CHAPITRE III
LA PÉRIODE D'INCUBATION (1820-1868 TENTATIVES DES ETATS-UNIS POUR ACQUÉRIR CUBA
Cependant, si personne dans la Grande Antille ne pensait encore à une révolution qui arrachât ce tertoire à la domination espagnole, les Etats-Unis y songeaient pour les Cubains, et, tout en gardant les apparences d’une neutralité honnête, commencçaient à jeter un peu partout dans l’île, notamment à la Havane, des fermentsd’aspirations,quine devaient par tarder à fructifier. Certes, il y avait beaucoup à faire pour créer à Cuba un parti autonomiste ayant quelque fond, quelques racines dans le pays ; cependant, grâce à des appuis trouvés ici et là, grâce à la volonté énergique de certains hommes comme le marquis de Bethencourt par exemple, les idées séparatistes grandirent en quelque temps d’une façon rapide et inquiétante pour l'Espagne.
Tout d’abord apparaissent les sociétés secrètes, qui commencent leur œuvre de propagande et leurs sourdes menées : ce sont les Anulleros, les Cadenistas, les maçons du rite d’Espagne ou du rite de New-York, les Soles de Bolivar et de l’Aguila Negra, et comme partout à cette date, les Carbonarios. Ces sociétés ont des
PESCEE affiliés dans toutes les classes de la société, et l’on trouve parmi elles desmembres appartenant aux familles les plus considérées, les plus puissantes dans l’île : les Bethencourt, les Aguëro, les Socarra, Varona, Loinaz, Miranda, ete., qui essaient d'entrer dans la période d’action ; et nous voyons tout aussitôt apparaître, non pas de sages et libérales réformes, qui eussent pu couper court à toute agitation, mais le début des répressions sanglantes. C’est ainsi que, par une ordonnance du 26 mai 1825 (1), le capitaine général de Cuba fut investi de pouvoirs dictatoriaux pour gouverner l’île à son gré; et notamment les attentats contre la sûreté de l’Etat devaient être jugés sommairement par un conseil de guerre. Comme il advient souvent, l’emploi de la force, appliquée inopportunément et sans mesure développa le mal au lieu de l’arrêter. Les complots, au lieu de diminuer, grossirent en nombre et en importance; le chiffre des mécontents décupla et l’autorité militaire se trouva en face, non plus d’un petit nombre d’individualités séditieuses, défendant leurs droits par la parole, mais de bandes insurgées, tenant la campagne et soutenant ouvertement leurs prétentions les armes à la main. C’est ainsi qu’en 1826 les émigrés cubains au Mexique et en Colombie songè-
(1) Ordonnance du 26 mai 1825 : « Le Roi notre seigneur, afin de conserver dans la précieuse île de Cuba ses légitimes et souveraines autorités, et la tranquillité publique, vous accorde toute la plénitude des pouvoirs que les lois militaires confèrent aux garnisons des places assiégées. Par conséquent, $S. M. le Roi vous accorde l’autorisation la plus étendue et la plus illimitée, non seulement pour exiler de l’île toute personne, quels que soient son rang, sa classe et sa condition, dont la présence pourrait vous inspirer des soucis; mais aussi, pour suspendre l’exécution des ordres et ordonnances expédiés
sur les diverses branches de l’administration publique. »
Eee rent à une invasion dirigée par le libertador des autres peuples américains, Simon Bolivar. À Cuba, une sorte d'armée se forma, « la Légion de l’Aïgle noir », qui tint campagne pendant cinq ans sous les ordres de Jean Perety (1).
Le gouvernement de Washington trouva que les événements allaient trop vite : il n’était pas encore prêt à s'emparer de Cuba, et d'autre part il craignait que l’Espagne n'en fût trop vite expulsée, ce qui eût permis une intervention des puissances européennes. Aussi songea-t-il à une convention destinée à assurer le maintien de Ha domination espagnole dans Pile. Mais l’Angleterre proposa un quadruple traité où l’Espagne reconnaîtrait l’indépendance des autres républiques américaines, et où l'Angleterre, la France et les Etats-Unis garantiraient en retour à l'Espagne la possession de Cuba. La question fut éludée. À Washington, . on ne voulait pas de traité explicite, encore qu’on gs pensât que le temps n’était pas venu de songer à une
acquisition. Une dépêche de M. Van Buren au ministre américain à Madrid, du 2 octobre 1829 (dépêche qui est un des très rares documents où soit repoussée nette- -ment toute idée d’annexion) exprime très clairement cette manière de voir : « Le gouvernement des Etats- » Unis a toujours envisagé avec le plus grandintérêt le » sort de ces îles, et surtout de Cuba. La position géogra- »phique vis-à-vis de nos frontières méridionales qui lui
(1) Cette insurrection ne prit fin qu’à la mort de Jean Perety, qui fut exécuté par les Espagnols, en avril 1830, malgré les efforts de Bolivar et même
des Etats-Unis.
ER » donne l'empire du golfe du Mexique et de la mer des » Indes Occidentales, ses sûrs et larges ports, sesriches » productions dont l'échange avec nos produits agricoles »etindustriels forme une des branches de notre com- » merce extérieur, font qu'il est très important pour les » Etats-Unisde voir changer sa situation actuelle. Mais »d'autresconsidérations exigent que l’on ne fasse aucun » effort pour mettre fin au joug del’Espagne. Le premier »eftet de l'indépendance de Cuba serait ,eneffet, l'éman- » cipation d'une nombreuse population noire, émanceipa- » tion qui ne tarderait pas à soulever des plaintes de la » part des Etats-Unis ; d’un autre côté, la sagesse du » gouvernement espagnol adoucissant son vieuxsystème » colonial et adoptant pour ses îles une politique plus » Hbérale, en ouvrant ses ports au commerce étranger, » est aussi une satisfaction pour le gouvernement des » Etats-Unis, et lui fait préférer la continuation de la » domination espagnole sur Cuba à l'installation de » toute autre puissance (1). »
Néanmoins, à Cuba, les troubles continuent, des rébellions éclatent dans les troupes, auxquelles des officiers politiciens avaient appris l’art des pronunciamientos, et dont, à leur tour, les Cubains apprenaient l'art des insurrections. 11 se fonda « des juntes patriotiques cubaines » dans les divers pays et les diverses îles d’'alentour ; et ce sont désormais, jusqu'à la vraie ouerre de Dix ans (1868-1878), 30 ou 40 années remplies d'intrigues, d'alertes, de complots avortés ou vite réprimés, de machinations et d’arrestations.
Il était d’ailleurs naturel que les agitations de la
(1) State Papers, t. XX VI, p. 1149.