‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 110 sur 148 · INCONVÉNIENTS D'UN DOUBLE ÉTALON MONEIAIRI · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENTS D'UN DOUBLE ÉTALON MONEIAIRI

soixaBte-dix départements» la substitution de l'argent à Tor et l'exportation de l'argent sont des faits avérés, et, dans un grand nombre de provinces, il n'y a plus guère en pièces d'argent qu'un tiers de la monnaie.

3* Â quelle cause peut être attribué ce mouvement? Aux besoins réels du commerce ou à une spéculation sur les monnaies? Â la spéculation seule, ou tout au moins à la spéculation jointe à des besoins réels du commerce, disent quarante-quatre receveurs: tous les autres s'accordent à reconnaître qu'aucune spéculation de ce genre n'a existé dans leur département, ou que du moins le transport de la presque totalité des espèces enlevées avait été rendu nécessaire par les opérations du commerce.

4^ Existe-t-il dans la circulation une somme suffisante en espèces divisionnaires de 2 fr., 1 fr., et 50 cent. ? Elle est insuffisante dans quatorze départements (Ardennes, Aude, Bouches-du-Rhône , Charente, Doubs, Lcrire, Lozère, Marne, Meurthe, Nord, Orne, Haut-Rhin, Var, Haute-Vienne) ; il y a même des départements, tels que celui du Nord, où le manque de petites pièces cause des embarras sérieux. Dans seize autres départements (Aube, Cher, Corse, Gironde, Ileet-Vilaine, Indre, Isère, Jura, Loir-et-Cher, Haute-Marne, Meuse, Nièvre, Pas-de-Calais, Pyrénées-Orientales, Vienne, Vosges), on ne manque pas précisément de petites pièces, mais cependant on désirerait en avoir davantage afin de rendre la circulation plus facile . Dans le reste de la France (55 départements) * elles sont suffisantes, et sur certains points, on déclare même qu'elles sont surabondantes.

5*" Estril résulté quelque gêne dans les transactions de la disparition du numéraire en argent auquel le numéraire en or n'aurait pas été substitué en pareille quantité? Aucune, répondent presque unanimement tous les receveurs généraux ; il en est même résulté quelques avantages, ce L'or, dit le receveur du Gers, est devenu une facilité de plus dans les transac-

376 Lk QUESTION DE L*OR. LIV. III, CHAP. XII.

lions. » On se plaint seolement dans le Haut-Rhin et dans la Seine-Inférieure, probablement parce qu'on éprouve quelque difficulté pour la paye des ouvriers dans ces départements manufacturiers.

6® Les billets de la Banque sont-ils admis sans difficulté? sont-ils recherchés du public? Deux départements les repoussent encore (Ardèche et Ardennes). Ils sont rares, ou ne circulent guère que parmi les négociants des villes dans dixneuf déparlements, où on ne peut souvent les échanger contre du numéraire qu'en payant une commission de 1/8 et de 1/i pour O/o (Hautes et Basses-Alpes, Aveyron, Charente, Corrèze, Corse, Côtes-du-Nord, Creuse, Drôme, Finistère, Ile-et- Vilaine, Jura, Lot, Meuse, Morbihan, Hautes-Pyrénées, Pyrénées-Orientales, Var, Vosges). Dans le reste de la France (64 départements), ils sont admis sans difficulté, et souvent même recherchés à l'égal de l'or et de l'argent.

7® Les nouvelles monnaies de bronze répandues dans les départements suffisent-elles pour les petites transactions? Oui, répondent sans exception tous les receveurs, et quelques-uns même pensent qu'elles sont surabondantes, bien qu'on leur ait rendu moins de ces monnaies de bronze qu'ils n'avaient de vieux sous avant la refonte.

Dans douze départements, les pièces de cinq francs en or sont acceptées avec difficulté ; il en est de même dans trois ou quatre départements pour les pièces de vingt centimes en argent.

La Banque, de son côté, avait adressé à ses succursales diverses questions du même genre.

Qu'est devenue la masse de numéraire qui, depuis quelques années, est entrée en France? Une partie a été exportée. Et par qui? Par la spéculation, disent Bordeaux et Nantes. « Tous les navires qui partent aujourd'hui pour tes mers de rinde, et même pour les lies Maurice et de la Réunion, emportent de 80 à 100 mille francs au moins en espèces d'ar-

mCONVÉNlENTS p'UN DODBLE ÉTALON MONÉTAIRE. 277

geut. Les expéditions en lingots sont toujours aussi consi* dérables... Le commerce des pièces de cinq francs se fait autant et plus que jamais ; on ne fait plus de ; distinction du millésime , et on va de porte en porte recueillir ces pièces sac à sac, pour les expédier sur Paris. » Par le commerce, répondent plusieurs succursales; pour payer nos achats de grains, ou les autres marchandises que nous fournit l'étranger. « Notre pièce de cinq francs , dit Rouen , a remplacé Tancienne piastre d'Espagne dans tous les pays où celle-ci avait seule cours autrefois et d'où elle a aujourd'hui complètement disparu. Il y a à Rouen une maison qui tire chaque année pour une forte somme des laines de Tunis et du Maroc, et qui, pour les payer, achète sur la place des pièces de cinq francs, et sans doute elle n'est pas la seule. )> Plusieurs succursales attribuent encore l'exportation a la création des grandes compagnies anonymes, chemins de fer, crédits mobiliers, etc., ces emprunts sous toutes les formes^que nous font les pays étrangers, tels que l'Autriche, la Suisse, l'Espagne, l'Italie, et jusqu'à la Russie, dont les voies ferrées vont être construites à nos frais, d

Une grande partie de ce surcroît de numéraire est resté en France ; tous les comptoirs sont d'accord pour affirmer ce fait. Plusieurs pensent que le développement général de l'industrie a rendu nécessaire cet accroissement de la circulation. Quelques-uns croient que la substitution de l'or à l'argent, en permettant de transporter en numéraire des sommes qu'on n'aurait pu transporter auparavant qu'en billets, a contribué à cet accroissement. Mais il n'y a qu'une voix pour dire que les campagnes, vendant plus cher leurs denrées, ont absorbé la plus grande somme de ce numéraire et la gardent. « Le haut prix des céréales et de tous les produits du sol a jeté dans les campagnes une quantité d'espèces plus considéra))le qu'A l'ordinaire et qui y reste enfouie quelque temps. Nos paysans ne font de placement qu'en terre ; au fur et h mesure qu'une

278 LA QUESTION DK l/OR. L\Y. Itl, CHAP. XII.

parcelle a leur eonveDance est mise en vente, ils l'achètent ; mais jusque-là ils gardent leurs éeus. » a La maladie de la vigne, dit le comptoir de Nîmes, a enrichi les propriétaires à ce point qu'ils ont dû exercer une influence sensible sur l'appauvrissement de la circulation monétaire. C'est que le Gard, producteur de vins communs, n'ayant fait depuis deux ans qtie le tiers, le quart, peut-^tre même le cinquième d'une récotee ordinaire, en a vendu les produits à un prix sept ou huit fois plus élevé que le prix accoutumé. » Aussi le prix de la terre s'y est-il élevé dans une proportion fabuleuse ; l'hectare, qui valait autrefois 1,000 francs, s'est vendu jusqu'à 14, 15 et même 18,000 francs.

Ces résultats concordent parfaitement avec ceux auxquels noua avons été conduit nous-même par Tétude des faits. Il y a augmentation des prix et abondance de numéraire en France, notre monnaie suffit largement à toutes les transactions ; c'est à peine si dans quelques départements on désirerait avoir un peu plus de pièces divisionnaires. Mais la monnaie s'est complètement transformée; d'argent elle est devenue or; soixantedix receveurs généraux et toutes les succursales en rendent témoignage. Le commerce ne se plaint pas de ce changement ; quelques réclamations s'élèvent seulement de deux grands centres manufacturiers, et il serait facile de satisfaire à leurs besoins à l'aide d'un plus grand nombre de pièces divisionnaires. Il y en a qui s'applaudissent du changement opéré comme « d'une facilité de plus dans les transactions. » D'autres voient dans le fait même du changement un stimulant pour le commerce. « Les monnaies d'argent, dit la succursale de Nancy, étant constamment recherchées en Allemagne, et le bénéfice qu'on obtient en allant les y vendre n'étant pas moindre d'un pour cent, cette exportation, dont la proximité de la frontière et les chemins de fer pei'mettent de réaUser trèspromptemenl les profits, attire de nombreux agents et de larges capitaux. » On ne voit donc pas un péril dans cette ré-

INCONTÉNIENTS I>*ON DOUBLr ÉTALOIf MONÂTAIRE. 27t

volQtion, mais on voit cldirement la révolution. Toute la France s'aperceyaitqu'à la fin de 1856 on lui avait enlevé 766 millions d'argent; deiniis cette époque, durant Tannée 1857, 362 millions ont encore émigré «t porté le total de la perte à 1,128 millions.

Qu'est devenu cet argent? Il a été porté en Orient, en Hollande, en Belgique, en Allemagne, dans tous les pays qui ont adopté la monnaie d'argent et qui en avaient besoin pour suffire aux exigences de leur circulation. Il a été s'enfouir en Orient,

Nous avons dit quelle quantité de métaux précieux TOcci* dent portait chaque année en Orient. Or, cette importation a lieu presque uniquement en argent. Dans Tlnde, la monnaie d'or et la monnaie d'argent étaient autrefois sur le même pied; Mais es 1835, la Compagnie déclara que la monnaie d'argent serait désormais la seule monnaie légale ; et, depuis 1852, les receveurs ont cessé d'accepter l'or en payement des impôts. On a dû frapper beaucoup plus de monnaie d'argent que par le passé, et c'est l'Europe qui a fourni la matière. La Chine est à peu près dans la même situation. Canton n'a pas de monnaie particulière, ou du moins n'a qu'une petite monnaie de cuivre tout à fait insuffisante ; ce sont les dollars espagnols et les lingots d'argent marqués du sceau des négociants qui circulent comme la véritable monnaie du pays, tandis que les lingots d'or n'y sont reçus qu'à titre de marchandise, et subissent une dépréciation. C'est ce qui explique comment l'argent entre dans une proportion si forte dans la quantité des métaux exportés en Asie. Des ports de l'Angleterre et de la Méditerranée, il sortait, en destination pour l'Orient 2,550,000 francs d'or et 42,900,000 francs d'argent pendant l'année 1851, et 11,950,000 francs d'or et 352,700,000 francs d'argent pendant l'année 1856. Énorme augmentation qui pèse presque tout entière' sur la France! Au mois d'août 1856, le Times annonçait que le bâtiment la Fera partait* pour l'Inde

S80 LA QUESTION UE L'oR. L1?. IH, CBAP. XII.

avec un chjfirgement de 1^,SOO»000 francs d'argent composé presque uniquement de pièces de cinq francs françaises. Bien d'autres sont partis avec des chargements de même nature ; car, dans le cours des six dernières années, les ports de l'Angleterre et de la Méditerranée ont expédié en Asie iS3,200,000 francs d'or et 913,200,000 francs d'argent, dont la France a continué de fournir la majeure partie.

Si nous faisons la balance des importations et des exportations, nous trouvons que depuis dix ans, grâc^ à son double étalon monétaire, la France a perdu 1,128 millions d'argent et gagné 2,514 millions d'or. Nous avons dit, et nous répétons encore que toute une révolution s'est accomplie dans sa circulation monétaire; elle avait très-peu d'or et beaucoup d'argent, elle a maintenant plus d'or que d'argent; l^s pièces de 10 et de 20 francs sont dans toutes les mains et^nt devenues la monnaie la plus ordinaire.

Celte situation est grave. Elle cause d'abord une perte évidente à la France, à qui on apporte une marchandise qui a moins de valeur en échange d'une marchandise qui a plus de valeur et qu'on lui enlève. Les banquiers qui font le commerce de lingots, les étrangers qui fournissent l'or ou emportent l'argent , prélèvent sur notre capital monétaire ud bénéfice qui retombe à la charge de la nation et qui se traduit en partie dans l'augmentation du prix. Je m'explique. Un banquier achète à Londres 100 kilogrammes d'or avec une marchandise qui vaut 300,000 fr.; il les fait convertir à Paris en 310,000 fr. de monnaie ; il gagne 10,000 fr., et, par la masse des métaux qu il introduit, il tend à élever les prix. Si la France n'avait eu que de la monnaie d'argent, il n'aurait pas pu introduire son or, et, si elle n'avait eu que de la monnaie d'or, il n'aurait pas trouvé un bénéfice de 10,000 fr. dans cette opération, parce que la loi n'aurait pas soutenu l'or au-dessus de sa valeur réelle. Le même banquier achète h Paris 310,000 fr. de monnaie d'argent, il les donne à l'étranger contre une valeur

Page 1