CHAPITRE VIL
Une partie des métaux précieux passe chaque année d'Europe en Asie et échappe à la circulation occidentale. Cette exportation date de loin * elle existait du temps des Romains. Mais certaines circonstances particulières l'ont rendue plus considérable depuis quelques années.
La Chine et l'Inde d'une part, les États-Unis et l'Angleterre d'une autre, sont depuis longtemps les grands intermédiaires du commerce de l'Orient avec l'Occident. Il y a dix ans, le compte général se balançait chaque année à quelques millions près entre ces quatre pays. La Chine vendait plus de marchandises aux États-Unis et à l'Angleterre, qu'elle ne leur en achetait : elle était leur créancière ; mais elle était en même temps la débitrice de l'Inde, à laquelle elle achetait plus qu'elle ne vendait. L'Angleterre, qui envoyait dans l'Inde plus de marchandises qu'elle n'en tirait, acquittait du môme coup, par l'excédant de ses exportations, la dette des Chinois envers les Indiens, et la dette contractée par elle-même et par les États- Unis envers la Chine : c'était pour ainsi dire une lettre de change tirée par Canton sur Londres, au profit de Calcutta.
Les événements ont troublé celte harmonie. La guerre civile
a diminué sensiblemeot en Chine la consommation des produits étrangers, et l'importation des marchandises indiennes et européennes a baissé de plus de 30 millions depuis six ans. L'Europe et l'Amérique, au contraire, avançant toujours d'un pas rapide dans la voie du progrès, consomment beaucoup plus de soie et de thé que par le passé ; elles tiraient de la Chine pour 310 millions de marchandises, en 1850; elles en ont tiré pour 32ë en 1855. Malgré les importations anglaises dans l'Inde, cette énorme augmentation rend la balance des deux mondes défavorable à l'Occident, qui redevait pour l'année 1856 une somme de 155 millions. A la même époque, c'est-à-dire depuis 184d, des compagnies anglaises ont commencé à construire des chemins de fer dans l'Inde, et elles ont tiré leurs capitaux de la métropole. 11 a donc fallu envoyer du numéraire tout à la fois en Chine pour solder le compte commercial, et dans l'Inde pour former le capital social des compagnies.
Or, dans l'Inde, la monnaie d'or et la monnaie d'argent étaient autrefois sur le môme pied. En 1835, la Compagnie déclara que la monnaie d'argent serait désormais la seule monnaie légale; et, depuis 1852, les receveurs ont cessé d'accepter l'or en payement des impôts. On a dû frapper beaucoup plus de monnaie d'argent que par le passé, et c'est l'Europe qui a fourni la matière. La Chine est à peu près dans la môme situation. Canton n'a pour ainsi dire pas de monnaie ; ce sont les dollars espagnols et les lingots essayés et marqués, qui en font les fonctions, tandis que les lingots d'or n'y sont reçus qu'à titre de marchandise, et subissent une dépréciation.
Aussi transporte-t-on aujourd'hui en Orient beaucoup plus de métaux précieux qu'autrefois, et l'argent entre-t-il pour une très-forte proportion dans cette exportation. Voici les quantités d'or et d'argent sorties depuis 1851 des ports d'Angleterre et de la Méditerranée, en destination pour l'Orient :
LA QUESTION DE L OR. LIV. ri, CHAP. VII.
OR
ARGENT
d* Angleterre.
de Méditer, raaée
Total.
d'Angleterre.
de Méditerranée.
Total.
2,680,000 fr.
Inconnu.
2,S86'',000 fr.
2,880,000 fr.
2ft,080,000 24,326,000 30,550,000 29,696,000 11,950,000
42,900,000 fr.
767,876,000 fr.
81,200,000 fr.
110,750,000 fr.
11,870,000 fr.
122,120 000 fr.
145,825,000 fr.
918,200,000 fr.
L'augmentation annuelle est considérable, principalement pour l'argent; on en a exporté environ sept fois plus en 1856 qu'en 1851. L'Inde et la Chine absorbent presque tous ces métaux. En 1856, les déclarations faites dans les ports d'Angleterre seulement portaient :
Pour rinde
Pour la Chine
Pour les autres contrées d'Asie.
OR
'^ • ARGENT
209,450.000 fr.
10,100,000 fr.
302,950,000 fr.
L'exportation de 1848 à 1850, a été de 140 millions; le total des deux métaux, pour toute la période, est donc de 1,073,570,000 fr., sans compter ce que la Russie fait directement passer en Chine par Kiachta. C'est une somme qu'il convient de retrancher des 6,211 millions qu'a reçus l'Europe ; car elle n'a influé ^ue d'une manière passagère sur la circulation dans cette partie du monde, et elle ne doit pas figurer dans l'augmentation de son capital métallique; l'accroissement depuis neuf ans n'est en réalité que dç 5,137 millions.
Les causes qui ont provoqué une plus forte exportation de métaux en Asie ne sont pas près de disparaître. La guerre civile réduira longtemps encore la consommation de la Chine. La maladie des vers à soie, la diffusion du luxe, l'usage chaque
jour plus fréquent du thé, nous forcera à demander à la Chine plus de marchandises encore que nous ne lui en demandons. Le réseau des chemins de fer est à peine commencé dans Tlnde ; si, comme les amis de l'humanité le désirent, et comme tout d'ailleurs le fait présumer, l'Angleterre sort victorieuse de la lutte présente, elle sentira le besoin d'asseoir d'une manière plus solide la civilisation et sa puissance dans l'Orient, en construisant promptement des routes, des chemins de fer, et elle y portera ses capitaux. L'Asie est un marché où, durant bien des années encore, l'or, et surtout l'argent trouveront un placement avantageux.