RÉVOLUTION DU. XVP SIÈCLE
Tiii* PÉRIODE. Au moment où François !•' monta sur le trône» il y avait vingt-trois ans que TAmérique était découverte. En 1519, Fernand Gortez entrait à Mexico. En 1527, Pizarre abordait au Pérou, et, dès 1533, il devenait mattre du puissant empire des Incas. Le nouveau monde commençait à enrichir l'Espagne de ses trésors et à verser sur l'ancien continent une grande quantité de métaux précieux. Les aventuriers partaient pour ces contrées lointaines dans l'espoir d'en revenir bientôt chargés d'or. Les rois eux-mêmes étaient uniquement préoccupés de la pensée d'avoir de l'or. En 1535, Charles-Quint défendait de continuer l'exploitation des anciennes mines d'Espagne, afin de forcer les ouvriers de son royaume à aller au Mexique et au Pérou diriger le travail des mines déjà ouvertes de Tasco, de Sultepec, de Pachuca, de Tlapujahua, de Porco et d'Oruro.
Les mines d'Amérique étaient plus neuves et plus abondantes que celles de l'Europe; mais le merveilleux qui s'attachait à l'idée d'un monde nouveau, et la crédulité populaire exagéraient ces richesses souterraines, comme elle grossissait le butin fait sur les Mexicains et sur les Incas. On sait de combien il faut réduire les fables qui étaient débitées sur ce sujet. Les historiens évaluent à 1,125 kilogrammes la quantité d'or prise h Mexico ; à 5,911 kilogrammes la rançon d'Atahualpa; au même chiffre le butin fait à Cuzco. Les mines d'Amérique, durant celte période, paraissent n'avoir pas produit par an (si l'on en excepte le Potose) plus de 70,000 kilogrammes d'argent.
C'est pourtant beaucoup plus que ne fournissait l'Europe, dont un économiste évalue la production à 9,000 kilogrammes. L'équilibre fut encore une fois déplacé; les métaux précieux
SOR l'histoire des métaux précieux avant 1848. 15 augmentèrent en quantité et perdirent une partie de leur valeur. Toutefois, Tamoindrissement ne fut pas non plus, cette fois, proportionné à l'augmentation de la quantité, parce que les progrès toujours croissants du commerce nécessitèrent sur le marché une demande plus considérable d'arge^nt.
L'Espagne ressentit la première les effets de la révolution monétaire. Les autres nations ne l'éprouvèrent que successivement, à mesure que le commerce fit couler chez eux le tropplein des richesses de l'Espagne, malgré les digues élevées par la jalouse avarice de ses rois. La France et Paris les éprouvèrent plus faiblement encore que la plupart des autres pays de l'Occident, parce que la guerre mettait une barrière de plus entre les deux royaumes. L'argent, qui diminua d'abord rapidement et perdit à Paris plus de la moitié de sa valeur en quelques années, resta à peu près au même niveau tant que durèrent les hostilités entre la France et l'Espagne.
Voici, pendant cette période, la moyenne du prix du blé de dix ans en dix ans :
De 1520 à 1529, l'hectolitre a été payé en moyenne 32 gr. 28 «
Il y a une progression constante et bien marquée ; l'argent allait toujours perdant de sa valeur. Toutefois, les différences entre ces quatre nombres ne sont pas assez fortes pour qu'on
1 Toutes les moyennes données ici depais Tannée 1520 jus€[a'à Tannée 1698, c'est-à-dire pendant près de deux siècles, sont calculées d'après les prix du froment de première qualité sur le marché de Paris. Ces prix étaient enregistrés avec les quantités vendues à la suite de chaque marché, quatre fois par semaine, et le procès-verbal était signé par les jurés mesureurs de grains. Ce sont des chiffres officiels et incoutestables. Le registre existe aux Archives de TEmpire, et les éléments avec lesquels sont formés les moyennes décennales se trouvent pour la période là plus importante (de 1620 i 1630) dans un article du Journal des Economistes intitulé : Méthode pour mesurer la valeur de l'argent (mai 1850) . Il est inutile de les reproduire ici.
ne puisse prendre 35.26 pour moyenne commune de toute la période qui s'étend de Tavénement de François P' (1515) à la paix de Gateau-Cambrésis (1559). La puissance de l'argent avait bien diminué; elle n'était plus que de 2.8.
En 1510, les maçons se contentaient, en Normandie, de 3 ou 4 sous par jour, les manœuvres de 1 sou 4 deniers. En 1549^ ils exigeaient, dans la même province, le maçon 5 sous, le manœuvre 3 sous; en 1557, ils obtenaient, l'un 5 sous 7 deniers 1/2, l'autre 4 sous 4 deniers 1/2, c'est-à-dire 5 et 4 grammes d'argent K Et pourtant, malgré cette augmentation apparente, leur rétribution était moindre, parce que les maîtres résistaient, autant que possible, à toute élévation de salaire. La journée de 4 sous 4 deniers ne peut être évaluée en monnaie de nos jours à plus de 2 fr. 68.
IX* PÉRIODE. La paix de Cateau-Cambrésis fut signée en 1559, et le commerce se rétablit entre la France et l'Espagne.
A cette époque, un grand fait s'était accompli en Amérique. En 1545, un pauvre Péruvien, nommé Diego Hualca, conduisait des lamas à travers les rochers sauvages et presque inaccessibles duHatun Potocchi. Il avait été quelque temps, comme la plupart des Indiens, employé au travail des mines, et, sur sa route, il remarqua des couches de terrains argentifères. 11 n'y avait pas à douter : le minerai venait affleurer la surface du sol, et des paillettes d'argent brillaient au soleil sur plus d'une lieue d'étendue. Il fit part de sa découverte. Indiens et Espagnols vinrent aussitôt, par force ou par cupidité, peupler ce désert, et l'exploitation des mines du Potose commença.
Le produit fut immense. De 1545 à 1556, il dépassait déjà celui de toutes les mines connues.
En 1557, un procédé nouveau d'extraction vint tout à coup augmenter le rendement dans une proportion considérable. Il fallait un feu très-actif pour réduire le minerai par le fondage,
1 La monnaie avait été affaiblie d'un cinquième environ , on taillait au marc 14 livres 5 sous au lieu de il livres.
SUR l'histoire des métaux précibux avant 1848. 17
et le bois transporté à dos d'homme ou de mulet jusque dans le voisinage des neiges éternelles, augmentait beaucoup les frais de production dans les mines des hautes montagnes et principalement dans celles duPotose. Un mineur de Pachuca, nommé Médina, imagina Vamalgamation à froid. Il suffisait de mélanger le minerai broyé avec du sel, du mercure et du magistral {pyrite de cuivre), et de faire fouler pendant quelques jours ce mélange sous les pieds des hommes ou des bétes de somme, pour obtenir un amalgame d'argent qu'on séparait ensuite sans peine des autres substances. Ce procédé économique fit fortune, et c'est encore aujourd'hui le seul qu'emploient les mineurs dans les contrées déboisées.
Il fut appliqué immédiatement au Potose. Dès t559, il sortit annuellement de la mine environ 200,000 kilogrammes d'argent, qui payèrent des droits au roi d'Espagne ; la contrebande en faisait bien passer moitié autant; et, chaque année, cette mine versa en Europe près de 300,000 kilogrammes ou 60 millions de francs. Â la même époque, s'ouvraient les mines de Zacatecas, de Sombrerete, de Guanaxuato. L'Europe reçut une quantité d'argent énorme, comparée à celle qui se trouvait auparavant en circulation.
Toutes les classes de la société commencèrent alors à res^ sentir vivement les effets de l'abondance et de l'avilissement de l'argent. Le commerce, excité par ce stimulant, fut plus actif, l'industrie prospéra, et la richesse nationale s'accrut ; mais il y eut aussi de grandes misères. Dès le règne de Charles IX, le peuple commença à murmurer, les écrits se multiplièrent, et les rois, dans leurs ordonnances, se plaignent fréquemment « du prix excessif à quoy sont venues toutes choses. » Les édits de 1567 et de 4577, font mention de cette cherté. En 4577, le roi, parlant de l'exportation des blés, disait : « Il s'en est ensuivy non-seulement une cherté excessive de toutes choses, mais aussi une très-grande perte et diminution en nos finances. » L'édit de 4577 réglementait le métier de tavernier,
« pour oster les abus, prix excessif et désordre qui s'y esloil engendré. » Un édit, du 3 janvier 1K83, s'exprtmait ainsi : <K ... Nos prédécesseurs roys ayant fait infinies ordonnances sur la réduction et prix excessif à quoy sont venues tmUes choses, et bien que de nostre part à notre advénement à la couronne nous ayons faict tout ce qui nous a esté possible pour y establir quelque bon ordre et règlement au soulagement de nos dits subjects... » Ce témoignage est encore confirmé par un autre édit de la même année (3 mars 1583) : « ... pour à quoy remédier et faire cesser les excuses de la cherté des dites marchandises de bois... » Les mêmes plaintes se faisaient entendre dans d'autres pays : il faut lire à ce sujet le sermon que prononçait, à Londres, en 1S48, Tévêque Latimer, et qu'ont reproduit MM. Jacob et Stirling.
Le prix des marchandises les plus communes comme les plus rares avait, en effet, considérablement augmenté. Un chapon qui, en 1504 , était payé 4 sous, en valait 15 en 1598 ; une pinte de vin qu'on trouvait aisément pour 4 deniers, au commencement du siècle, était taxée à 3 sous par ordonnance de 1577, et aucun marchand ne voulait la donner k ce prix. De 18 sous 4 deniers, la voie de bois s'était élevée, dès 1575, à 4 livres 15 sous. La livre de chandelle avait valu 1 sou en 1502 ; elle en valait plus de 5 en 1589 ; elle en valait 7 à la fin du siècle. Toute denrée, tout objet manufacturé avait subi une augmentation semblable.
Les mêmes changements avaient eu lieu dans le taux des salaires. A la fin de la périgde précédente, le prix de la journée, librement débattu entre le maître et l'ouvrier, ne s'élevait pas, pour le maçon, à 6 sous, pour le manœuvre, à 5 sous. Or, en 1572, une ordonnance royale fixa le salaire des maçons à 12 sous, celui des manœuvres à 6 sous, « sans qu'ils puissent, ne leut soit loisible, prendre ne recevoir plus grand prix ; » ce qui prouve qu'ils demandaient et pouvaient avoir davantage. Toute ordonnance de ce genre est toujours au-dessous de la vé-
SDR l'histoire DES MÉTADX PRÉCIEUX AVANT 1848. 19
rite ; en réalité, les salaires avaient déjà dépassé ces chiffres.
Les rois essayèrent encore, mais toujours en vain, de modé^ rer par des règlements cette révolution. La grande ordonnance de 1567, conârmée par celle de 4577, eut pour principal objet d'arrêter ce renchérissement, en fixant des tarifs pour le prix des denrées et même pour \% taux des salaires. On connaît les effets ordinaires de ces lois de maximum ; elles augmentent la cherté qu'elles voulaient empêcher, parce que le marchand, obligé de vendre en fraude, fait payer à l'acheteur les risques qu'il court.
Sans doute cette cherté, bouleversant les fortunes, ruinant de modestes existences, produisait des maux qui devaient éveiller la sollicitude d'un gouvernement. Mais l'avilissement de l'argent n'était pas moins fatal que ne l'avait été le renchérissement à d'autres époques. C'était un torrent qu'aucune digiie ne pouvait arrêter, et dont le seul moyen de prévenir les ravages était d'élargir le lit par de nouveaux débouchés ouverts au commerce.
Voici, pour cette période, qui s'étend de 4559 à 4589, durant trente années, quelles ont été les moyennes décennales du prix du blé.
De 1560 à 1569 l'hectolitre de blé a été payé en moyenne 58 gr. 43 1570 à 1579 — — ^ 73 p5
Ici encore la progression est constante. On peut néanmoins prendre pour signe de la valeur de l'argent, pendant toute la période, la moyenne unique de 70 gr. 58. La puissance de l'argent n'était plus alors que de 4 .4.
Il n'est pas étonnant que le salaire du maçon fûtdoublé ; l'argentavaitmoitiémoinsdevaleurque dans la période précédente.
X* PÉRIODE. Les métaux continuaient à affluer sur le marché. En 4598, la mine de mercure de Huanca-Velica avait été découverte, et avait facilité la production de l'argent. Trois
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nouvelles mines étaient exploitées en Bolivie. La mine de Pasco n'avait jamais tant produit; celle du Potose, bien que déjà moins riche que dans la période précédente, donnait encore, d'après les quantités déclarées , cent cinquante à cent soixante*quinze mille kilogrammes par an. La production de Tor et de l'argent augmentait toujours, tandis que rindustrie et le commerce étaient paralysés par- les querelles religieuses, par les dissensions civiles et par les guerres. L'un des deux termes diminuant pendant que l'autre augmentait, le rapport change encore et Tor continue à baisser.
On ne peut rien fixer d'après le prix du blé à Paris dans les dernières années du \\V siècle. I^ ville était alors assiégée par Henri IV, et le blé s'y est vendu, en 4591, jusqu'à 495 gr. 60 l'hectolitre.'
Mais Paris se rend, la France se soumet à son roi^ et, en 4598, la paix est signée avec l'Espagne. Le commerce reprend son cours ordinaire, et l'hectolitre de blé se paye à Paris :
De 1600 à 1609, en moyenne 78 gr. 23 d'argent. 1610 à 1619 — 87 10
La moyenne générale est de 96.56, c'est-à-dire presque la même qu'aujourd'hui que le blé vaut 98 gr. 47. La puissance de l'argent était donc à peu près la même au commencement du xvn* siècle que de nos jours, et peut être approximativement représentée par 1 .
Là se termine la grande révolution causée par la découverte de l'Amérique. Dans l'espace de cent ans, la puissance de l'or, qui était de 12 au commencement du xvi® siècle, s'est abaissée à 2.8 durant la viii* période de 1645 à 1559, à 4.4 durant la ix^ période de 1559 à 4590, enfin à 4 durant la X® période de 4590 à 1630. La diminution totale est donc de 12 à 4 , ou tout au moins de 40 à 4, si l'on prend la moyenne d'un plus grand nombre d'années. Ce n'est pas, nous l'avons
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vu, la seule révolution qu'aient subie les métaux précieux ; mais c'est assurément la plus rapide, la plus grande, et en même temps celle qui a pour nous le plus d'intérêt, parce qu'elle est plus rapprochée de notre siècle et qu'elle s'est produite sous rinfluence de causes semblables à celles qui se manifestent aujourd'hui.
Les fautes des rois aggravaient encore en France le mal de la révolution. Ils altéraient, les monnaies, diminuant sans cesse la quantité d'argent fin contenue dans la livre, au même moment où l'argent perdait une partie de sa valeur. La livre tournois ne pesait guère à la fin du xvi® siècle que la moitié de ce qu'elle pesait au commencement ; sa puissance d'achat représentait 43 de nos francs en 1513; elle ne représentait plus en 1602 que 2 fr. 73 : dans l'intervalle, le poids des monnaies avait été changé seize fois! 11 était difficile de tenir une conduite plus malhabile en présence d'une révolution qu'on aggravait à plaisir, après en avoir déploré les funestes effets sans en comprendre les avantages. Les financiers du XVI* siècle eussent été bien coupables s'ils avaient été moins ignorants.