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CHAPITRE VII

L’INSURREGTION DE 1906

La population de Cuba se trouve, grosso modo, divisée en deux parties : d’une part, les nationaux libéraux, et d’autre part les conservateurs. Ces derniers sont, en réalité, des opportunistes toujours disposés à soutenir le parti du plus fort. C'était le parti du Président Palma dont l’élection à la présidence fut d’ailleurs à bon droit attribuée à l’action des Américains (1).

Les nationaux libéraux,au contraire soutiennent des idées radicalement antiaméricaines et se rebellent contre les dispositions de l’amendement Platt. A ce parti se rattachent presque tous les Cubains de couleur, car ils répugnent à l’annexion de leur île aux Etats- Unis, où l’élément noir est mis en une situation de notable infériorité.

Lors des premières élections,les conservateurs obtinrent la majorité. Mécontents de leur insuccès, les nationaux-libéraux entreprirent aussitôt, grâce à une disposition constitutionnelle vicieuse, une campagne

(1) On considérait que la Constitution cubaine, atténuée par l’amendement Platt et appliquée par un homme aussi favorable aux Etats-Unis que M. Estrada Palma faisait pratiquement de la République cubaine une dépen-

dance de la grande République du Nord.

d’obstruction, et pendant plusieurs mois, la Chambre des Représentants ne put pas tenir séance, faute d’avoir atteint le quorum nécessaire ; de même ils cherchèrent à obtenir l’invalidation de quelques conservateurs dont ils croyaient pouvoir prendre le siège, mais ils échouèrent finalement dans toutes leurs tentatives et la législature put s’écouler à peu près tranquillement.

En septembre 1905, nouvelles élections. Grâce à une pression officielle éhontée (suspension de municipalités hostiles, destitution de gouverneurs suspects, mise des fonds secrets à la disposition des candidats conservateurs, arrestation, voire même assassinat des libéraux nationaux (1), ainsi que tous autres actes habituels de pression individuels et collectifs), le parti conservateur parvint à obtenir la réélection de tous ses candidats, d'autant plus facilement d’ailleurs que, devant le scandaleux spectacle qui leur était donné, et aussi peut-être craignant pour leur vie et leur liberté, les libéraux-nationaux avaient fini par se retirer, abandonnant les urnes, avant même la clôture des élections. A l’ancienne coterie espagnole avait, en effet, succédé une petite camarilla cubaine exploitant le pouvoir (2),

(1) Le Président Palma avait, paraît-il, notamment donné l’ordre, tant aux gardes ruraux qu'aux agents de police, d'arrêter tous les électeurs qui ne leur paraîtraient pas favorables aux candidats conservateurs. Ce système d’opposition atteignit rapidement un tel degré que les leaders libéraux nationaux furent assaillis à coups de fusil et que plusieurs d’entre eux furent tués. C’est ainsi par exemple que M.Villuendas, leader libéral, jeune avocat de talent fut assassiné par le sénateur conservateur Frias.

(2) Ainsi, par exemple, le gouvernement employait l'argent du Trésor, sans donner aucune justification, au profit des leaders conservateurs, dont

plusieurs firent fortune en peu de temps. De même une somme de cinq millions

auquel nul n’était admis s’il ne montrait au préalable patte blanche, et qui, loin de vouloir réformer quoi que ce fût, ne cherchait au contraire qu’à maintenir les vieux abus, dont elle profitait désormais, après en avoir jadis gémi. C’est là, d’ailleurs, un fait psycho-. logique remarquable + Nul peuple de race latine (et c’est le cas des Hispano-Américains) n’a pu parvenir à comprendre que le pouvoir avait pour but, non point de permettre à ses détenteurs de s’emplir les poches, mais de gérer au mieux des intérêts de tous la « Res publica », la chose publique. Pour eux, le pouvoir n’est qu'une « assiette au beurre » dont doivent profiter ceux qui sont à l’entour. Sous ces néfastes influences, le Président Estrada Palma, si libéral pourtant lors de la lutte pour l'Indépendance, s'était bientôt trouvé pâté et avait été ainsi amené à inaugurer dans la Grande Antille une politique dictatoriale et conservatrice plus intolérable chaque jour.

Il ne fallait pas plus que ce second échec électoral pour réveiller chez les nationaux-libéraux le vieil instinct héréditaire qui poussa toujours à l’insurrection et à l’anarchie tous les peuples de race espagnole. Aussitôt en effet, les sourdes menées recommencèrent, des conciliabules se tinrent dans l’ombre, et l’on prépara en silence une action par les armes qui donnerait enfin, avec le pouvoir, les galons et les places. On ne s’en tint pas d’ailleurs à de simples velléités, et l’arrestation en masse à la Havane, le 20 août 1906, de plus

de francs, précédemment votée pour accomplir des travaux publics fut employée à acheter et à armer des renégats qui, pendant la guerre de l’Indépen-

dance, avaient pr 1S les armes contre les Cu bains. | PA

de six cents personnes, dont plusieurs notabilités libérales (1), vint révéler à tous l’existence d’un complot très sérieux contre la vie du Président Palma.

Aussitôt, l’insurrection, latente jusque-là, éclata violemment et se répandit par toute l’île comme le feu sur une traînée de poudre : Dès le 22 août, le Æerald estimait que le nombre des insurgés en armes dépassait mille et considérait la situation comme des plus sérieuses, d'autant plus sérieuse, que les renforts envoyés par le gouvernement contre les rebelles étaient insuffisants et composés de jeunes recrues inexpérimentées. D'ailleurs, dès ce même jour, le Président Palma s’empressa de faire publier un décret, aux termes duquel la police rurale était augmentée de 2.000 hommes, et de donner d’autre part aux chefs de l’armée carte blanche en ce qui concernait les achats d'armes.

Devant ces événements, la Chambre fut réunie d’urgence.

Dans l’après-midi, les troupes insurgées, sous les ordres du chef nègre Quentin Banderas, se heurtèrent, à 20 milles de la Havane, près Hoyo-Colorado, aux gardes ruraux du général Emilio Nunez, gouverneur de la province de la Havane. Il y eut de nombreux blessés des deux côtés, néanmoins le résultat de la bataille fut négatif et les deux adversaires couchèrent sur leurs positions. Au milieu de la nuit, la lutte reprit, très vive, et Quentin Banderas fut tué.

Deux autres rencontres eurent lieu dans la même

(1) Citons notamment : le général Carlos Garcia Velez ; son frère Fisnto Velez, ex-sénateur ; M. Monte Agudo, chef de ly police ; M. Manuel Piédro, membre de la Chambre des représentants ; le général Enrique del Castillo,

ex-membre du Congrès.

Journée ; elles aboutirent à couper Matanzas, Cardenas et Santa Clara de toute communication. Le général insurgé Pino Guerra, marchant sur la province de Pinar del Rio, s’empara de San Juan de Martinez, point terminus du chemin de fer de l'Ouest ; aussitôt il télégraphia aux administrateurs de la Compagnie que si des troupes régulières étaient embarquées sur la ligne, il ferait sauter les ponts et détruirait le matériel ainsi que les bâtiments. Devant ces menaces, le gouvernement donna, dès le lendemain, les ordres nécessaires pour faire garder le voie et les ponts du chemin de fer de l'Ouest entre Pinar del Rio et San Juan de Martinez.

Le 24 août, M. O’Farril, secrétaire des affaires étransères, de la justice et de l’intérieur, donna sa démission. Interviewé, son successeur le général Freyre Andral, antérieurement président de la Chambre des Représentants, déclara que, pour le moment, la situation était assez mauvaise à certains égards, mais que le gouvernement s’en rendrait certainement maître.

Le 25 août, le général Pino Guerra se présenta devant Pinar del Rio à la tête de 5.000 partisans : c’est là une des meilleures preuves de la rapidité d’extension de l'insurrection, puique le nombre des insurgés avait presque décuplé en trois ou quatre jours.

Ce même jour, le capitaine Mackay, directeur d’une Compagnie de vapeurs entre la Havane et Tampa, en Floride, fit les déclarations suivantes, en arrivant à ce dernier port : « Une panique s’est emparée des habitants de la Havane, les affaires sont arrêtées, le chômage agricole est général. Le Président Palma n’a pas quitté son palais de toute la semaine, il est en quelque sorte prisonnier, et l’on prend. de nombreuses

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précautions pour empêcher qu'il ne soit assassiné. Le gouvernement Cubain est en train de transformer en canonnières des steamers faisant le service des côtes, afin de protéger les ports de l’île. De plus, en prévision de la destruction des chemins de fer, un commissaire a été envoyé aux Etats-Unis pour y acheter 2.000 che- Vaux. à

Sur ces nouvelles, les Cubains habitant New-York adressèrent au Président Roosevelt une pétition pour lui demander d'intervenir. La presse commençait d’ailleurs à devenir pessimiste.

A Cuba, les rencontres meurtrières se multipliaient, aussi le Président Palma câbla-t-1l à son ministre, le vénéral Rius Rivera, qui visitait le Centre et le Sud- Amérique, de revenir immédiatement ; le 26, il fit officiellement appel à des volontaires pour former une milice d'infanterie et de cavalerie qui coopérerait avec les forces régulières, sous le commandement de chefs des gardes ruraux.

Le 27 août, le bruit courut à la Havane que le Gouvernement allait publier une proclamation annonçant qu'une ammnistie serait accordée à tous ceux qui avaient pris les armes, si dans un délai de 30 jours ils étaient rentrés paisiblement dans leurs foyers. Le Gouvernement fit démentir aussitôt ce bruit’; bien plus, 1l donna l’ordre de réquisitionner tous les chevaux du pays, ce qui amena des protestations de la part des consuls étrangers contre la saisie des chevaux de leurs nationaux.

Là-dessus s’éleva un très vif incident entre le Président et le Vice-Président de la République Cubaine. Ce dernier était soupçonné de s’entendre avec le chef

du parti libéral pour rétablir la paix et de viser ainsi à remplacer le Président Palma. Celui-ci érut done en conséquence pouvoir reprocher à M. Capote de le trahir et de favoriser l'insurrection ; à quoi ce dernier riposta en accusant M. Palma d’être un Président sans prestige, de constituer en réalité la seule cause des troubles actuels, et en lui affirmant que s’il démissionnait et consentait à se soumettre de nouveau au suffrage universel, il n’y avait point de doute que le général Guerra ne mît bas les armes.

Effectivement, deux jours après, le 28 avril, le général Pino Guerra, interviewé par un journaliste, lui déclara son intention de poursuivre la lutte tant que la dernière élection présidentielle ne serait pas annulée : «les insurgés Cubains ne consentiront en effet à déposer les armes qu'aux trois conditions suivantes :

19 Amnistie complète ;

20 Démission d’Estrada Palma;

39 Nouvelles élections conduites légalement et loyalement ; sinon, ils préfèrent prolonger suffisamment la lutte pour justifier l'annexion de Cuba à l'Amérique.»

Le 4 septembre, le correspondant du Globe télégraphiait à son journal que la situation empirait plus que jamais à Cuba et que notamment les insurgés s'étaient assuré des partisans dans la partie orientale de Pile, qui jusqu'alors n'avait pas pris part à l'agitation ; et le 5, en effet, une grande et terrible bataille qui dura deux jours et se termina à l’avantage des insurgés s’engagea près de Cienfuegos. |

C’est alors que des personnalités ayant de gros intérêts à Cuba, considérant que si la révolte continuait, la prospérité de l’île en recevrait un coup fatal, deman-

dèrent au Président Palma de faire le nécessaire pour amener la paix, faute de quoi elles réclameraient l’annexion immédiate de l’île aux Etats-Unis. Là-dessus, le Président Palma envoya deux négociateurs officiels aux insurgés pour traiter de la paix, mais ceux-ci publièrent aussitôt un manifeste déclarant qu'ils ne voulaient rien entendre tant que le Président et les autres fonctionnaires du Gouvernement n'auraient pas démissionné.

Le Président Palma décida alors de provoquer, pour le 1 4 septembre, une réunion du Congrès afin de discuter sur l’état troublé du pays et sur les mesures à prendre pour rétablir l’ordre; mais, dès le 11, il lança un décret suspendant toutes les garanties constitutionnelles dans les provinces de Pinar del Rio, la Havane et Santa Clara; il publia également une loi dont application équivalait à l'établissement de l’état de siège, pour être immédiatement mise en vigueur dans les trois provinces sus-visées. En même temps,il ordonna Parrestation de presque tous les libéraux, mais beaucoup purent disparaître avant ; parmi les arrestations marquantes, on ne peut guère citer que celles de MM. Villuendas, Bongès et Varona, tous trois membres du Congrès. Il fut impossible de mettre la main sur M. Zayas, chef du parti libéral (1).

Lorsque la nouvelle dé la signature de ces décrets parvint aux Vétérans (parti politique, qui sans approuver le Président Palma, du moins ne prenait pas part à l’agitation), la plus grande indignation se manifesta parmi eux; M. Sanguily déclara que la seule politique :

(1) Prévenu à temps, celui-ci était allé se joindre au corps des insurgés.

à adopter était de faire cause commune avec l’opposition au Gouvernement ; et les Vétérans adoptèrent une résolution dans laquelle ils déclaraient renoncer désormais à leur effort pacifique, et exprimaient leur regret de l’attitude du Gouvernement.

Loin de tenir compte de ce symptomatique avertissement, le gouvernement Cubain s’entêta et le général Montalvo, ministre des travaux publics, déclara « qu’on avait montré trop de longanimité vis-à-vis des rebelles, et que le désir d'éviter l’effusion de sang entré frères avait été pris à tort pour de lhésitation. La suspension des garanties constitutionnelles, ajouta-t-il, était nécessaire pour pouvoir arrêter plusieurs sénateurs et congressistes qui formaient le Comité révolutionnaire central de la Havane. »

Le 12 septembre, la Junte révolutionnaire Cubaine se réunit à New-York pour examiner, devant l'attitude du Président Palma, l'opportunité d’une démarche auprès du gouvernement de Washington en vue de lui demander son intervention. Un avocat de la Havane exposa la situation de Cuba, en fournissant, à l'appui de ses allégations, des télégrammes dans lesquels les conjurés Cubains déclaraient qu’ils pouvaient prendre la Havane en huit jours et qu’ils la prendraient si le Président Palma n’acceptait leurs conditions, à savoir :

19 Annulation de la dernière élection présidentielle ;

20 Amendement à la Constitution substituant au suffrage universel la méthode française pour la nomination du Président.

A lasuite de cette conférence, tandis que l’Etat- Major américain s’occupait de dresser un plan en vue

de l’occupation éventuelle de Cuba, M. Bonaparte, ministre de la marine des Etats-Unis, se rendait à Oyster Bay pour examiner la situation de concert avec le président Roosevelt. Il en résulta un premier envoi de navires de guerre à Cuba dans le but avoué d’y assurer la protection des intérêts américains et de se tenir à la disposition des sujets Yankees pour qu'ils pussent s’y réfugier en cas de danger. C’étaient en réalité les préliminaires d’une nouvelle intervention.

Dès: le 14 septembre, la canonnière américaine Marietia arrivait à Cienfuegos, ville assiégée par les insurgés et y débarquait un détachement.

De même à la Havane, le commandant du Denver fit débarquer des troupes d'infanterie de marine. On essaya d’abord de soutenir que ces débarquements étaient de simples mesures de précaution, ayant pour unique objet d'assurer la protection des biens des personnes des sujets Américains; on niait au contraire énergiquement qu’ils eussent en vue la protection du Président Palma et de son gouvernement. Mais on dut bientôt reconnaître que le débarquement des marins américains avait eu lieu en réalité à la requête du Président Palma. Celui-ci, en effet, dans une conférence avec le chargé d’affaires de l’Union qui lui demandait si le gouvernement Cubain se sentait en mesure de protéger les citoyens des Etats-Unis, lui avait répondu qu'effectivement il le pensait, mais que toutefois,par mesure de prudence, il croyait qu'il serait opportun, tant pour la proteétion des Yankees en particulier, que pour le maintien de l’ordre en général, de débarquer un détachement d'infanterie de marine. D'ailleurs, tandis que s’opérait le débarquement, le

Président Palma se tint, pour y assister, à un balcon du palais ; après quoi, en présence des Ministres et de quelques Membres du Congrès, il fit la solennelle déclaration suivante : « Si le Congrès ne s’assemble » pour faire tout son devoir, je ne pourrai mieux prou- » ver mon amour pour mon pays qu'en donnant Cuba » à la grande Nation qui l’a. délivrée du joug des » Espagnols et l’a conduite vers la liberté et le progrès.»

Le Congrès, convoqué pour le 14, se réunit dans l’après-midi : sa session extraordinaire ne dura qu’une seule séance, dans laquelle 1l vota d’ailleurs toutes les mesures qui lui avaient été demandées, à savoir :

19 Octroi au Président Palma de pouvoirs plus étendus que ceux à lui impartis par la Constitution pour conduire la guerre, y compris le droit de disposer des fonds publics et de révoquer les précédentes affectations budgétaires, afin de permettre l'emploi des fonds pour la poursuite de la guerre ;

20 Autorisation de porter à 10,000 hommes l'effectif de la police rurale et à 2,000 celui de l'artillerie.

Le Président Palma présenta au Congrès un court Message dans lequel il déplorait la conduite de l’opposition sur laquelle 1l rejetait la responsabilité de la rébellion ; mais ce Message ne contenait aucune proposition, en dehors de celle d’approuver tous les décrets du pouvoir exécutif et de prendre toutes les mesures propres à terminer la guerre.

Le 15 septembre, M. Roosevelt fit tenir à M. Quesada, ministre de Cuba à Washington, une note dans laquelle, sous les apparences de plaider la cause de la paix et d'attirer son attention sur les responsabilités assumées par les Etats-Unis envers Cuba, il lavisait :

en réalité que si l’ordre ne se rétablissait bientôt, les Américains interviendraient, et sérieusement, à Cuba. Il disait notamment : «La paix et la prospérité dont a » joui l’île pendant les sept dernières années sont mena- » cées par le fléau de l'anarchie. Quiconque est respon- » sable de cet état de choses est un ennemi de Cuba.Le » seul moyen pour le peuple Cubain d’assurer le main- » tien de son indépendance et de s’en montrer capable » est de continuer à suivre la voie de l’ordre et dela » paix. Notre intervention ne se produira que si Cuba » devenait le théâtre d’exploits révolutionnaires et ne » se montrait ainsi incapable de se gouverner. J’adjure » solennellement tous les patriotes cubains d'oublier » leurs divergences d'opinions, de faire taire leurs ambi- » tions personnelles et de se souvenir que le seul » moyen de conserver l'indépendance de la République » est d’écarter la possibilité d’une intervention #,! Et -le Président Roosevelt terminait en rappelantson droit, aux termes de l'Amendement Platt, d'intervenir pour maintenir le gouvernement cubain et assurer la protection des existences, des biens et de la liberté de parole.

Non content d’avoir envoyé cette note au gouvernement Cubain, le Président Roosevelt ordonna encore à son secrétaire de la guerre, M. Taft, de se rendre immédiatement à Cuba pour se rendre compte sur place de la situation et chercher à rétablir la paix.

Interviewé sur sa mission, M. Taft dit qu’il déclarerait nettement au Président Palma, comme aux chefs des rebelles cubains, que les Etats-Unis étaient décidés à exercer leur autorité et que, s’ils étaient forcés d’intervenir, 1ls auraient d’abord à établir un gouverne-

ment provisoire et se verraient peut-être obligés d’occuper l’île. $

Pris de peur, le Gouvernement Cubain chercha alors à s'entendre avec les insurgés et il annonça qu'il suspendait les hostilités pour une période indéfinie dans le but de rétablir la paix avant l’arrivée de M. Taft ou tout au moins avant une intervention quelconque des - Etats-Unis.Mais les chefs rebelles, réunis à l'hôtel de ville de Bejneal (à 15 milles de la Havane),décidèrent, après une violente discussion, de repousser les propositions de paix du Gouvernement.Devant cette réponse les membres du Cabinet cubain déclarèrent qu'ils ne voyaient plus aueun moyen d’éviter l'intervention des Etats-Unis. Néanmoins, le 18 septembre, le général insurgé Castillo écrivit au chargé d’affaires américain que les révolutionnaires étaient disposés à suspendre les hostilités afin de faciliter les négociations de paix, s'ils recevaient l’assurance qu’il serait procédé à des élections générales et si on leur donnait des garanties de justice et de liberté. Le général Castillo réclamait, en outre, la démission du gouvernement actuel : (Nous n'avons, disait-il, aucun candidat à mettre sur les rangs, mais nous ne tolérerons pas que les élections soient monopolisées par l'exécutif. »

Le même jour (18 septembre),à la suite de divergences d'opinions avec le Président Palma, au sujet de la prochaine visite de M.Taft, M. Hevia, secrétaire d'Etat cubain, donna sa démission : il fut remplacé par M. Diago.

M. Taft étant enfin arrivé, 1leut dès le 20 une entrevue avec le Vice-Président de la République, M. Capote, et avec le chef du parti libéral, M. Zayas, qui lui

firent part des faits qui avaient amené la révolution. Le général Menocal, intervenant au nom des Vétérans, fit alors connaître les efforts qu’il avait faits pour maintenir la paix.

M. Taft déclara qu’une bonne dizaine de jours lui étaient nécessaires pour mener à bien son enquête; sur sa proposition, le maire de Cardenas convoqua une réunion des pricipaux représentants du commerce cubain: pour fournir au ministre américain toutes les informations désirables au sujet de la situation de Cuba. Après cette conférence, M. Taft envoya au Président Roosevelt un télégramme pessimiste où 1l décrivait l'anarchie absolue de l’île et se disait absolument décidé à ne pas traiter avec les insurgés armés, ce qui impliquait fatalement une intervention et une occupation de Cuba par les Américains.

Comme les forces du général Pino Guerra avaient pénétré dans la province de la Havane et s’avançaient sur Marianao, M. Zayas, sur l’ordre de M. Taîft, se rendit auprès du général pour lui demander de s’arrêter. Celui-ci consentit à se retirer à 10 milles au sud de la Havane et à attendre là les décisions de l’envoyé américain. |

Quant au parti conservateur, son comité exécutif décida d'accepter les décisions de M. Taft à la condition que les libéraux déposeraient les armes et s’engageralent également à accepter ces mêmes décisions.

A l'issue d’une conférence tenue le 24 septembre entre le comité des insurgés et les commissaires amérirains, les insurgés annoncèrent que l'accord s'était virtuellement établi entre eux et les médiateurs et qu’il n’y avait plus qu’à rédiger le projet définitif du règlement. |

Mais les conservateurs, qui s'étaient pourtant engaés à accepter, eux aussi, la décision de M. Taft, la repoussèrent, se refusant même à présenter un contreprojet. Aussi M. Taft, fort mécontent, considéra-t-il désormais comme impossible de pouvoir aboutir à la paix sans faire appel à la force. Il se déclarait très mécontent des procédés mesquins des gouvernementaux, se plaignant, entre autres, que leur objet fût moins de sauver la République que de garder la haute main sur l'administration ; il critiquait fort aussi le Président Palma de n'avoir pas consenti à accepter un compromis honorable avec ses adversaires ; aussi, tandis qu’au début il faisait son possible pour maintenir le Président Palma au pouvoir, il le sacrifia désormais et usa de toute son influence pour l’amener à démissionner ainsi que son gouvernement, ce qui revenait à s’allier aux insurgés. Devant cette coalition, le Président Palma comprit que toute résistance devenait impossible et convoqua pour le jeudi suivant le Congrès en réunion extraordinaire pour lui remettre sa démission et celle des autres membres du gouvernement. A cette nouvelle, M. Zayas, plein. de fureur,s’écria : (Ils nous ont trahis, ils ont livré la République aux Américains.»

Pour éviter des troubles, M. Roosevelt ordonna aussitôt (26 septembre) que tous les hommes d'infanterie de marine disponibles fussent débarqués à Cuba. En conséquence, ordre fut donné aux croiseurs Prairie à Boston et Brooklin à Philadelphie, ainsi qu’au cuirassé Texas à Norfield, outre les transports affrétés à la Nouvelle-Orléans, de transporter des troupes dans la Grande Antille, ce qui porta à 12,000 environ le nombre d'hommes à Cuba ou en route. M. Taft déclara que

des débarquements seraient opérés non seulement à la Havane et à Cienfuegos, mais encore en tous points utiles afin d’assurer l’ordre sur toute l’étendue de l’île.

Comprenant enfin la faute qu'ils avaient commise en s’entêtant dans leur intransigeance, les conservateurs décidèrent d'assister, le jeudi 28, à la séance du Congrès et de voter contre l’acceptation de la démission du Président Palma, espérant ainsi empêcher une intervention immédiate des Etats-Unis. Mais 1l était trop tard, les offres de démission du Président, du Vice- Président et des ministres ayant déjà été remises aux Américains; aussi lorsqu'une députation vint demander au Président Palma de reprendre sa démission, ne putil répondre que par un refus. Sur quoi, M. Dolz,président du Congrès , déclara : « La République a vécu désormais, car nous n’aurons pas ce soir en séance le quorum requis pour l’élection présidentielle. »

Le Congrès leva sa séance à 5 heures, fixant la suivante à 9 heures ; mais le soir 4 congressistes seulement répondirent à l'appel et ils se séparèrent quelques instants après sans avoir discuté.

Le 29 septembre, M. Taft, ministre de la guerre américain, se proclama gouverneur de Cuba « jusqu’à ce que de nouvelles élections loyalement faites aient formé un Parlement représentant réellement la volonté des Cubains ».

La proclamation de M. Taft fut publiée dans la Gazelle officrelle et tirée à des milliers d'exemplaires sur feuilles volantes qui furent distribuées par toute l’île.

Sa teneur fut généralement accueillie avec satisfaction, spécialement à cause de la modération avec laquelle 1l était déclaré que le gouvernement provi-

soire n’était formé que pour parer aux nécessités de la situation, avec promesse qu'il serait maintenu purement et simplement pour maintenir la paix, l’ordre et la confiance publics et qu’il ne durerait que jusqu ’à l'établissement d’un gouvernement permanent.

La proclamation signalait l'échec du Congrès cubain à agir après la démission irrévocable du Président et à lui trouver un successeur, laissant ainsi le Gouvernement sans chef en pleine crise.

La situation exige, selon le vœu même du Président, continuait M. Taft, que d’autres mesures soient prises sous l’autorité du Président des Etats-Unis pour le rétablissement de l’ordre, comme pour la protection de la vie et de la propriété individuelle et, dans ce but, l'établissement d’un Gouvernement provisoire est indispensable.

La proclamation déclarait, en outre, que tous les départements exécutifs, ainsi que les gouvernements provinciaux et municipaux continueraient à être administrés comme sous la République cubaine ; les tribunaux continueraient à rendre la justice, et toutes les lois qui ne seraient pas de leur nature inapplicables demeureraient en vigueur.

Cet établissement par les Etats-Unis d’un Gouvernement provisoire à Cuba fut très bien accueilli par les Cubains de toutes classes et de toutes les opinions et eut pour premier résultat de mettre fin à la petite guerre qui se poursuivait dans l’île.

Les troupes gouvernementales cubaines, de même que les insurgés en campagne, acclamèrent les Etats- Unis et M. Taft lorsqu'ils eurent connaissance des termes de la proclamation.

Les chefs révolutionnaires promirent le désarmement immédiat et général de leurs hommes, mais ceux-ci, s'ils consentirent à ne plus combattre, refusèrent du moins de rendre leurs armes, sous le prétexte qu'elles leur appartenaient.

En ce qui concerne les sentiments des classes supérieures à Cuba au sujet de l'intervention des Etats- Unis, nous pouvons les connaître par les déclarations de M. Rivero, rédacteur en chef du Diario de la Marina, grand journal de la Havane. D’après lui. les « classes productrices » devaient faire bon accueilà l’intervention à la condition que celle-ci fût précise et durable ; mais si cette intervention était séulement temporaire, elle plairait plutôt aux politiciens. Et il ajouait : «La rébellion actuelle à Cuba a encouragé dans une mesure considérable les sentiments en faveur d’une annexion par les Etats-Unis. S'ils ne prennent cette mesure, ceux-ci se trouveront bientôt dans la nécëssité d'intervenir de nouveau à Cuba et peut-être dans des conditions plus difficiles et plus dangereuses.»

Quant aux classes inférieures, on ignora toujours leurs véritables sentiments, la masse de la population cubaine demeura, en effet, parfaitement indifférente et l'intervention des Etats-Unis provoqua certainement chez elle bien moins d'émotion que n’en auraient suscité par exemple des élections municipales.

Pour ce qui est des insurgés, la solution survenue représentant le triomphe de leurs aspirations, puisqu'ils avaient obtenu la démission du Président Palma et de son gouvernement et la promesse de nouvelles élections, ils étaient enchantés.

Restaient les politiciens conservateurs. Ceux-ci, au

contraire, protestèrent vivement contre l'intervention américaine, déclarant qu’elle leur retirait toute liberté de servir leur pays; en conséquence, et par mesure de protestation, ils décidèrent de ne plus reparaître au Congrès.

En résumé donc. le retour des Américains fut généralement vu d’un bon œil, comme présageant une nouvelle ère de paix ; en effet, ils poursuivirent aussitôt la pacification de l’île, n’hésitant même pas, pour la hâter, à proclamer l’amnistie de tous les crimes commis à l’occasion de la Révolution.

Après quoi, M. Taft, jugeant sa tâche achevée, retourna à Washington. Il fut remplacé à Cuba par M. Charles Magoon, ancien gouverneur de Panama, très réputé comme administrateur. Celui-ci commença aussitôt par nommer une commission consultative pour réformer les lois municipales, provinciales, électorales, ainsi que le pouvoir judiciaire ; annula les élections de septembre 1905 et promit que de nouvelles élections auraient lieu dès que le pays serait complètement pacifié et l’ordre rétabli, laissant entendre que ce serait dès le début de 1907. Néanmoins, voici bientôt six mois de cette année déjà écoulés, et, comme la sœur Anne du conte, nous ne voyons toujours rien venir. Craignons que la comédie jouée par les Anglais en Egypte ne se renouvelle, et que les Yankees, réinstallés dans la Grande Antille n’y demeurent à jamais. Certes, ils auraient vraisemblablement préféré ne pas déchristianiser la guerre sainte qu'ils prétendirent soutenir contre l'Espagne en 1898 ; leur rêve eût été de voir Cuba assagie, pacifiée, américanisée, solliciter de

l'Union son annexion comme Etat, car cela leur aurait

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