LA QUESTION DE L'OR. LIV. IV, CHAP. Y
fraude puisse s'exercer avec avantage sur un métal qui a une si grande valeur sous un si petit volume.
L'Allemagne vient d'adopter l'étalon d'argent. Il ne serait pas difficile aux contrebandiers du Jura de lui faire passer par la Suisse notre argent et d'approvisionner à nos dépens ses hôtels de monnaie sans payer le droit. La Belgique et la Hollande ont adopté aussi l'étalon d'argent. Chaque jour, dans nos départements du nord y des marchands et des paysans traversent la frontière pour se rendre au marché de la ville voisine. Ils emporteront avec eux de l'argent; et, comme la douane sera forcée de fixer un minimum au-dessous duquel la sortie sera franche, ils n'en emporteront que jusqu'à cette limite et ils éviteront les droits. Si cette limite est, comme on l'a dit, de SOO francs, on peut seulement calculer ce qu'emporterait ainsi en une année un homme qui irait deux et trois fois par semaine au marché, et quelle somme pourrait passer ainsi à l'étranger, dans la poche de milliers de paysans que leurs affaires appellent continuellement hors des frontières. En supposant le droit à 2 p. 0/0 et le maximum de l'argent sortant en franchise à 500 fr. , un homme qui passerait trois fois par semaine la frontière, pourrait, tout en restant dans les limites de la légalité, gagner dans son année 1560 francs : ce mode d'exportation deviendrait assurément un métier très-lucratif. C'est déjà un premier et un grand obstacle.
Le renchérissementde la monnaie servant à payer nos achats à l'étranger en est un autre qui mérite une sérieuse attention. Des négociants et des banquiers ont été consultés sur cette question, et ils ont unanimement déclaré qu'un droit d'exportation sur l'argent, quelque faible qu'il fût, serait une grande gêne pour le commerce. Il y a certaines marchandises qui s'achètent d'ordinaire avec de l'argent; il y a des pays où l'argent est le principal, quelquefois même l'unique moyen d'échange que nous possédions; sur ces marchandises, les consommateurs français payeraient en réalité un droit égal au droit perçu sur la
DUOITS d'importation £T D ËXPORTATiON, BTG. 305
monnaie d'argent; dans ces pays, nous nous présenterions sur le marché avec désavantage. Car sous peine d'être impuissant, le droit de douane, qui ne peutpas varier d*unjour à l'autre, devrait être assez élevé au-dessus de la prime pour ne pas être dépassé par les moindres fluctuations de la hausse; nous payerions à titre d'impôt un prix presque toujours supérieur à celui que payerait l'étranger à titre de prime, et nous nous mettrions nousmêmes dans une condition d'infériorité évidente devant la concurrence. On a dit que le droit d'exportation sauvegardait au contraire le commerce français en empêchant que la disette d'argent ne rendit un jour la prime beaucoup plus forte que ce môme droit. C'est une erreur. Le jour où la prime s'élèverait en France au-dessus du niveau des autres marchés, l'exportation cesserait, et les étrangers auraient intérêt à nous envoyer leur argent ; I<t liberté des communications maintient, et peut seule maintenir l'équilibre.
On se plaint souvent du régime des douanes, des embarras et des vexations qu'occasionnent les déclarations elles visites. Les lignes de douanes n'arrêtent pourtant que les marchandises, et laissent passer le plus souvent les simples voyageurs, quand on ne les soupçonne pas de quelque fraude. Que sera-ce quand on aura mis un droit sur une marchandise dont tout le monde en voyage est détenteur? — On adoptera une limite au-dessous de laquelle on permettra à l'argent de circuler librement. — Soit; mais, quelle que puisse être cette limite (et il ne faut pas qu'elle soit trop élevée, sous peine de rendre la loiillusoire), bien des gens la dépasseront. Comment s'en àssurera-t-on? Quelles minutieuses visites ne faudra-t-il pas pour trouver une somme d'argent cachée au fond d'une malle? Je sais bien qu'il n'est pas impossible d'établir un pareil droit, mais il est au moins difficile de le percevoir. On en a mis sans doute sur des objets qui ont une aussi grande valeur sous un aussi petit volume ; mais ce ne sont pas des objets que tous les voyageurs sans exception transportent et auraient même