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français, dans laquelle il déclarait contraire aux intérêts des Etats-Unis toute mainmise européenne sur la Grande Antille,c pays nécessaire à lasûreté del Union». Le ministre des affaires étrangères français répondit que les puissances n’avaient cru voir devant elles à Cuba que des brigands lancés contre l’Europe ; il était donc très étonné de voir le gouvernement fédéral émn de l'incident ; il ne pouvait admettre, en effet, que des Américains, dignes de ce nom, eussent un lien de solidarité avec de simples flibustiers. Les Etats-Unis ne répondirent rien et cet incident fut ainsi provisoirement clos.
Quelques semaines s’écoulèrent, puis l’Espagne attira de nouveau l'attention des puissances sur les menées yankees à Cuba. Pour rassurer tout le monde, la France et la Grande-Bretagne prirent alors l'initiative d’un nouvel accord international qui aurait porté la signature de la France, de l'Angleterre et des Etats-Unis, les trois contractants s’engageant à garantir à l'Espagne la possession de Cuba, et à ne demander, comme salaire de cette garantie collective aucun avantage direct ou indirect dans l'administration de l’île. La rédaction de ce projet de convention donna lieu à de grosses discussions par suite d’une différence d’appréciation très importante entre les diplomaties anglaise et française : tandis que la France voulait baser le traité sur la légitimité des droits historiques de FEspagne, la Grande-Bretagne, au contraire, entendait le motiver seulement sur l'intérêt de l’Europe à écarter l'acquisition de Cuba par les Etats-Unis, et ne voulait pas y comprendre le cas d’une révolution intérieure et de la proclamation de l’indépendance de l’île. En avril,
PL on tomba enfin d'accord sur le texte à soumettre aux Etats-Unis (1). C'était, de la part des puissances contractantes une renonciation individuelle et collective à tout projet et espoir d'acquérir la Grande Antille ou d’y exercer une influence quelconque ; il contenait, en outre, la promesse de n’aider personne, Etat ou individu, à troubler la souveraineté actuelle, désignant ainsi l'Espagne que, pour plaire à l'Angleterre, on évitait de nommer. Le secrétaire d'Etat américain. M. Webster, sans répondre affirmativement, laissa peu d'espoir et peu après sa mort étant survenue dans les entrefaites, son successeur, M. Everett, notifia à la France et à l'Angleterre (127 décembre 1852) le refus de son gouvernement. Cette note, très soignée et irréprochable en la forme, constitue un véritable exposé de la deuxième conception du problème cubain aux Etats- Unis : c'est la première confession des prétentions américaines sur Cuba. M. Everett commence par nier qu'aucun Etat d'Europe, l'Espagne exceptée, ait des intérêts sérieux à Cuba, que par conséquent les Cabinets européens aient aucun droit sérieux à se mêler des affaires cubaines qui, au contraire, sont d'intérêt exclusivement américain. Le bon sens et la géographie indiquent que l'ile est en relations nécessaires avec les Etats-Unis : Cuba est, en effet, à leur porte; elle est voisine du golfe du Mexique qui baigne le territoire de cinq de leurs Etats ; elle ferme lembouchure du Mississipi, cette grande rivière qui traverse la moitié du continent américain, et qui, avec ses nombreux tributaires, forme le plus grand système de communications
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(1) State Papers, t. XLIV, p. 116.
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fluviales du monde ; c’est la sentinelle qui garde la porte de la Californie par la route de l’isthme. «Si une » île comme Cuba, à lacouronne espagnole, gardait l’ac- » cès de la Tamise ou de la Seine, et si les Etats-Unis pro- » posaient une convention comme celle-ci à la France et » à Angleterre, ces puissances reconnaîtraient, sansnul » doute, que leurs intérêts sont de bien plus grande im- » portance que ceux dela nation américaine. » Aprèscette déclaration très nette vient dans la note la discussion des avantages et des désavantages de l’annexion : territorialement et commercialement elle serait très favorable ; et, dans certaines circonstances, elle pourrait même devenir essentielle à la sécurité de l Union. Cette idée de expansion naturelle des Etats-Unis à Cuba est si pressante pour M. Everett, qu'il n'hésite pas à reJeter, comme inutile, la vieille thèse de la non-alliance de l'Amérique avec l’Europe. Sa réponse est d’ailleurs complétée par des considérations assez discutables, notamment lorsqu'il dit que la convention de garantie projetée serait une injure envers l’Espagne qui paraitrait ainsi mise en état de tutelle ; et si par hasard cette dernière trouvait son fardeau trop lourd, qu’elle n’oublie pas que les Etats-Enis sont prêts à lui acheter Cuba.
€ Mais il n’y a pas, conclut la note, de gouverne- » ment aux Etats-Unis qui puisse jamais s’exposer à »l’odieux d’avoir promis aux grandes puissances de l Eu- » rope que jamais, dans aucun'temps, les Etats-Unis ne » pourraient faire l'acquisition de Cuba, n1 par un arran- » gement amiable avec l'Espagne à la suite d’uneguerre » légitime (si ce malheur arrivait); ni par le consente- » ment libre de ses habitants, en supposant l’île arrivée
» à l'indépendance, éomme y sont arrivéesles autres pos- » sessions espagnoles du continent américain ; ni enfin » par la pressante nécessité du soin de leur propre con- » servation.» En conséquence, Everett repousse la convention tout en assurant à l'Espagne qu'elle ne doit pas prendre ombrage de ce refus, car la note contenait la plus explicite déclaration que les Etats-Unis, pas plus que la France ou la Grande-Bretagne, ne fomentaient aucun projet contre sa tranquille possession de l’île.
L’Angleterre et la France répondirent à cette note en février 1853, mais sans demander une réplique formelle. Ainsi se termina cette importante négociation ; elle fut toutefois encore l’objet de violents débats dans les Chambres américaines : Le sénateur Coss déposa une motion portant que, toute immixtion européenne à Cuba, quand même elle resterait pacifique, serait contraire à la souveraineté des Etats-Unis. Allant plus loin encore, le sénateur Hall proposa même de considérer comme atteinte aux Etats-Unis toute immixtion européenne dans toute l'Amérique. En fait, le Sénat ne vota ni l’une ni l’autre de ces motions, mais on répéta plusieurs fois dans la discussion que Cuba était d’ores et déjà terre américaine, détenue provisoirement par l'Espagne par tolérance du gouvernement fédéral. Et tout le monde fut d'accord pour décider que si la Grande Antille ne valait pas actuellement une rupture ouverte avec l’Espagne, les Etats-Unis ne pouvaient du moins tolérer l’action d'aucune autre puissance dans cette île, considérée comme terre américaine {n parlibus.
En juillet 1853, sous la présidence de M. Pierce, ar-
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riveaux affaires unnouve au secrétaire d’Etatl,M.Marcy non moins annexionniste, mais plus diplomate que son prédécesseur : sur son ordre, l'ambassadeur américain à Londres fut chargé de rassurer le gouvernement anglais qui avait manifesté quelque inquiétude quant aux débats du Sénat ; et l’agent yankee assura que le gouvernement de Washington n’avait aucune vue annexionniste précise sur la Grande Antille.
En même temps, mais en sous-main, les Etats-Unis continuaient de favoriser les “insurgés cubains : La junte cubaine de New-York et spécialement la vieille association, la Lone star, organisent à nouveau des expéditions flibustières avec l'appui plus ou moins ouvert des autorités fédérales. Non seulement le gouvernement américain n’arrêta pas le départ de ces expéditions, mais encore 1l profita de l’affaire du Black Warrior, en 1854, pour intervenir de nouveau à Cuba : Il s'agissait simplement d’un navire pris en flagrant délit d'infraction aux lois de douane espagnoles, et vis-à-vis duquel l'Espagne émettait la prétention, assez naturelle, semble-t-il, d'appliquer lesdites lois. Un Message du Président Pierce vit dans une semblable prétention «une énorme (wantouly) injure des autorités espagnoles » et laissa entrevoir la possibilité d’un recours à la force si l'Espagne refusait d'accorder les réparations nécessaires. Pour éviter des difficultés, l’ Espagne consentit à accorder remise des amendes prononcées coñtre le Black Warrior et à laisser porter l'affaire devant une commission arbitrale pour juger s’il y avait lieu à indemnité.
Pendant ces discussoins, le poste de l’agent diploma-
LERR | LISA tique des Etats-Unis à Madrid était devenu vacant : C’est à cette occasion que M. Marcy montra ouvertement combien, malgré les récentes paroles de modération et de justice du Président Pierce, son gouvernement désirait peu au fond le règlement amiable de la question cubaine : il nomma, en effet, sans consulter aucunement l'Espagne, sans s'informer, contrairement aux usages constants de la diplomatie, si son envoyé serait où non persona grata, 1 nomma ambassadeur à Madrid un Américain d’origine française, M. P. Soulé, célèbre par la violence de ses manières et de son langage. Un tel choix était à lui seul une profession de foi. Attaché à la légation de Paris, M. Soulé s'était compromis dans les affaires carlistes contre l'Espagne; il avait, en outre, pris une part active, sous Louis-Philippe, à la propagande républicaine en France, allant jusqu’à injurier le roi ; tant et si bien qu'il avait fini par être expulsé par le gouvernement français. Revenu aux Etats-Unis et nommé sénateur, il s'était déclaré l'ami ouvert des insurgés cubains, disant que c'était en vain « que l'Espagne préférait voir la Grande Antille s’abîimer au fond des océans, que de la céder à une nation quelconque. Quand éclatera la tempête, l’île de Cuba continuera à dominer les flots, et lorsque sonnera l'heure des revendications vengeresses, ce ne seront ni ses bastilles, ni ses canons, ni ses échafauds, ni les édits de ses prêteurs qui sauveront l'Espagne de nos griffes puissantes.» Il avait subventionné ouvertement l'insurrection Lopez, et au Sénat, 1l avait prononcé un éloge enthousiaste des Américains qui avaient, à Cuba, «secoué la pourriture espagnole ». Bien plus, quoique déjà nommé à Madrid, il figura presque officiellement
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dans les banquets de la Lone Star. Aussi, à Madrid, reçut-il un accueil poli, mais naturellement très froid, et le Cabinet le fit attendre un certain temps avant
d'accepter d'entrer en relations avec lui relativement à Cuba.
Les instructions de M. Marcy à M. Soulé, touchant Cuba, étaient doubles, publiques et confidentielles. D’après les premières, il devait chercher à obtenir de l'Espagne la cession de la Grande Antille, il devait faire remarquer au gouvernement madrilène la fréquence des insurrections, en tirer argument pour montrer que l’île ne saurait tarder à acquérir son indépendance, expliquer qu’il était du devoir des Etats-Unis. de conseiller à l'Espagne d’accorder de bonne volonté ce qu'elle ne pouvait éviter, et dire enfin que si la couronne espagnole consentait à céder Cuba à l'Union, celle-ci lui concéderait: des avantages douaniers spé- Caux.
Quant aux instructions confidentielles, elles portaient sur deux points : d’abord, il était recommandé à M. Soulé de se montrer discret et d'éviter d’éveiller les susceptibilités d’une race aussi (caduque et orgueilleuse » que celle de la péninsule. Il était, d’autre part, prévenu que les Etats-Unis tenaient beaucoup à lannexion ou tout au moins à l'indépendance de l'ile, et que, le cas échéant, leur bonne volonté à l'égard des Cubains se manifesterait d’une façon substantielle.
Soulé n’était nullement qualifié pour mener à bien d'aussi délicates négociations, le Cabinet de Madrid, à cause de ses antécédents, le tenant en grande suspicion; mais très présomptueux, l’ambassadeur américain crut
Ppr0 res que sa conduite en avait imposé à ses hôtes ; aussi, quoiqu'en réalité il n’eût absolument rien fait, il n’hésita pas à écrire à Washington que sa mission réussissait au delà de toute espérance, comptant bien que, par peur de lui, le gouvernement espagnol deviendrait rapidement moins intraitable. Cette vantardise amena le gouvernement américain à aller de l'avant et à proposer officiellement à l'Espagne l’achat de Cuba. On était alors au début de 1854 et des difficultés qui allaient amener la guerre de Crimée ; les Etats-Unis espéraient bien que l'Espagne s’y trouverait mêlée, et que par suite elle acquiescerait plus volontiers à leurs propositions ; néanmoins, le gouvernement espagnol rejeta d'emblée, sans même les examiner, les offres américaines. Soulé ne voulut pas admettre un échec : il déclara qu'au fond le Cabinet de Madrid mourait d'envie d’accepter, mais que, redoutant des manifestations populaires, 1l voudrait que les Etats-Unis insistassent fortcment, de façon à paraître avoir la main forcée. Ces nouvelles fausses amenèrent le Président Pierce à adresser au Congrès un Message où il dépeignait en termes très sombres les relations hispano-américaines, et où il demandait qu’on mît à sa disposition un crédit immédiat de 10 millions de dollars : en d’autres termes, il préconisait la guerre. Mais le Congrès se montra plus discret que le Président, il refusa le vote immédiat du crédit demandé et renvoya l’affaire à une commission qui ajourna sa décision jusqu'à la réception de documents plus exacts sur les véritables sentiments de l'Espagne.
Cet échec donna à réfléchir au gouvernement de Wa-
LL ne 0e shington qui commença à concevoir quelques sérieux doutes sur la capacité et les talents diplomatiques de M. Soulé ; il eut alors l’idée de lui adjoindre deux de ses collègues, MM. Buchanan et Masson, ministres américains en France et en Angleterre. D’où la dépêche du 16 août 1854 par laquelle M. Marcy prescrivait à ces trois diplomates de se réunir et concerter « pour arriver di- » rectément au grand but, ou éviter au moins les obsta- » cles qui empêchent son heureuse réalisation ». Il fallait que, l’entente une fois faite entre eux, les négociations commençassent le même jour avec l'Espagne, la France et la Grande-Bretagne.
Les représentants des Etats-Unis songèrent d’abord à se réunir à Paris, mais ils durent renoncer à leur projet et leur réunion eut lieu à Ostende. Ils arrivèrent dans cette ville le 9 octobre et y conversèrent pendant trois jours ; le 12 ils partirent ensemble pour Aix-la- Chapelle, et c’est là que M. Soulé rédigea son rapport en date du 18. Ce document fut d’ailleurs le résultat de l’opinion unanime des trois ministres américains. « Ce rapport, dit M. de Olivart (1), est un des plusintéressants documents que l’on puisse consulter sur la question cubaine, il est comme le Credo de la doctrine annexionniste. »
Ce mémoire commence par poser deux propositions aussi nettes que fausses :
19 Les Etats-Unis doivent acquérir Cuba le plus tôt possible ;
29 L'Espagne cèdera certainement la Grande Antille
(1) Marquis de Orrvarr. — Le différend Hispano- Américain au sujet de La
question cubaine.
SES à cause des beaux résultats de cette affaire pour ses intérêts les plus vrais et les plus élevés.
«En effet, disent les diplomates, la révolution de l’île est imminente et justifiée ; or, si les Cubains se soulévent, 1l n'y a pas de pouvoir humain capable, malgré le désir du Président, de faire respecter les lois de la neutralité, d'empêcher les citoyens des Etats-Unis et les hbéraux des autres pays de courir à leur aide ; et si quelqu’autre puissance venait au secours de l’Espagne, il n’y aurait de même aucun pouvoir humain capable d'empêcher le gouvernement et le peuple des Etats- Unis de prendre part à la guerre pour secourir ses por- Sins el AMIS. »
Et ils concluaient : « La cession de Cuba aux Etats- Unis, avec des stipulations aussi favorables (paiement à l'Espagne de 120 millions de duros) constitue le meilleur et l’unique moyen d’arranger tous les différends passés et de prévenir les collisions futures. »
Ainsi finit l’acte d’Ostende et d’Aix-la-Chapelle : il fut d’ailleurs complété par une dépêche de M. Soulé, écrite deux jours après (20 octobre), mais qui accom-
pagnait ce mémoire : «Nous devons, y lisait-on, atten-
dre une solution pacifique, mais, si elle n’est pas possible, si nous devons affronter la calamité d’une guerre, faisons-la maintenant que les grandes puissances du continent sont engagées dans une formidable lutte (guerre d'Orient) qui va consommer toutes leurs forces et leur énergie. »
Mais à Washington on ne voulut pas agir ; et, dans sa réponse à M. Soulé, du 13 novembre 1854, M. Marcy
déclara que, le gouvernement n’approuvant pas le rapport, les négociations étaient ajournées sine die.