CHAPITRE II
LE MESsAGE DE MoONROE (2 DÉCEMBRE 1823)
Le XIXMme siècle a été fatal à l'empire colonial de l'Espagne. Mais, tandis que l'émancipation de la plupart des colonies hispano-américaines fut une conséquence directe de l'invasion française dans la péninsule Ibérique (1808-1813) (1); au contraire, la libération de Cuba peut être regardée comme l’œuvre propre des Américains ; œuvre poursüivie pendant tout le XIXme siècle avec une persévérance et une ténacité remarquables ; qui-a déjà abouti à l'expulsion des Espagnols ; qui se poursuit actuellement par une américanisation
(1) Au début de cette invasion, les colonies espagnoles d'Amérique se décla rèrent plus loyalistes que jamais et formellement décidées à rester fidèles au roi légitime, Ferdidand VIT. C’est ainsi que, lorsque Joseph Bonaparte réclamadu Vice-Roi et des gouverneurs d'Amérique prestation d’un serment de fidélité, les colons hispano-américains refusèrent d'accéder à la demande de « l’usurpateur français » et formèrent, avec plus ou moins de complicité du vice-roi, des juntes (conseils) insurrectionnelles qui gouvernèrent le pays. — Lorsque, sous la pression des événements de Russie, Napoléon rappela la Grande Armée d’Espagne, les juntes coloniales continuèrent de subsister, et, l'amour de la liberté l’emportant en elles désormais, aux demandes d’obéissance du roi légitime de retour, elles répondirent que les colonies pouvaient bien continuer à se gouverner elles-mêmes, comme elles venaient de le faire en fait pendant un certain temps. Ce fut l’origine, à partir de 1810-1812, d’une
série de longues luttes coloniales avec la métropole espagnole.
intense au point de vue économique ; qui ne tardera pas enfin, par un habile autant qu'hypocrite détour, à asseoir définitivement la domination yankee sur la «Perle des Antilles », sur cette île, dénommée par Colomb, dès la découverte : « la mas hermosa lierra que Jamas vieron 0jos humanos — la plus bélle terre que vit jamais l’œil humain. »
Cette conquête de Cuba par les Etats-Unis est, en effet, poursuivie au moins depuis 1816 : dès cette époque, dans une lettre, pour ainsi dire prophétique, un des fondateurs de la Grande République Nord-Américaine, Jefferson, déclarait déjà : « Cuba est la meilleure »annexion-que notre Union puisse réaliser ; avec la Flo-
»ride, la possession de Cuba anerera notre suprématie » sur lamer des Antilles. Seulement, l’ Espagne est encore » trop forte; mais, l’avenir est aux peuples jeunes, et il » n’y à qu'à suivre les événements. »
Et sept ans plus tard, dans une note du 28 avril 1823 adressée à M. Nelson, le secrétaire d'Etat John Quincy Adams précisait ainsi la diplomatie américaine à l’égard de Cuba : «Il y a des lois de gravitation politi- » que autant que de gravitation physique; et, si une » pomme, détachée par la tempête de larbre qui l’a » produite, ne peut que tomber à terre en vertu de la loi » de gravité, ainsi Cuba, séparée par la force de sa pro- » pre connexion avec l'Espagne etincapable de se main- » tenir à elle seule, ne peut que graviter vers l’Union » Nord-Américaine, laquelle, suivant lamême loi de la » nature, ne peutla rejeter deson sein... Cuba et Porto- » Rico, par leur situation et leur dépendance naturelles » sur le continent nord-américain, mais en particulier » Cuba que l’on.découvre presque de nos côtes, en sont
MON » venus à être pour les intérêts de l'Union américaine, » soit commerciaux, soit politiques, un objet d’une » importance transcendante. La position dominante de » Cuba par rapport au golfe du Mexique et aux mers » veeidentales ; le caractère de sa population ; sa situa- » tion à mi-chemin de notre côte méridionale et de l'île » de Saint-Domingue; le port si sûr et si vaste de la » Havane, vis-à-vis d’une longue ligne de côtes améri- » caines dépourvues d’un même avantage ; la nature de » ses productions et celle de ses besoins, fournissant les » éléments et exigeant les retours d’un commerce à » bénéfices immenses, lui donnent une importance de » premier ordre, sans comparaison, et un intérêt peu » inférieur à celui qui unit les différents membres de » FUnion Américaine en un même corps. Tels sont, en » vérité, les intérêts de cette îleet de ce pays, les rela- » tions géographiques, commerciales, morales, politi- » ques, formées par la nature; ajoutons-y que, dans la » suite des temps et même dès à présent, vu ce quis’est » passé depuis un demi-siècle, les événements feront » vrasemblablement que l’annexion de Cuba à notre » République fédérale soit indispensable pour la conti- » nuation et l'intégrité de l’Union elle-même... »
D'où résulte que, dès 1823, la politique américaine est tracée dans le sens suivant : A la scission probable entre Cuba et l'Espagne, on annexera l’île. Puis, la scission tardant à se faire, on insurgea Cuba, secrètement d’abord, ouvertement plus tard.
Tout d’abord, les Etats-Unis commencèrent par écarter les rivaux possibles, sans oser toutefois s’emparer de l’île, les Cubains ne songeant nullement alors à se séparer de l'Espagne et venant tout au contraire
ro par leurs serments de rester soumis au légitime souverain et de ne point adhérer à l'insurrection des autres colonies espagnoles, de mériter à leur île le nom qu’elle porta depuis de « sempre fiel — toujours fidèle ».
De toutes les nations, c’est surtout l'Angleterre que craignaient les Etats-Unis ; aussi, dès 1822, avaient-ils demandé au premier ministre anglais, Canning, de déclarer que la Grande-Bretagne n’occuperait jamais Cuba : Canning acquiesça, tout en ripostant que l’Angleterre espérait bien que toutes les autres puissances seraient aussi désintéressées qu’elle ; cette réponse ne laissa pas de gêner les Etats-Unis ; d'autant plus que l'Espagne, qui venait, en vertu des principes de la Sainte-Alliance, d'obtenir une intervention armée de la France pour le rétablissement de la monarchie légitime, eût désiré obtenir également l’aide des puissances signataires de la Sainte-Alliance, pour venir à bout de ses colonies révoltées ; et les Etats-Unis craignaient qu'une intervention de cegenre ne fût payée par l’abandon aux puissances intervenantes, de certaines colonies espagnoles, notamment de Cuba ; aussi proposérent-ils un projet de traité par lequel eux-mêmes, joints à l'Angleterre et à la France garantiraient à l'Espagne la possession de Cuba, à moins que l’Espagne ne préférât la vendre aux Etats-Unis; si elle ne la vendait pas, la garantie ne jouerait qu’à deux conditions : 1° que le roi d’Espagne adoucît le régime douanier de Cuba ; 29 qu’il aécordât aux Cubains une autonomie locale et politique suffisante.
L’Espagne protesta énergiquement contre ce singulier projet de traité, et le cabinet de Londres déclara très nettement que c'était là une forme d’intervention
caractérisée à laquelle il ne pouvait souscrire. Ce projet de traité fut donc provisoirement abandonné. Mais les Etats-Unis, toujours inquiets, cherchèrent aussitôt un autre biais pour empêcher toute main-mise d’une puissance tierce sur Cuba, et c’est dans ce but que, le 2 décembre 1823, le Président Monroë lança son fameux Message, destiné à devenir si célèbre sous le nom de Doctrine de Monroë et à constituer pour son pays une sorte de dogme, un principe, selon l’heureuse expression de M. Le Fur, de Droit international national.
De ce Message, trois paragraphes seulement nous intéressent, les paragraphes 7, 48 et 49, car ce sont les seuls qui traitent de politique étrangère.
Le $ 7 est relatif à l'incident de l'Amérique Russe et s'occupe de la colonisation européenne en Amérique ; il annonce que des négociations sont ouvertes entre les Etats-Unis et l'Angleterre d’une part, les Etats-Unis et la Russie d’autre part, pour arriver à une délimitation satisfaisante des frontières du Nord-Ouest : Les négociations sont empreintes d’un esprit tout amical, les Etats-Unis ayant le plus grand intérêt à conserver un lien étroit de bonne amitié avec l’empereur de Russie. « L'occasion était propice pour affirmer comme »un principe touchant aux droits et aux intérêts des » Etats-Unis, que les continents américains, par la libre »etindépendante condition qu’ils ont acquise et qu'ils »maintiennent,nesont plus désormais considérés comme »sujets à une colonisation dans l’avenir,de la part d’une » puissance européenne quelconque.» Cette fin du paragraphe est la partie la plus connue de tout le message, et c’est celle qu’on a résumée dans la formule célèbre :
PASSE RER (PAmérique aux Américains ». En réalité, tout ce que veut Monroë dans ce paragraphe, c’est indiquer la direction qu’il a donnée aux négociations avec la Russie et l'Angleterre.
Les paragraphes 48 et 49 sont relatifs à la question de l'indépendance des colonies espagnoles. Comme la question est brûlante, Monroë se réfugie dans une phraséologie très vague et s’abrite derrière des artifices de style :
€$$ 48 et 49, — Dans les guerres entre les puissances » européennes, tout au moins pour les questions qui les » concernent seules, nous ne sommes pas intervenus et » nous n'interviendrons pas. C’est seulement si nos » droits étaient atteints et sérieusement menacés, ousi » nous ressentions des injures, que nous nous prépare- » rions à la défense. Dans les événements de cet hémis- » phère, nous sommesnécessairement les plus immédia- » tement intéressés, et pour des causes qui doivent être » évidentes pour tout spectateur impartialetéclairé. Le » système politique des pouvoirs alliés est essentielle- »ment différent de celui de l'Amérique, et cette diffé- »rence provient dela différence même de ces gouverne- » ments respectifs. Toute la nation est vouée à défendre »notre propre gouvernement, qui ne s’est plemmement » développé qu’au prix de tant de sang et d'argent, qui » n’a atteint sa pleine maturité que grâce aux citoyens » les plus éclairés et sous lesquels nous avons joui d’un » bonheur incomparable. Nous devons par conséquent, » à la franchise et aux amicales relations qui unissent » les Etats-Unis et ces puissances, de déclarer que nous » considérerions toute tentative de leur part pour éten- » dre leur système politique sur quelque partie de cet
OR rhe
» hémisphère, comme dangereuse pour notre paix et » notre sécurité. Avec les colonies actuelles ou dépen- ) dances d’une puissance européenne, nous ne sommes » pas intervenus et nous n'interviendrons pas; mais » vis-à-vis des gouvernements qui ontdéclaréleur indé- » pendance, qui la maintiennent et dont nous avons » reconnu l'indépendance pour de sérieux motifs et » d’après les principes équitables, nous ne consentirons » jamais à ce qu’il se produise une intervention dans le » but de les opprimer ou de contrôler, d’une façon quel- » conque, leur destinée, de la part de n’importe quelle » puissance européenne, sans y voir la manifestation » d’une disposition hostile à l’égard des Etats-Unis. Dans » les guerres existantes entre ces nouveaux gouverne
» mentsetl’Espagne,nous avons déclaré notre neutralité » du moment où cette reconnaissance, à laquelle nous » avons adhéré et à laquelle nous continuons à adhérer, » avaitété considérée comme inévitable, au jugement des » autorités les plus compétentes de cegouvernement,et » même comme indispensable à notre sécurité, Les évé- » nements récents de l'Espagne et du Portugal ont » montré que l’Europe est encore irrésolue. De ce fait » important, on ne peut donner de preuve pluscertaine » que celle-ci : les puissances alliées ont dû considérer » comme de leur devoir et commeunesatisfaction person- » nelle de s’interposer par la force dans les affaires inté- » rieures de l’Espagne. Cette intervention s’est même » étendue à des gouvernements qui ne sont point pour » elle Pobjet d'intérêts spéciaux, pas plus que les Etats- » Unis qui sont cependant plus éloignés. Jusqu'à » quel point cette intervention peut-elle aller d’après » ce même principe, c'est une question que tous les gou-
Roue.
» vernements indépendants, qui s'inquiètent de leur » sort intérieur ont intérêt à connaître, même ceux qui » sont plus éloignés ou plus en sûreté queles Etats-Unis. » Notre politique vis-à-vis de l’Europe, adoptée au com- » mencement des guerres quiontsilongtemps agité cette » partie de la terre, demeure la même : c’est-à-dire, nous » n'interviendrons pas dans les affaires intérieures d’aue » cune puissance européenne; nous considérerons le » gouvernement de fait comme le: gouvernement légi- » time, nous cultiverons d’amicales relations avec toutes » les puissances et nous maintiendrons ces relations par » une politique franche, ferme et virile, plaçant avant » tout, en toutes circonstances, les justes revendications » de chaque puissance, sans accepter les injures d’au- » cune.Mais, pour ce qui concerne ces continents, les cir- » constances sont visiblement différentes. Il est impos- » sible aux puissances alliées d’étendre leur système » politique à une partie quelconque de ce continent, sans » porter atteinte à notre paix et à notre bonheur; pas » plus qu’on ne peut croire que nos frères du Sud, aban- » donnés à eux-mêmes accepteraient de leur propre » mouvement l'intervention d’une puissance. [lest éga- » lement impossible, par conséquent, que nous puissions » accepter avec indifférence une intervention de ce » genre, sous n'importe quelle forme qu'elle se pro-
« duise. »
Ainsi rédigé, le Message de Monroë revient à aflir-
mer nettement la volonté des Etats-Unis de tenir en échec les menaces de la Sainte-Alliance ; il n’expose pas la théorie du « Splendide Isolement », basée sur l’idée que l’on est assez fort pour résister au reste du Monde, mais il exprimela volonté des Etats-Unis d’être
Op seuls en Amérique, parce qu'ils aiment à être maîtres chez eux, et qu’ils trouvent que les intrus sont plutôt menaçants.
Au point de vue de la forme, d’autre part, le texte du Message est très mesuré et en harmonie avec les besoins des Etats-Unis. Ce n’est pas une proclamation sonore et menaçante, comme en faisaient volontiers les monarques de la Sainte-Alliance ; elle est rédigée en un langage sans nulle prétention littéraire et peutêtre volontairement terne, ainsi observé pour mieux marquer qu'il n'y avait là qu’une simple question d’affaires. Dans l’esprit de Monroë, son Message n’est pas une décision s'imposant, sous peine de n'avoir d’autre réponse que la guerre ou le mépris; c’est essentiellement un exposé de vues au Congrès, exposé dont le but est de provoquer une discussion ultérieure : ce que désire Monroë (et on ne s’en douterait guère aujourd’hui en voyant son Message invoqué violemment par la presse jaune du XXe siècle, comme machine de guerre contre l’Europe), ce n’est pas la contreintervention brutale des Etats-Unis. Mais, tout au contraire et surtout, la conciliation ; il n’y a rien, en effet, dans le Message qui puisse provoquer un état de guerre n1 même offenser les susceptibilités des autres puissances, pas même laisser penser que les Etats- Unis veulent faire triompher une doctrine qu'ils auraient bâtie de toutes pièces ; seulement, ce caractère modéré n’exclut pas une certaine fermeté, car les Etats- Unis n’entendent pas devenir si effacés que l’on puisse impunément piller les territoires, revendiqués comme soumis légitimement à leur influence ; c’est pourquoi Monroë déclarait « impossible que les Etats Alliés pus-