SUBSTITUTION DE LA MONNAIE DE PAPIER, ETC
séparer le papier du métal qu'il représente et pour lui donner une valeur propre et indépendante, et vous comprendrez quel serait le sort du papier que vous imaginez et du pays qui Taurait adopté. La substitution du papier à la monnaie est un moyen impraticable.
Ce projet a pourtant un bon côté. Il n*est que l'exagération d'une idée juste. Sans doute il est impossible de substituer entièrement le papier aux métaux, et d'éviter par ce moyen la baisse de l'argent. Mais il est possible de rendre de plus en plus général l'usage du papier et d'employer, en France par exemple, une quantité de métaux beaucoup moins grande qu'aujourd'hui. Le papier-monnaie est une détestable invention et une cause de ruine ; le papier de crédit est une excellente institution et un élément de prospérité. Il faut bien distinguer l'un de l'autre; autant on doit fuir le premier, autant on doit s'attacher à répandre l'usage du second. L'Angleterre fait chaque année un chiffre d'opérations commerciales beaucoup plus élevé que nous et n'emploie qu'une bien moindre somme de monnaie. Les Etats-Unis sont dans le même cas. C'est que dans ces deux pays on se sert beaucoup plus communément qu'en France des billets de banque, des lettres de change, des virements et des comptes en banque. En France, . les achats ne se font guère sur les marchés qu'en espèces sonnantes; dans les villages de l'Amérique du Nord, les fermiers ont d'ordinaire un compte en banque, et traitent la, plupart de leurs affaires sans bourse délier. Les négociations se font beaucoup plus rapidement, et la nation qui sait faire usage du crédit n'a pas besoin de conserver un capital monétaire de plusieurs milliards, coûteux à acheter, coûteux à entretenir, et ne produisant aucun intérêt : on économise à la fois du temps et de l'argent.
La France a aujourd'hui quatre milliards de monnaie. Nous ne demandons pas en ce moment s'il vaudrait mieux pour elle n'avoir qu'un milliard, question complexe qui se rattache à
310 LA QUESTION DE l/OR. LIV. IV, CHAP. VI,
celle de raccroissement des métaux et à laquelle nous avons répondu dans le cours de cet ouvrage. Mais nous demandons s*il vaudrait mieux qu'elle eût seulement un milliard en espèces et qu'elle remplaçât les trois autres milliards par du papier de crédit ou par des comptes en banque. La monnaie aurait changé de forme; mais la somme n'aurait pas diminué, et la facilité des échanges serait même plus grande. La France aurait de plus fait une opération très-avantageuse. Elle aurait donné ses trois milliards à l'étranger en échange de machines, de matières premières, d'objets divers qui accrottraient le capital national de 3 milliards, et qui produiraient, outre la somme né* cessaire à l'amortissement, un intérêt de 5 p. O/o au moins, c'est-à-dire un bénéfice annuel de 150 millions. Elle avait besoin d'acheter chaque année environ 8 millions de métaux pour remplacer les pertes causées par le frai et les naufrages ; elle n'aurait plus besoin que d'une somme de 2 millions, et ferait une économie de 6 millions ; total, 156 millions nets que rapporterait par an à la France, dans des temps ordinaires, l'usage plus général du papier de crédit.
Dans un temps de révolution monétaire, le bénéfice serait encore beaucoup plus grand. En supposant que la baisse, qui a été de 20 p. O/o depuis dix ans, soit de 25 p. O/o dans les vingt années qui vont suivre, les 4 milliards que nous pos- ^ sédons ne vaudront plus, en 1878, que 3 milliards, c'est-à-dire qu'ils ne représenteront plus que la quantité de marchandises représentée aujourd'hui par 3 milliards; la perle sur le capital sera d'un milliard qu'il faudra racheter à l'étranger pour remplir les vides de la circulation, en admettant que les besoins du commerce soient restés les mêmes. Si nous n'avions qu'un seul milliard, il nous suffirait d'acheter 250 millions ; nous économiserions 750 millions. Mais si on juge de l'avenir par le passé, les besoins du commerce seront beaucoup plus grands, il nous faudra beaucoup plus d'un milliard pour remplir le vide, et l'économie serait pour le moins d'un milliard. Or,
SUBSTITUTIOiN DE LA MONNAIE J)E PAPIER, ETC. Sll
d'une part 1 milliard en vingt ans, d'autre part 156 millions par an, font au bout de vingt années un total de 4,120 millions que remploi plus général du papier et des banques permettrait à la France d'économiser sur sa monnaie. C'est un moyen d'éviter ou du moins de diminuer la perte qu'ont indiqué avec raison plusieurs écrivains, et entre autres M. Âustin; c'est même ridée à laquelle ce dernier s'est attaché en exagérant la portée qu'elle avait réellement et en considérant de ce seul point de vue l'affluence des métaux précieux.
Il 7 a trente ans environ, un économiste anglais, M. Jacob, craignait que les métaux ne devinssent trop rares et trop cbers, et conseillait de suppléer h leur insuffisance à l'aide du papier. Aujourd'hui les métaux devenant très - abondants perdent de leur valeur, et la science conseille encore de recourir au papier, sinon comme à un remède souverain, du moins comme à un utile palliatif. C'est la tendance générale de la société moderne; il est bon de la pousser dans cette voie, et on ne saurait trop presser les nations qui sont encore attardées dans les ornières du passé, de suivre l'exemple de la race anglaise et de se mettre au niveau de la Grande-Bretagae et des États- Unis, tout en évitant certaines fautes et certains excès qui, surtout en Amérique, compromettent parfois le crédit lui-même.