‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 5 sur 148 · DE 1630 A · texte numérisé non relu

DE 1630 A

Si depuis 1630 il n'y eut plus de grandes et subites révolutions, la valeur des métaux ne resta pourtant pas fixe. On conçoit aisément que le rapport de deux termes aussi variables que la quantité des métaux circulant et la quantité des marchandises-produites soit lui-même soumis à de perpétuelles variations. L'histoire et l'économie politique n'enregistrent que les plus importantes et les plus générales ; le négociant connatt les moindres au moment où elles se manifestent dans quelque contrée, et sait les faire tourner à l'avantage de son commerce.

XI® PÉRIODE. L'argent, dont la puissance était tombée à 1, se releva au xvii' siècle.

Ce n'est pas que la production des métaux eût diminué. Â la fin du xvn® siècle, un Anglais, Gregory King, calculait qu'au XVI® siècle , la masse des métaux existant en Europe ne s'était accrue chaque année que de 17,500.000 francs ; qu'elle s'accroissait en moyenne de 31,250,000 francs au xvii**, déduction faite des quantités perdues ou exportées dans les autres parties du monde; et que cette masse, qui était de 2,500,000,000 en 1588, s'était élevée à 5,625,000,000 francs en 4688. Un économiste moderne, M. Jacob, évaluait la production totale du xvi* siècle à 3,626 millions, et celle du xvn® à 8,425 millions; la masse existant dans le monde en 1600 à 3,875 millions S dont 3,250 millions sous forme de monnaie, et la masse existant en 1700 à 10,678 millions, dont 7,425 millions en monnaie. De son côté, M. Â. Humboldt porte à 55 millions la production annuelle de la fin du xvi® siècle, à 80 millions celle du xvn\ Ces chiffres ne sont sans doute pas l'expression exacte de la vérité, mais ils s'accordent du moins à prouver que la quantité de métaux a augmenté dans une forte proportion durant le cours du xvii* siècle.

Et pourtant, si nous relevons les prix du blé à Paris, nous trouvons une tendance assez marquée vers la baisse. L'hectolitre valait à Paris :

De 1630 à 1639, en moyenne 88 grammes 33

> M. Jaeob suppose qD*il existait ^0 millions à Tépoque de la découverte de TAmérique.

* Tous ces priï sont tirés, comme ceux du xvi« siècle, des registres de la halle de Paris.

SUR l'histoire des métaux précieux avant 1848. 23

Il ne faut pas croire que cette tendance se produisit seulenient en France par suite des fausses mesures économiques de Golbert. Elle existait aussi en Angleterre ^ ; elle est générale, et n'est que le signe de la rareté relative de l'argent.

Comment cette rareté pouvait-elle avoir lieu quand la quantité des métaux augmentait, et augmentait, comme nous l'avons vu, dans une forte proportion? c'est qu'on était alors au siècle de Louis XIV, c'est-à-dire au siècle où dans l'Europe occidentale l'industrie fut plus florissante qu'elle n'avait jamais été, où le nord de l'Allemagne se civilisa, où l'Angleterre, la Hollande et la France portèrent sur leurs vaisseaux le commerce jusqu'aux extrémités du monde. Le développement industriel et commercial du xvii® siècle dépassa l'accroissement de la production métallique; aussi le rapport se trouva-t-il modifié. La moyenne du prix du blé pendant toute la période est de 80 gr. 76, et le chiffre de 1.2 représente la puissance de l'argent durant les deux derniers tiers du xvii* siècle.

xu® PÉRIODE. Au xvm® siècle, nouveau changement. La hausse ne continue pas ; il y a un temps d'arrêt pendant lequel l'équilibre se maintient à peu près entre la production générale de l'industrie et la production des mines ; c'est que d'un côté le commerce, entravé par les guerres ruineuses qui terminent tristement le règne du grand roi, est moins actif, et que de l'autre la production de l'or et de l'argent s'est accrue de 34 pour cent. L'Espagne, pour favoriser le travail des mines, a diminué de moitié l'impôt du dixième qui frappait les métaux à l'exportation.

Les premières années du xvm* siècle ne sont pas dans des conditions normales ; les guerres de Louis XIY, la disette de 1709 et le système de Law ont influé d'une manière artificielle sur le prix du blé; mais ce prix, dont la moyenne était de

1 Voir Michel Chevallier, De la Monnaie, et Àdnm Smith, liv. I, ch. xi.

80 gr. 76 dans la période précédente, ne s'en éloigne pas sensiblement. L'hectolitre s'est vendu à Paris :

De 1720 à 1729, — 97 grammes 90 d'argent.

XIII* PÉRiODK. Au milieu du xvni* siècle, cet équilibre est rompu, et la production des métaux l'emporte. La mine de Guanaxuato devient très-abondante» et rend des richesses plus grandes que n'en a jamais donné le Potose. On découvre le filon de la Veta-Madre, dont l'épaisseur varie de 8 à 50 mètres, et qu'on peut exploiter sur une longueur de 12 kilomètres. Le comte de Valenciana trouve une mine, qui, en moins de quatre ans (1787 à 1791) rend 400,000 kilog. d'argent, soit 80 millions. Les mines de Pabellon et de Veta-Negra donnent 20 millions en quelques mois à leur heureux propriétaire, qui, d'ouvrier mineur, devient comte de Fagaoga. Le comte de Régla retire en un an 25 millions d'un filon qu'il exploite. La substitution des mulets aux hommes pour fouler le minerai diminue les frais et augmente le rendement. Le Mexique se civilise : Guanaxuato, qui n'était qu'un village au commencement du siècle, se transforme en une grande ville de 80,000 âmes.

L'augmentation du monnayage donne la mesure de l'augmentation du produit des mines. On frappait à Mexico :

1700 à 1709, — 26 millions de monnaie.

SUR l'histoirb des métaux précieux ayant 1848. 26

De 1780 à 1789, — 97 millions de monnaie.

Les chiffres de la production du Mexique durant la même période s*élèvenl successivement de 27 millions à 63, puis à 85 en 1775, à 107 en 1788, à 130 en 1795. L'exportation suit le même mouvement : les chiffres officiels, qui ne donnaient que 113 millions en 1750, en donnent 177 à la fin du siècle.

Le Pérou et la vice-royauté de Buenos-Ayres produisent aussi d'abondantes richesses. Les mines de Gualgayoc, de Guamachuco et de Conchuco sont ouvertes vers 1771 et 1773, et rendent plus d'un milliard en moins de quarante ans. La Nouvelle-Grenade, le Brésil commencent à fournir de l'or. Ce dernier pays en produit jusqu'à 12,000 kilogrammes par an, de 1752 à 1773.

Ver^ 1800, on pouvait estimer la production de l'Amérique à 221,638,020 francs, dont 175,028,820 d'argent, el 46,609,200 fr. pour l'or, savoir :

Mexique

Nouvelle-Grenade. . .

Pérou

Buénos-Ayres

Brésil

Chili

ARGENT

VALEUR

OR

VALEUR

kil.

fr.

kil.

fr.

En y joignant la production des autres parties du monde, on a le chiffre d'environ 900,900 kil. ou 198 millions de francs pour l'argent, et de 24,000 kil. ou 79 millions pour l'or : total 277 millions. Jacob estime que la production de toute la période qui s'étend depuis 1700 jusqu'en 1810 a été de 22 milliards ; la moyenne annuelle est donc de 200 millions :

cette moyenne peut s'accorder avec le chififre de 277 millions donné pour la fin d'une époque pendant laquelle l'exploitation a été en progrès.

Les métaux ont considérablement augmenté. Le commerce est dépassé ; l'or et l'argent baissent de valeur.

L'Angleterre elle-même, dont la puissance et le commerce s'étendent , subit à cet égard l'influence de la situation générale du marché du monde. L'hectolitre de blé, qui s'y vendait de 1745 à 4733, 56 gr. J7 d'argent, se vend

De 1755 à 1765 — 79 grammes 11 1766 à 1775 — 103 23

L'augmentation est moins grande et moins rapide en France. Cependant l'hectolitre de blé s'est encore vendu à Paris 85 grammes, et la puissance de l'argent durant cette période peut être représentée environ par 1.1.

XIV® PÉRIODE. La statistique calculait que les mines de l'Amérique avaient rendu depuis la découverte jusqu'en 1804, 27,841 millions, dont 7 milliards environ en or, et près de 21 milliards en argent. En joignant à cette somme 200 millions, que l'on suppose avoir existé déjà dans la circulation avantla découverte, on a un total de plus de 28 milliards, dont 26 milliards 500 millions avaient été envoyés en Europe. Le reste en partie était détruit, en partie avait été envoyé en Océanie, en Asie, ou circulait en Amérique. Le rendement annuel avait été toujours en augmentant jusque vers l'année liSlO.

Tout change à cette époque. L'insurrection des colonies espagnoles, les longs troubles dont elle est suivie paralysent le travail et diminuent le produit des mines. Guanaxuato, Zacatecas, Sombrerete, Tasco sont en pleine décadence ; le Mexique ne donne plus enmoyenne, de 1810 à 1825, qu665 millions

SUR l'histoire des métaux précieux avant 1848. 37

par an. Porco, Callioma, Huantajaya, Sta-Rosa sont dans un état encore plas déplorable ; le Pérou, qui de 1804 à 1808 avait frappé 205 millions en argent et 9 millions en or, n'en frappe plus que 202 pour les deux métaux de 1814 à 1819, et que 45 millions de 1820 à 1825. Aussi la baisse des métaux cesse-t-elle complètement. Cependant la production se relève un peu à partir de 1829. Le monnayage est environ de 50 millions par an pour l'argent, de 300,000 francs pour l'or, de 1830 à 1840; il est de 65 millions pour l'argent, et de 3,800,000 francs pour l'or en 1841; de 71 millions pour l'argent et de 5 millions pour l'or en 1844 ; de 132 pour l'argent et de 8 pour l'or en 1848. Au Pérou, le progrès est à peu près le même; le monnayage a doublé.

La production annuelle en 1848 était de 15,215 kil. d'or ou 44,219,500 francs, et de 701,570 kil. d'argent, ou 154,345,320 francs : total 198,564,820, savoir :

Etats-Unis

Mexique

Nouvelle-GreDade.

Pérou

Bolivie

Brésil

Chili

OR

VALEUR

ARGENT

kil.

fr.

Ul.

VALEUR

La production moyenne de l'Amérique, durant cette période, ne saurait être estimée à plus de 150 millions pour les deux métaux.

Il est vrai qu'au moment môme où la production diminuait en Amérique, elle augmentait ailleurs. L'Europe cherchait à suppléer par elle-même à l'insuffisance des mines où elle avait l'habitude de s'approvisionner; de 53,000 kil. elle avait porté sa production en argent à plus de 120,000. Encore, dans cette

somme , ne comprend-t-on pas la Russie, qui a elle seule donnait en moyenne 1,095 kil, d'or et 12,612 kil. d'argent, de 1810 à 1825, et 10,067 kil. d'or et 19,272 Wl. d'argent, de 1825 à 1848. Avec l'Afrique et l'Asie on obtient, comme chiffres de la production de 1848, 72,000 kil. d'or ou 237 millions de francs, et 975,000 kil. d'argentou 210 millions : total 447 millions.

Mais la moyenne de toute la période ne doit être représentée que par 220 millions environ pour les deux métaux. C'est plus que la moyenne de la période précédente, mais c'est un peu moins que le rendement annuel vers 1800, et pourtant l'accroissement du commerce au xix* siècle a nécessité l'emploi d'une quantité plus considérable de métaux précieux.

Le rapport de l'or à l'argent s'est modifié. En 1800, les mines donnaient en poids 37 fois 1/2 plus d'argent <}ue d'or ; en 1847, il n'en donnaient que 13 fois 1/2 plus. En 1800, l'or ne représentait pas la moitié de la valeur de l'argent ; ea 1848, il avait une valeur supérieure. Ce changement était dû principalement aux mines de Russie dont nous parlerons bientôt.

Le prix du blé a subi l'influence du ralentissement momentané de la production. Il n'augmente plus à Paris.

Le prix de l'hectolitre de blé, à Paris, a été :

De 1810 à 1819 — 112 grammes 50 d'argent.

En ne tenant pas compte de la période de 1810 à 1819, sur laquelle ont influé la disette et les circonstances politiques, on a pour moyenne 87.77. La puissance de l'argent reste à peu près de 1 .1 comme dans la période précédente.

Depuis la grande révolution du xvi* siècle, de nombreuses variations ont donc eu lieu dans ce rapport, toujours mobile,

SDR l'histoire DES MÉTAUX PRÉCIEUX AVANT l848. 29

de la quantité des métaux précieux et de la quantité des marchandises. '

La puissance des métaux était égale à 1 en 1630; elle se relève, dans le cours du xvii* siècle (xi® période), à 1.2 ; elle reste à peu près la même dans la première moitié du xviii* (xii* période); elle redescend dans la seconde moitié à 1.1 (xiii* période) ; mais cette baisse s'arrête bientôt vers 1^10, et la puissance de l'argent reste stationnaire jusque vers 1846, où une nouvelle moyenne, calculée sur les prix de 1845 à 1855, donne 98 grammes 47 pour le prix de Theclolitre de blé à Paçis, c'està-dire 1 pour la puissance des métaux.

La statistique donne pour la production totale des deux Amériques, depuis 1804 jusqu'en 1848, 6,325 millions d'argent et 3,675 millions d'or : total, 10 milliards. L'exportation des deux métaux en Europe est de 9 milliards ; 400 millions environ ont été portés en Chine , 600 millions sont restésen Amérique. Ces sommes ajoutées à la production depuis 1492 jusqu'en 1804 font 27,325 millions pour l'argent, et 10,675 millions pour l'or : total 38 milliards.

L'Europe, y compris la Russie, paraît avoir produit depuis le commencement du xvi* siècle 2 milliards 100 millions d'or et 3 milliards d'argent : total 5 milliards 100 millions.

L'Afrique et l'Asie réunies peuvent avoir donné 7 milliards 500 millions d'or et 700 millions d'argent : total 8 milliards 200 millions.

Le monde occidental aurait donc reçu, 6,082,200 kilog. d'or, ou 20 milliards 275 millions, et 139,612,500 kil. d'argentou 31 milliards 25 millions : valeur totale 51,300 millions de francs, ce qui fait environ 52 milliards avec la somme qui pouvait exister en Europe avant la découverte de l'Amérique.

Le rapport du poids de l'argent à celui de l'or est d'un peu plus de 22 à 1, le rapport de la valeur d'un peu plus de 1.5àl.

Il s'en faut beaucoup que tous les métaux précieux que le

monde occidental a reçus se retrouvent encore aujourd'hui dans le monde occidental. Une grande partie a été exportée en Chine et dans des contrées où ils restent comme enfouis et perdus pour notre civilisation. M. de Humboldt calculait qu'au commencement du xix^ siècle, l'exportation annuelle en A«ie était de 137 millions. On ne peut guère cependant le porter au delà de 30 millions en moyenne, ce qui donne pour une période de 350 ans 10,500 millions à retrancher. L'usure, le frai, les naufrages, tendent à diminuer sans cesse la quantité des métaux précieux, et ne sauraient être évalués à moins de 10 milliards. Il resterait donc dans le monde occidental 31,500 millions, dont 22 milliards en argent et 9,500 millions en or.

Ces calculs reposent sur des hypothèses. Ils ne donnent pas la vérité mathématique , mais les approximations les plus vraisemblables. Ils suffisent, à défaut de renseignements plus complets, pour se faire une idée juste de la quantité des métaux précieux et de leur mouvement dans le monde. Ce qui en ressort d'une manière évidente, c'est que la valeur des métaux précieux a été dans un perpétuel changement à toutes les époques de l'histoire ; que depuis le xvi* siècle en particulier elle a considérablement diminué, parce que les mines ont considérablement produit; et que, dans les accidents d'une exploitation soumise à des chances si variées, le rapport de la production des deux métaux n^est pas resté plus fixe à l'égard l'un de l'autre, que le rapport de leur valeur à l'égard de toutes les marchandises. ^

Avec l'année 1848, commence la quinzième révolution, causée par la découverte des gtles aurifères de la Californie et de l'Australie. Elle fait sentir aujourd'hui ses premiers efïéts , et déjà, pour l'importance, elle peut être comparée à la révolution du XVI' siècle. L'étude de la production des mines durant cette quinzième période sera l'objet du premier livre, et pourra s'appuyer sur des statistiques plus authentiques et des calculs plus rigoureusement exacts.

LA

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