‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 107 sur 148 · LA QUESTION DB L'OR. LIV. III, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LA QUESTION DB L'OR. LIV. III, CHAP. XII

(28 mars 1803), qui a fixé notre système actuel, maintint le rapport de 1 à 18.5.

L'or continua à hausser; et la proportion, qui était d'abord un peu trop forte, se trouva bientôt trop faible. Durant la première moitié du xix* siècle, Tor varia sur le marché de Hambourg dans la proportion de 15.11 à 16.2, et sur celui de Londres dans la proportion de 14. 97 à 15.89; à Paris il se maintint presque constamment dans le commerce au-dessus de 15.5.

Qu'arriya-t-ilT C'est que l'or disparut. La seule différence entre la valeur légale et la valeur réelle aurait snffi pour arrêter à la frontière l'or étranger et pour faire sortir l'or français.

En effet, les étrangers n'avaient aucpi intérêt à nous donner de l'or en payement de nos marchandises. Pourquoi un négociant hambourgeois qui avait une dette à acquitter en France aurait-il envoyé à la Monnaie de Paris de l'or, quand il avait le choix entre les deux métaux? Un kilogramme d'or n'y avait pas plus de valeur d'après la loi que 15 kilog. 500 grammes d'argent. Il trouvait bien plus d'avantage à échanger sur la place de Hambourg son kilogramme d'or contre 16kil.200 grammes d'argent, et à expédier directement 15 kil. 500 grammes d'argent à la Monnaie de Paris. Après cette opération bien simple et presque toujours facile à pratiquer parce que le lingot d'or était presque toujours en hausse, il lui restait un bénéfice net de 700 grammes d'argent; le rapport n'eût-il été que de 15.7, qu'il y aurait encore eu profit pour lui à agir ainsi.

Un négociant français était dans une situation analogue visà-vis des étrangers. Avait-il un payement à leur faire? 11 était naturel qu'il envoyât d'abord tout l'or qu'il possédait ; car s'il avait envoyé de l'argent, il aurait fallu peut-être plus de 16 kilogrammes pour payer une dette qu'il acquittait avec un kilogramme d'or; en gardant son argent, il gardait une valeur légale supérieure, et le moyen de se procurer en France une plus grande quantité de marchandises. S'il n'avait pas assez

INCONVÉNIENTS d'uN DOUBLE ÉTALON MONÉTAIRE. 269

d*or, il en achetait. Il est vrai que dans ce cas il fallait l'acheter à un prix plus élevé que le taux légal : c'est justement ce qui constituait la prime de For sur le marché français. Mais, comme le marché était alimenté par les hôtels de monnaie, la prime faisait rarement monter Tor au niveau du prix des marchés étrangers, et le plus souvent il y avait profit à en acheter pour l'exportation.

D'autres causes d'ailleurs contribuaient à détruire cette fixité de rapport qu'avait établie le législateur. Le directeur des monnaies fait, SUT les lingots qu'il reçoit, une retenue pour frais de fabrication. Cette retenue était d'abord de 3 pour O/o environ, soit pour l'or, soit pour l'argent. La loi du 17 prairial an XI la fixa à 3 francs pour l'argent et à 9 francs pour l'or par kilogramme; l'ordonnance du 25 février 1835 à 2 frafics pour l'argent et à 6 francs pour l'or ; l'arrêté du 22 mai 1849 à 1 fr. 50 pour l'argent ; le décret du 22 mars 1854 à 6 fr. 70 pour l'or. La retenue a diminué avec les progrès de l'industrie monétaire, et n'a été élevée dernièrement pour l'or que par suite du monnayage plus dispendieux des petites pièces de 5 et de 10 francs. Autrefois cette retenue portait également sur la valeur des pièces d'or et d'argent ; mais ce système avait l'inconvénient de constituer une retenue excessive sur l'or et un véritable droit de seigneuriage. I,a retenue porte aujourd'hui trèsinégalement sur les deux métaux, et ce second système n'a pas été non plus sans inconvénients.

Par exemple, avec le tarif de 1835, la loi avait déclaré que 1,550 kilogrammes d'argent à 900/1000* de fin sur lesquels elle retenait pour frais de fabrication 3,100 francs vaudraient 310,000 francs, c'est-à-dire autant que 100 kilogrammes d'or sur lesquels elle ne retenait que 600 francs. Ce n'était pas parfaitement logique, et les banquiers ne devaient pas manquer de profiter de ce vice de raisonnement. De plus, la monnaie d'or s'use moins vite; les frais de transport en sont moins élevés; et, quand même il n'^ eût pas eu de différence entre la valeur

270 LA QUESTION DE L*OR. LlV. III, CHAP. XU.

réelle et la valeur légale, on aurait encore eu avantage à réduire en lingot des pièces d'or plutôt que des pièces d'argent. On a calculé que sur une somme de 310,000 francs la perte n'était que de 1,93S francs en monnaie d'or, tandis qu'elle s'élevait à 5,223 fr. SO en monnaie d'argent. Savoir :

Frais de fabri(»tion(^«f,ÎJ>i5^^^^^^^^^

ARGENT

OR

Frais de fonte ( n'i^-fJ^rioV^ûr^^^^^^^^^^ •

Usure du frai (- SK Sî ^ J^nlî^**"') • •

Tolérance du poids(^ï^.î-t„tde%\t'î^^^^^^ • •

Transports des lingots à la frontière. . . .

Perte

Différence à l'avantage de la monnaie d'or.

5,M3fr.50c.

1,935 fr.

3,2«8fr.60C.

Aussi un négociant français qui avait des payements à faire, àl'étranger, exportait-il de l'or; il perdait 3,288 fr. 50 de moins, et il avait en plus le bénéfice de la prime. La spéculation enlevait à la France tout son or. Déduction faite de tous les frais, on trouvait encore, en prenant l'or français pour le faire monnayer à l'étranger, un bénéfice de 12,570 francs en Espagne, de 13,679 fr. aux États-Unis, de 23,170 francs en Russie par 100 kilogrammes.

Pendant que notre or disparaissait, l'argent affluait sur notre marché, et bien des gens ne voyaient pas sans inquiétude grossir sans cesse la masse déjà énorme de notre monnaie d'argent. Voici comment s'exprimait à ce sujet M. Dumas dans un rapport fait au ministre le 14 juillet 1838 : « Gomment ne pas être frappé du danger sourd, mais réel, qui peut menacer la prospérité de l'État dans sa source quand on voit pénétrer tous les ans en France 500,000 kilogrammes d'argent, qui viennent s'y convertir en monnaie pour la somme de 100 millions et qui s'y

INCONVÉNIENTS d'UN DOUBLE ÉTALON MONÉTAIRE. 271

arrêtent? Comment jeter un voile sur un fait pareil» quand on sait que toutes les mines connues ne produisent pas un million de kilogrammes par an, et que, par conséquent, la France en absorbe la moitié à elle seule? Gomment enfin n'être pas inquiet des conséquences de cette situation quand on sait que le capital en argent de la France s'élève à 3 milliards, et qu'il peut être doublé en vingt ans, si on laisse ce mouvement extraordinaire se continuer? r>

On exagérait peut-être le danger ; mais ces plaintes n'accusaient pas moins un vice très-réel de notre système monétaire. Les comptes des hôtels de monnaie en fournissent un témoignage irrécusable. Sous le Consulat et l'Empire, l'argent entrait dans le monnayage pour 62.8 et l'or pour 37.2 pour O/o ; sous Louis XVin, l'argent figurait pour 61.2, et l'or pour 38.8; sous Charles X, l'argent pour 92.4, et l'or pour 7.6 : jamais l'or ne fut plus rare; sous Louis-Philippe, on a frappé 245,912,800 fr. de monnaie d'or et 1,750,273,238 fr. de monnaie d'argent. Pendant son règne, l'argent était représenté en moyenne par 89.1, et l'or, grâce à l'influence des mines de l'Oural, par 10.9. C'était bien peu ; de 1824 à 1848, l'or n'est pas entré en moyenne pour plus de 8 1/12 pour O/o dans notre monnayage; encore en exportait-on une grande partie, a Aussi, comme le faisait observer une revue anglaise, tous les payements se firent en argent, qui devint conséquemment, pour ainsi dire, la seule monnaie en circulation dans le pays. La monnaie d'or, si elle était nécessaire pour voyager ou pour toute autre attribution spéciale, ne s'obtenait qu'en payant un agio ou prime. » Cette prime, avant 1848, n'était pas moindre de 15 à 20 centimes par pièce de 20 francs.

Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais l'équilibre n'est pas mieux établi qu'autrefois entre les deux métaux qui composent notre monnaie. La révolution, occasionnée par la découverte des mines de Californie et d'Australie, a sensiblement abaissé la valeur commerciale de l'or ; et cependant la

Page 1