : La Constituante cubaine, en effet, mena beaucoup plus rapidement à bien sa besogne que ne s’y attendaient les Etats-Unis. Surpris d’un aussi prompt achèvement, ceux-ci, surtout quand ils virent que le projet de Constitution ne traitait pas des rapports Américo-Cubains, présentèrent en hâte aux Chambres américaines ce fameux Amendement Platt qui fut voté le 25 février 1901. C’est un chef-d'œuvre de perfidie : il n’y est question que de l'indépendance
pa
de Cuba et il a précisément pour objet de la rendre illusoire.
L’émotion à Cuba fut énorme ; alors, craignant des troubles, voire même une reprise de l'insurrection, le gouvernement de Washington essaya de dorer la pilule aux Cubains. Le secrétaire pour la guerre, duquel dépendaient les affaires de l’île, fournit aux délégués de la Constituante, accourus aux Etats-Unis, des explications alambiquées et édulcorantes sur le sens de l’Amendement et la façon dont les Etats-Unis comptaient l’interpréter. Malheureusement, ces explications, eussent-elles même été suffisantes pour atténuer un texte trop clair, ne pouvaient lier d’une manière permanente le gouvernement américain : elles engageaient seulement l’homme qui les avait données et le Président qui l’avait autorisé à le faire. ;
L'Assemblée cubaine n’en affecta pas moins de les prendre au sérieux, et, au mois de mai 1901, adopta lP'Amendement Platt comme Appendice à la Constitution, en y joignant toutefois un deuxième appendice contenant les explications du secrétaire de la guerre. Dans un troisième appendice, elle exposait la façon dont elle-même comprenait ces explications ; enfin, une lettre du général Wood, gouverneur militaire de ‘île était également jointe à la Constitution, donnant la manière dont ce dernier interprétait l'amendement. Le vote d’ailleurs ne fut obtenu qu’à la majorité d’une VOIX.
Quelques jours plus tard eut lieu, dans les diverses communes, l'élection des maires : le parti nationaliste, qui avait eu le dessous à l’Assemblée, l’emporta presque partout, et notamment à la Havane.
Malgré cette éclatante manifestation du sentiment publie, le Président Mac Kinley, fort ennuyé du mauvais tour que la Constituante cubaine avait joué à son gouvernement, déclara, lorsque la Constitution fut soumise à son approbation, qu’il lui était impossible de l’accepter. Il se basait sur ce que, d’une part, elle n’accédait à aucun des désirs des Etats-Unis et sur ce que, d’autre part, le commentaire de l’Assemblée donnait à l’'Amendement Platt une interprétation annulant en fait le portée que le gouvernement fédéral aurait voulu lui donner.
La Convention fut donc informée que les Etats-Unis ne voulaient accepter aucune modification du texte définitif de l’Amendement Platt et que, d’autre part, le Président ne consentirait à faire évacuer Cuba par
les troupes américaines qu’une fois ce texte adopté.
= Ainsi acculée, la Convention Constituante cubaine dut se résigner à accepter tel quel le texte de l’'Amendement et à l’adjoindre en entier à la Constitution. Peutêtre même ne s’y serait-elle pas encore résolue, si, voyant le danger, le secrétaire américain Root et le général Wood, n'étaient à nouveau intervenus pour lui faire de nouvelles déclarations rassurantes, et notamment lui promettre la. conclusion d’un traité de réciprocité. En conséquence, l’'Amendement Platt fut voté, sous le titre d’ « Appendice à la Constitution cubaine », par 16 voix contre 11, le 12 juin 1901.
Cet amendement était ainsi conçu :