PONTÉE UE
craindre que Cuba ne devienne un jour où l’autre, si elle ne fait bientôt partie de l’Union, la proie de l’Allemagne. Et le sénateur Morgan ne craignit pas de dire: dans une séance du Congrès : «L’Allemagne deviendra bientôt le meilleur ami de la Reine des Antilles ; le soir elle patronnera son indépendance, pour pratiquer le lendemain l’annexion dès le soleil levant. »
Un homme s’est signalé aux Etats-Unis par son inlassable ardeur à réclamer l’Union volontaire de Cuba avec la Confédération Nord-Américaine ;,c’est le sénateur Newland, qui, dans une discussion au Sénat, proposa nettement de faire à la Grande Antille l'invitation de devenir un Etat de l'Union. Mais le Gouvernement Cubain ayant fait à cette proposition un accueil plutôt froid, et le Président Palma notamment ayant déclaré que « la stabilité de son Gouvernement rendait tout désir d'entrer dans l’Union inutile pour Cuba, et que le seul désir de ses concitoyens était de voir se perpétuer la situation qui leur était faite», le Gouvernement Américain, en conséquence ne donna pas suite à cette idée, car il ne trouva pas digne de faire officiellement pareille offre à qui n’en avait pas l’air satisfait.
Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu'il ait par suite de cet échec abandonné son idée d’annexion ; non, seulement il a plus énergiquement encore activé l’américanisation de Cuba. La langue anglaise fait dans toutes les cités des progrès inquiétants ; l’immigration Américaine vers la Reine des Antilles se dessine de même aujourd’hui très nettement : plus de six cents agents aux Etats-Unis sont employés à créer ce courant, promettant aux Américains qu’ils trouve-
ront à Cuba des emplois de toutes sortes : « Ce sera un paradis pour les petits fermiers ; les éleveurs de bétail trouveront largement l'emploi de leurs connaissances ; les mécaniciens et plus généralement toutes les professions du commerce et de l’industrie y trouveront un terrain favorable ; les lois Cubaines sont justes et la probité commerciale des habitants ne saurait être mise en doute (1). » Les immigrants, en effet d’une part accroitront la population trop restreinte de seize cent mille âmes, sur un sol capable de nourrir et d’enrichir quelques dix millions d’êtres, car il n’y a que cinq cent mille hectares, cultivés sur onze millions et demi ; et d'autre part, toute cette population Yankee, pleine d’un fervent jingoïsme, regrettant malgré tout à Cuba, sa constitution et son drapeau, sera d’un concours inestimable pour les annexionnistes. Aussi, grâce à la sérieuse campagne actuellement menée, chacune des six provinces cubaines possède-t-elle déjà une importante colonie d’Américains d'autant plus ardents à l’œuvre qu’ils savent travailler à la fois pour leur propre prospérité et pour celle de leur pays.
Les placements de fonds américains, sans atteindre encore les placements de fonds Espagnols, ont également pris à Cuba une importance considérable, d’autant plus considérable même que les Yankees sont beaucoup plus hardis et qu'ils n’hésiteront pas à vivifier par le rail toutes les richesses latentes de l’île.
Enfin un autre excellent procédé d’américanisation, c’est l’achat des terres. Des Compagnies Américaines se sont formées dans ce but ; et comme les Espagnols
(1) Extrait d’un prospectus prônant l'immigration.
qui en détiennent plus des trois quarts ne tiennent nullement à conserver des propriétés qui depuis de longues années déjà ne leur rapportent rien, 1ls les cèderont facilement. C’est là encore un point qui faeilitera l’annexion; en effet, celle-ci réalisée, les barrières du protectionnisme américain s’abaisseraient d’ellesmêmes ; et si l’on considère que la livre de sucre vaut un sou dans la fabrique de l’île, que l’usinier la compte deux sous au courtier, qui la cède pour quatre aux entrepositaires de la Nouvelle-Orléans ou de la Floride, on voit quel bénéfice feraient ces derniers acquéreurs en s’appropriant les terres de production, si Cuba pouvait, sans tarifs prohibitifs, vendre sur les marchés yankees. C’est d’ailleurs sur cet intérêt économique
que les annexionnistes américains comptent le plus pour déterminer Cuba à entrer dans l’Union, car il est évident qu’au point de vue moral elle n’y aurait guère avantage. Seulement, comme au-dessus de tous les arguments d'ordre moral se dresse l’inéluctable nécessité économique, que privée du marché américain Cuba ne saurait vivre, sa base économique étant l’ex- portation, il se trouve qu’en fait chacun raisonne sur les avantages de l’annexion complète et même l’espère sinon pour le présent du moins pour l’avenir, car, «sauf les soldats de l'Indépendance et leurs chefs politiques, tout le monde suppute que la prospérité du pays, du fait de l’annexion, décuplerait (1). »
(1) Paul Apam. — Vues d'Amérique.