‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 130 sur 148 · DÉMONÉTISATION DE L'ARGENT · texte numérisé non relu

DÉMONÉTISATION DE L'ARGENT

Démonétiser l'argent, c'est accepter le fait accompli, c'est se soumettre entièrement à la révolution, profiter de toutes ses conséquences favorables, et se résigner à n'opposer à ses conséquences fâcheuses que les conseils et les palliatifs que suggère la science. Sommes-nous les mattres d'agir autrement? Non. Il faut sortir de la situation fausse dans laquelle nous a placés notre législation : et, en admettant même par une hypothèse toute gratuite que l'adoption de l'argent produise une grande baisse dans les prii, d'un côté comme de l'autre, nous aurions une révolution à traverser ; du côté de l'argent, révolution par la hausse de la monnaie ; du côté de l'or, révolution par la baisse. Or, à tout bien considérer, mieux vaut ratifier ce qu'a fait la force même des choses; et, puisque maintenant notre monnaie se compose principalement de pièces d'or, il est plus sage de prendre l'or pour étalon que de faire une réforme coûteuse qui pourrait nous entraîner encore dans de nouvelles perturbations.

Si la France n'avait jamais eu ni monnaie d'or, ni monnaie d'argent, et que, reconnaissant enfin en 1857 la nécessité d'adopter un, mais un seul, de ces deux métaux comme mesure

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des échanges, elle consultât sur cette question les hommes d'État et les savants, je ne doute pas que le plus grand nombre se prononçassent en faveur de Tor.

Premièrement, la valeur de l'or est moins variable que celle de l'argent. Une pareille opinion semble être aujourd'hui contredite par les apparences. Mais elle est néanmoins partagée par la plupart des économistes ; et, pour peu qu'on y réfléchisse, on s'aperçoit qu'elle est fondée sur de solides raisons. Que l'or baisse de valeur en ce moment par suite de la découverte des mines de Californie et d'Australie, c'est un accident, , ce n'est pas un fait nécessaire et permanent. Après la découverte de l'Amérique, lorsque dans chaque mine qu'on ouvrait on trouvait une petite quantité d'or et une très-grande quantité d'argent mêlées ensemble dans le même minerai, l'argent était en baisse, et cette baisse semblait alors beaucoup plus liée à la nature des mines que celle de l'or aujourd'hui. Cependant eût-il été juste de dire que l'argent serait toujours proportionnellement plus abondant que l'or? Le nombre des mines et la richesse des minerais sont des faits purement accidentels qui peuvent faire pencher la baisse tantôt du côté de l'or, tantôt du côté de l'argent ; et nous savons combien de filons encore inexplorés recèlent le minerai d'argent!

La [différence dans le travail d'exploitation des deux métaux a un caractère plus significatif. En effet, l'or n'est combiné avec aucun autre corps ; on le trouve à l'état natif, et il n'y a besoin ni de matériel coûteux, ni de grande opération chimique pour se le procurer. Une pioche pour creuser la terre, une auge et.de l'eau pour la laver, ou du mercure dans quelques contrées, voilà les instruments du travail, et l'homme le plus ignorant est capable, avec ses deux bras, de s'y livrer aussi bien que tout autre. C'est un travail purement mécanique, qui est très-simple, peu susceptible de perfectionnement. L'art n'intervient guère que lorsqu'au lieu d'exploiter les terrains friables que les révolutions du globe ont détachés de la monta-

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gne, rhomme veut attaquer la montagne même et pulvériser la roche ; il emploie alors la vapeur ; mais lés difflcultés croissent avec ses prétentions et les frais d'extraction augmentent. Dans tous les cas, qu*oq se serve des muscles de Thomme ou du piston d'une machine, c'est toujours par une pure dépense de force qu'on obtient l'or; et le prix du travail, un des éléments les moins variables de la valeur, déterminera toujours le prix du métal. On n'en saurait dire autant de l'argent. Rien déplus variable que les frais d'extraction de ce métal. Sans parler de l'impôt dont on le surcharge au Mexique, du mauvais état des routes, du prix exorbitant auquel d'ordinaire on loue des capitaux aux entrepreneurs de mines, l'argent est presque toujours combiné avec d'autres corps et se trouve le plus souvent à l'état de sulfure en Amérique : on ne l'extrait que par une opération chimique très-compliquée dont nous avons parlé, par l'amalgamation à froid. Que de réformes économiques et de découvertes scientifiques peuvent successivement simplifier le travail et faire varier le coût de production du métal!

Secondement, l'or a, comme monnaie, des qualités bien supérieures à l'argent. Il est beaucoup moins altérable; il n'est pas attaqué par les acides simples ; il s'use cinq fois moins vjte que l'argent dans la circulation, et il procure par là une économie à l'État qui l'emploie. Il a une densité deux fois plus grande que l'argent, et, comme il n'y a que le platine qui puisse lui être comparé pour la pesanteur, il est presque impossible de faire de fausse monnaie d'or. Les frais de fabrication de la monnaie d'or sont bien moindres que ceux de la monnaie d'argent; on frappe 3,100 francs en pièces d'or pour 6fr. 70, tandis qu'en pièces d'argent on prend 23 fr. 78, c'est plus de trois fois autant; avec l'or, la valeur de la monnaie se rapprocherait beaucoup plus de celle du lingot.

Troisièmement, l'or est la monnaie des peuples riches, comme on l'a remarqué avec raison. Dès que les sommes que l'on manie le plus souvent sont supérieures à 20 et même à 10

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francs» l'or est un instrument d'échange bien meilleur que l'argent, parce qu'il permet de compter et de payer plus rapidement, parce qu'il est beaucoup plus facile à transporter. Les lettres de change et même les billets de banque ne sont pas d'un usage commode en tout lieu et en tout temps ; l'or est accepté partout. Interrogez les marchands qui font des tournées lointaines et les voyageurs qui quittent la France ou visitent des provinces éloignées, demandez-leur si Tor n*est pas la monnaie qu'ils préfèrent, s'ils auraient pu emporter des sommes aussi fortes en argent, ou si les lettres de change et les lettres de crédit ne leur auraient pas causé plus d'embarras et de dépense. Dans les grandes affaires commerciales, et surtout dans les opérations des banques, les frais de transport de la monnaie ne sont pas sans avoir une certaine importance. Dans le compte rendu de 1856, la Banque de France accusait une dépense de 1,044,600 francs pour le transport d'espèces de Paris sur succursales et de succursales sur succursales dans l'espace de dix-huit mois. Or, nous avons eu occasion de dire que le transport d'une somme de 310,000 francs jusqu'à la frontière coûtait en or 200 francs, et en argent 310 fr. La supériorité de l'or à cet égard est incontestable.

Quatrièmement, l'or a déjà été adopté comme étalon moné* taire par les deux peuples qui sont en quelque sorteavecla France les maîtres du grand commerce du monde, par l'Angleterre et par les Etats-Unis. C'est avec eux que la France a les relations les plus suivies. En 1855, l'Angleterre Ggurait dans notre commerce extérieur pour 722 millions, les Etats-Unis pour 566 ; la Belgique, qui occupait le troisième rang, n'avait que 412 millions; puis venaient la Suisse, le Zollverein, l'Espagne, les Etats sardes. La Belgique, la Suisse, la Sardaigne comptent comme nous par francs et pai^ centimes, et nos relations seront toujours faciles avec des pays qui ont accepté notre système monétaire. Il n'en est pas de même des Etats-Unis et de l'Angleterre; nous avons un intérêt immédiat à fabriquer notre

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monnaie avec le même métal qu'eux afin de donner de nouvelles facilités au commerce par la simplification du change. Nous devons même considérer les choses d'un point de vue plus élevé, et songer à l'avenir d'une union monétaire que la science réclame depuis longtemps et que les progrès de la civilisation amèneront tôt ou tard. Si nous choisissons l'argent, nous nous éloignons pour de longues années des deux nations avec lesquelles il nous importe le plus de nous unir. Si nous choisissons l'or, nous faisons un premier pas vers l'union et nous hâtons un rapprochement si désirable. La France, l'Angleterre et les Etats-Unis, confondant leurs monnaies dans un système uniforme, habitueraient bientôt par l'étendue de leurs relations et par l'importance de leur commerce le monde entier aux commodités d'une monnaie unique, et obligeraient peu à peu par la seule force de l'exemple les nations récalcitrantes d'adhérer à la réforme. La fusion présentera sans doute des difficultés; mais elles ne seront peut-être pas aussi grandes qu'on se l'imagine. Les avantages du système décimal sont trop évidents pour qu'on puisse raisonnablement chercher une autre base. Nos voisins reprochent, il est vrai, à la France d'avoir une unité monétaire trop faible. Mais le système décimal porte en lui-même son correctif. Ne peut-on pas avoir plusieurs unités de monnaie, comme on a plusieurs unités de poids, le gramme, le kilogramme, le quintal et la tonne, sans que l'unité réelle du système en soit altérée? N'existe-t-il même pas en France une ancienne monnaie de compte qui est encore en usage dans plusieurs provinces, la pistoïe qui vaut dix francs et qui est l'unité immédiatement supérieure au franc? Les Américains et les Anglais pourraient la prendre pour unité, sans faire une grande violence à leurs habitudes ; car elle correspond à peu près au double dollar et au demi-souverain ; en abaissant la valeur du demi-souverain, les Anglais amèneraient en même temps leur petite monnaie, le penny f à la valeur de notre décime, mot qu'on a peut-être

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eu tort d'effacer de nos monnaies pour ne conserver que celui de centime. L'introduction de la pistole dans le système monétaire ne gênerait en rien les peuples qui comptent par francs, et faciliterait le rapprochement, non-seulement de ceux qui comptent par dollars ou par livres sterling, mais aussi de ceux qui se servent de la piastre, du thaler et du florin qui correspondent à peu près à la moitié, au tiers et au quart de la pistole.Gen'estpaslànnplan de fusion monétaire ; ce sont seulement quelques aperçus qui pourraient servir à en former un.

L'or a une valeur plus fixe ; l'or est une monnaie plus économique parce qu'il coûte moins à fabriquer et qu'il s'use moins vite : l'or est une monnaie beaucoup plus commode pour un peuple riche ; l'or a déjà été adopté par les deux nations les plus commerçantes qui ont avec nous le plus de relations et avec lesquelles nous devons nous unir pour préparer l'unité monétaire des peuples civilisés : quatre raisons qui devraient nous faire préférer l'or, si nous étions entièrement libres de notre choix. Nous ne le sommes pas ; l'or nous a envahis , et la seule raison qui aurait pu nous attacher à l'argent, celle de ce la conservation de la propriété » n'existe plus depuis les changements que dix années de révolution ont produits dans le prix des choses et dans les relations sociales.

Il est donc non-seulement utile de prendre l'or pour étalon monétaire, mais il serait difficile de faire autrement, comme nous l'avons montré dans le chapitre précédent. Il y a plus : la démonétisation de l'or occasionnerait à l'Etat d'énormes dépenses; la démonétisation de l'argent peut être pour lui une sourcedebénéfices. Mais il faut qu'il se hâte, s'il ne veutpasabandonner aux particuliers un bénéfice qu'il a le droit de recueillir au profit de tous, puisqu'il est prélevé sur le capital monétaire de tous. Nous avons encore environ 1 milliard d'argent; qu'il vende unepartie de cet argent en échange de l'or dontilabesoin ; et, en admettant qu'il opère seulement sur 7 ouSOO millions, il gagnerait au moins de 10 à 12 millions : c'est à peq prèç la

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prime que la Banque a dû payer pour se procurer 814 millions sur lesquels il y avait beaucoup plus d'or que d'argent.

On fait à la monnaie d'argent le reproche d'être insuffisante pour les gros payements; on peut faire à la monnaie d'or celui de ne pouvoir servir aux petits payements. H est facile de remédier à cet inconvénient : l'Angleterre et les Etats-Unis nous en apprennent le moyen. En donnant à l'or seul la qualité d'étalon , on ne proscrit pas entièrement l'argent , pas plus qu'on ne proscrit la monnaie de cuivre qui ne sert d'étalon dans aucun pays. Mais il faut alors que l'argent, comme le cuivre, ne soit pas une monnaie véritable, ayant une valeur intrinsèque égale à la valeur nominale, mais qu'il joue le rôle d'une simple monnaie de confiance, d'une espèce de billon auquel la loi donne cours dans l'intérieur d'un Etat, et qu'on n'est obligé d'accepter que comme appoint et jusqu'à une somme déterminée. En Angleterre, la valeur réelle de la monnaie d'argent est inférieure de 8 pour O/o à la valeur nominale, mais on n'a le droit d'en donner dans un payement que jusqu'à concurrence de 20 schellings.

Dans la fabrication de cette monnaie de confiance, il y a deux écueils à éviter. Il faut premièrement qu'il y ait entre la valeur nominale et la valeur réelle une différence assez grande pour qu'une baisse survenue dans le cours du lingot d'or ne puisse pas tout à coup niveler celte différence. Que se propose-t-on en effet ? D'empêcher la plus-value d'une monnaie sur l'autre provenant des variations du marché, et par suite l'exportation de la monnaie la plus précieuse. Or, si on ne donne à l'argent qu'une valeur nominale de 1/100 au-dessus de la valeur réelle, de telle manière, par exemple, qu'un franc contienne 99 centimes d'argent à 9/10, y compris les frais de fabrication, et qu'il survienne une baisse de 2/100 sur l'or, la monnaie d'argent aura une plus-value de 1/100, et on trouvera profit à l'exporter. Il faut , en second lieu, que la différence entre la valeur nominale al la valeiar réelle ne soit

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pas trop grande. Car, si le billonnage permettait non-seulement de payeF la prime d'importation en contrebande, et de couvrir les risques de la saisie , mais de faire en outre un bénéfice sur Topera tion, il ne manquerait pas de gens qui fabriqueraient à l'étranger de la monnaie et Tintroduiraient frauduleusement en France. 11 y a un milieu à garder entre ces deux extrêmes : la proportion adoptée par l'Angleterre peut être regardée comme bonne, puisque, jusqu'à présent, elle n'a donné naissance à aucune spéculation nuisible au pays. En France, nous ferions mieux d'adopter celle de 10 p. O/o, puisque nos monnaies reposent sur le système décimal. Il peut cependant arriver par suite de la baisse de l'or que celte proportion se trouve quelque jour insuffisante pour sauvegarder la monnaie d'argent. Mais il suffirait de s'apercevoir à temps du danger et de modifier la proportion : l'argent n'étant pas l'étalon de la monnaie, ce changement ne jetterait pas plus de trouble dans la circulation que n'en a jeté chez nous la substitution des sous de bronze aux sous de cuivre.

La création de cette monnaie de confiance soulève encore une question. L'Etat doit-il régler par lui-même la somme livrée à la circulation, comme la France le fait pour la monnaie de bronze, ou doit-il abandonner ce soin aux particuliers sans fixer aucune limite, comme l'Angleterre le fait pour la monnaie d'argent? La limitation n'aurait assurément pas les inconvénients que nous signalions lorsqu'il s'agissait de l'étalon, puisque les besoins du public régleraient seuls la quantité de la monnaie principale et qu'on pourrait toujours faire frapper plus ou moins d'or, selon que l'argent serait rare ou abondant. Néanmoins, il y aurait encore quelques inconvénients. Nous n'avons que 46 millions de sous, portion minime d'un capital monétaire de 4 milliards. On a frappé 172 millions de menue monnaie d'argent, qu'il faudrait peut-être doubler, si on comprenait les pièces de cinq francs en argent parmi la menue monnaie en les réduisant au rôle de billon. Or, 300 millions

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sont une somme importante dont TEtat n*est plus capable de régler les mouvements avec sûreté. Il ne peut savoir au juste s'il en faut dans le commerce 250 ou 380 , si les besoins n'ont pas augmenté plus vite que sa fabrication, et chaque erreur donnerait lieu sur la vente des pièces d'argent à un agiotage qu'il faut éviter. Il vaut mieux laisser aux particuliers le droit de faire frapper eux-mêmes la petite monnaie dont ils peuventavoir besoin; mais l'Etat se réserverait naturellement le bénéfice de la différence entre la valeur nominale et la valeur réelle. Le kilogramme d'argent à 9/10 vaut 200 fr. ; on retient aujourd'hui 1 fr. 50 pour la fabrication ; on retiendrait avec ce système l*fr. 50, plus 1/10 de la valeur du métal, soit en tout 21 fr. 50. On rendrait au porteur 200 francs en petite monnaie, qui, fondus en lingot, ne vaudraient plus sur le marché que 78 fr. 50 c. Sans cette précaution, chacun trouverait un bénéfice à faire fabriquer des pièces d'argent, en portant un kilogramme d'argent acheté 200 francs qui en vaudrait 220 au sortir de l'hôtel des Monnaies, et la France serait inondée de petites pièces d'argent. Avec cette précaution, qui d'ailleurs ne procure à l'Etat que le bénéfice qu'il aurait s'il fabriquait par lui-même, on évite tout inconvénient, et la somme de menue monnaie d'argent se met d'elle-même en équilibre avec la somme de la monnaie d'or.

Dans la situation où nous nous trouvons aujourd'hui, l'or est donc le seul métal que nous puissions accepter pour étalon ; mais il faut, à l'exemple de l'Angleterre, conserver la menue monnaie d'argent en la convertissant en une simple monnaie de confiance et en laissant aux particuliers le soin d'en régler la quantité.

Dans la commission instituée le 1**' février 1857 parle gouvernement pour étudier cette question, plusieurs membres ont pensé avec raison qu'il ne fallait à la France qu'un seul étalon. L'un d'eux, M. de Parieu, jugeant que l'or devait être cet étalon, a présenté un projet de loi par lequel les pièces d'ar-

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