CHAPITRE VI
L’AMÉRICANISATION DE CUBA
Le 4 février 1904, les quatre dernières compagnies de troupes américaines qui se trouvaient encore à Cuba s’embarquèrent pour la Floride, laissant désormais la Grande Antille sous la protection de ses propres et seules forces (1). Avant le départ, le major Brown, au nom de sa troupe, remercia le Président Palma qui lui répondit en constatant que cette évacuation constituait « l’événement le plus extraordinaire qu'eussent encore relaté les annales du monde ». Làdessus, le drapeau Américain s’abaissa pour faire place à l’étendard de Cuba. La période militaire de l’indépendance cubaine entrait ainsi dans l’histoire. «Ainsi donc, dit M. Whitcomb (2), en 1904, les promesses des
(1) Immédiatement après l’occupation américaine, les forces militaires de Cuba comprenaient : 19 Une garde rurale de 1,200 hommes et 20 un corps d’artillerie de 250 artilleurs. Peu après,la garde rurale fut portée à 3,000 hommes et l'artillerie à 700. Néanmoins on ne pouvait guère voir là qu’une bonne force de police et non pas une véritable armée. Aussi les Américains s’en préoccupèrent-ils beaucoup, et considérant que, d’une part, toute guerre à laquelle les Etats-Unis prendraient part exposerait inévitablement Cuba au danger d’une attaque, que, d’autre part, toute guerre où Cuba se trouverait engagée amènerait les Etats-Unis à prendre la défense de l’île, demandèrent la création à Cuba d’une force capable de coopérer utilement avec la marine Yankee, à la défense des côtes cubaines menacées d’invasion.
(2) A. WarrcoM8. — La Situation internationale de Cuba.
Etats-Unis se trouvaient confirmées, les appréhensions des pessimistes dissipées, et les dispositions hostiles émises en 1902, solennellement réfutées. »
Apparemment, certes. Mais quelle était la solidité de l’œuvre? C’est ce qu’il convient maintenant d’examiner.
Quelque admiration que, par bien des endroits, méritent les Etats-Unis, il faut en effet reconnaître qu’ils n’ont jamais perdu leur temps avec les scrupules (1), et leur œuvre à Cuba ne se comprendrait pas si elle ne recouvrait un plan préconçu, que l’on peut d’ailleurs facilement reconnaître par l'étude des précédents, de la question du Texas notamment, dans laquelle nous retrouvons les mêmes jérémiades, les mêmes larmes de crocodile sur les gens que l’on veut dévorer. « Est-il possible, s’écriait le Président des Etats-Unis en 1859, qu’un tel pays soit abandonné à l’anarchie et à la ruine sans qu'il soit fait quelque effort pour le délivrer et le sauver ? » Conclusion, en moins de trente ans, sur les 216.012 lieues que comptait le Mexique, les Etats-Unis s’en adjugeaient 109.945. Nous pouvons donc prévoir, avec une certitude absolue l’annexion de Cuba aux Etats-Unis ; et qu’on ne nous oppose pas les diverses et successives déclarations du Gouvernement Fédéral de laisser son absolue autonomie à la Grande Antille, car pour le Texas aussila même comédie se présenta ; bien plus, tant qu’il ne fut pas suffisamment América-
(1) « Ils (les Américains) ont mis en vedette dans leur Constitution le nom de Dieu, mais ils tiennent plus à l'ombre son commandement : Le bien d’autrui tu ne prendras, Ce grand peuple, religieux et libéral chez lui,est, au dehors, sans foi ni loi. Il y à du pirate dans le puritain.»— H. de LacomBg, Un précédent pour Cuba.
nisé pour leur goût, les Yankees eurent l’habileté supréme de résister, et par deux fois (1835 et 1844), à l’annexion. Aussi lorsqu’enfinils y accédèrent, ce n’est pas un simple territoire plus ou moins arriéré, mais un véritable Etat, en tous points américanisé, préparé à la tâche politique et administrative qu’il aurait à remplir, et incapable désormais de susciter aucun trouble, qu’ils adjoignirent à leur Union.
La même politique sera très certainement suivie à Cuba. Si nous nous rappelons en effet que, depuis le commencement du siècle, le gouvernement de Washington considère la possession de cette île comme indispensable à la sécurité de l’Union ainsi qu’à sa domination sur la mer des Antilles et le golfe du Mexique, nous comprendrons facilement combien sont chimériques et vaines les espérances de ceux quicroient, d’après les promesses américaines, que la Grande Antille finira tôt ou tard par être laissée complètementsouveraine et libre de se gouverner elle-même (1). C’est d’autant plus
(1) De trop nombreux exemples sont, en effet, là pour nous montrer ce que vaut l’aune des promesses Yankees. À titre de document, citons un des plus récents :
Le 22 janvier 1903, les Etats-Unis et la Colombie signaient une convention pour la « construction d’un canal interocéanique entre Atlantique et le Pacifique » d’après laquelle la Colombie autorisait la Compagnie française en faillite du Canal de Panama « à vendre et transférer aux Etats-Unis ses droits, privilèges, propriétés et concessions. pour creuser, construire, entretenir. exploiter, diriger et protéger le canal maritime de l’Atlantique au Pacifique». Ce traité fut ratifié le 17 mars 1903 par le Sénat américain ; le Congrès colombien, au contraire, demanda certaines modifications (notamment le paiement d’une forte indemnité) et en conséquence le rejeta après de vives discussions le 12 août 1903. Ne voulant pas accéder à ces demandes, les Etats-Unis s’empressèrent aussitôt de fomenter une insurrection dans la province colombienne de
Panama. Après deux mois et demi de préparations, la révolution éclata le
illusoire que la question de Cuba préoccupe davantage les Yankees aujourd’hui que lorsqu'elle étaitespagnole : ils tremblent, en effet, que l'Angleterre ou l'Allemagne dont les intérêts prennent dans l’île un considérable développement (1) ne se targuent un jour, dans leur désir d'expansion coloniale, du moindre trouble, de la moindre difficulté, pour s’y installer ; or, comme pour les Américains (et c’est là l’opinion des sphères officielles) (2) les Cubains ne sont que des nègres, c’est-à-dire une population très inférieure, absolument incapable de maintenir l’ordre, ni d’arriver à se gouverner convenablement jamais, on comprend dans ces conditions que, en dépit de ses paroles dorées, le Gouvernement
mardi 3 novembre, et le lendemain 4, l'indépendance de la « République de Panama » fut proclamée. Comme par un traité de 1846, les Etats-Unis s'étaient engagés à garantir à la Colombie ses droits de souveraineté et de propriété sur l’isthme de Panama, ïs auraient dû, en droit, intervenir pour aider à la répression de la rébellion, ou tout au moins garder une absolue neutralité et laisser la Colombie user de ses forces à son gré. Au lieu de cela, dès le 6 novembre 1903, c’est-à-dire au bout de trois jours à peine, ils déclarèrent officiellement reconna!tre l'existence et l'indépendance de la « République de Panama ». Comme la Colombie voulait protester, ils la menacèrent de la réduire par la force, et celle-ci, «cédant à la dure loi des circonstances», dut s’incliner devant le fait accompli. — Dès le 18 novembre un traité était conclu entre les Etats- Unis et la nouvelle République, établissant le protectorat américain à Panama et donnant aux Yankees le droit, par eux si désiré, de construire le canal. — Comme on le voit, la foi jurée n’avait pas pesé lourd auprès de l’intérêt. Craignons qu'il en soit de même à Cuba.
(1) En 1904, les importations anglaises à Cuba étaient de 76,427,500 dol° lars ; en 1905, elles atteignaient 83,303,600 dollars. Quant aux importations allemandes, quoique beaucoup plus faibles, elles suivent la même proportion ; de 17,970,125 dollars en 1904, elles sont passées à 22,311,512 dollars en 1905 — Economist: du 12 janvier 1907.
(2) Nous tenons cette information d’un personnage américain très haut
placé ; mais qui, en raison de sa situation, nous a interdit de le désigner.
Fédéral soit en réalité fort peu disposér à laisser ses pupilles la bride sur le cou; d’autant plus qu’il en pourrait résulter aujourd’hui pour les Yankees encore un nouveau péril. [ls poursuivent en effet très activement les travaux du canal de Panama dont le percement seraun des meilleurs moyens pour l’Union de consolider sa situation dans le Pacifique et lui permettra notamment de parler ferme aux Japonais; mais il importe qu’elle soit maîtresse, non pas seulement du Canal, mais de ses avenues, en d’autres termes, il faut qu'elle arme et occupe Cuba « qui doit être comme une garde et une sentinelle dans le sentier de Panama, et doit pouvoir remplir ce rôle dans l'intérêt des Etats- Unis. » Au contraire, Cuba libre constituerait pour elle un péril. C’est ce que déclare nettement d’ailleurs le capitaine Mathew Hanna, attaché militaire des Etats-Unis à la Havane, dans le « Journal of Military serpice Institution » : « Nous avons, dit-il, chassé un ennemi, mais nous n'avons point fermé la porte à l’ennemi qui peut venir ; et Cuba indépendante présente dans une guerre plus de dangers qu’elle n’en aurait présenté sous la domination espagnole, à moins que l’Espagne n’eût été l’alliée de notre ennemi. » Toutefois, comprenant que Cuba, sortant à peine de ses luttes pour l'indépendance, ne supporterait peutêtre pas encore une annexion forcée, et préférant d’ailleurs se l’adjoindre du consentement même des Cubains qu’on travaillera dans ce sens, le président Roosevelt crut devoir déclarer récemment que la Grande Antille n’avait rien à craindre si elle gardait une conduite ratsonnable et observait ses engagements (conditions considérées comme impossibles) : « Il est faux, disait-il,
» que les Etats-Unis soient assoïffés de conquêtes terri- » toriales. Aucune nation n’a à craindre les Etats-Unis » si elle maintient l’ordre sur son territoire, si elle s’ac- » quitte des obligations qui lui incombent, si enfin elle » montre qu'ellesait agir convenablement en matière » de politique et d'industrie. Mais la malfaisance brutale » et continue, l'impuissance qui résulte du relâchement » général, des liens d’une société policée, voilà ce qui » peut aboutir à une intervention de la part d’une nation » civilisée. Les Etats-Unis ne peuvent pas se soustraire » à ce devoir dans l'hémisphère occidental, mais il reste » vraique leurs intérêts sont identiques à ceux de Cuba.»
En revanche, la presse Yankee travaille deson mieux à amener les Cubains à demander d'eux-mêmes leur annexion (1). Voici en quels termes la revue américaine, le Globe Democrat, d'août 1904, expose le rôle de la presse à ce sujet : « Nous espérons que l’intelligence des faits et le consentement mutuel des deux Nations amèneront Cuba à faire partie, comme Etat, de l’Union. C’est le rôle de la presse de préparer cet événement par des exposés de faits, d'opinions et de conditions tels qu'il en paraît dans les colonnes du Globe Democrat.…. Les Etats-Unis ont besoin de terres : expansion territoriale doit donc être la politique du Gouvernement actuel comme elle l'était aux premiers temps de la République. »
(1) Remarquons à ce propos que relativement à Cuba, dès les origines, dès 1810 ou 1812, il y à eu aux Etats-Unis une double politique : d’une part, une politique officielle correcte et réservée ; d’autre part, une politique populaire compromettante, envahissante, à la Cecil Rhodes, à la Jameson, ouvrant les voies à la première qui finit toujours tôt ou tard par en exécuter les
vues. Cela permet simplement quelques hypocrisies de plus.
D’autres annexionnistes, comme l’Albany Press, du 27 novembre 1903, ne craignent pas de déclarer crûment que « l'élément dominant dans la question, ce sont les besoins des Etats-Unis, et non point l'idéal d'indépendance nationale que peuvent avoir les Cubains. Si ces besoins peuvent être satisfaits d’une manière pacifique, l'indépendance Cubaine sous le contrôle Américain peut durer, sinon les troupes nécessaires seront envoyées à Cuba aussi vite qu’à Porto- Rico ou qu'en Californie. »
D’autres encore, pour susciter chez les Cubains des désirs d'union avec les Etats-Unis, proposent le subterfuge suivant : gâter les Cubains par des cajoleries commerciales, puis quand ils seront en pleine prospé: rité, que l’aisance et le confort auront fait de notables progrès chez eux, alors, mais alors seulement, les placer devant le dilemne suivant : leur dire qu'ils peuvent amender leur Constitution en omettant les articles de l'Appendice qui en font nos pupilles, mais en même temps, par un tarif réimposé leur fermer notre marché, en sorte qu'ils soient forcés d'accepter leur ruine irrémédiable ou de s’annexer à nous. En d’autres termes, les Etats-Unis devront « faire semblant de les supporter et de les soutenir jusqu’au moment où ils seront assez loin pour couler, privés alors de notre aide et ne pouvant nager seuls. Nous sentirons à ce moment que le tarif réimposé les attire au fond comme un boulet et eux-mêmes reconnaitront qu'ils sont allés trop loin pour ne pas perdre pied. »
Ce désir d’annexion est d’ailleurs surexcité par la hantise germanique qui commence à emplir toute âme anglo-saxonne. Les Yankees commencent, en effet, à