CHAPITRE PREMIER
Au commencement de Tannée 1848, la haute Californie, ancienne province du Mexique, fut définitivement cédée aux États-Unis, qui s'en étaient déjà rendus maîtres par les armes depuis deux ans. C'était alors une contrée perdue à l'extrémité de l'océan Pacifique, loin des grandes routes du commerce. San-Francisco comptait à peine 2,000 habitants ; le pays tout entier n'en avait pas 15,000. Sa seule richesse consistait dans ses troupeaux, dont il exportait la laine, le cuir et le suif. Quelques fermes étaient éparsesdans les plaines fertiles, mais presque désertes, du Sacramento et du San-Joaquim.
Non loin du confluent de Ja rivière Américaine et du Sacramento, à 200 kilomètres environ* de San-Francisco, se trouvait une des principales exploitations agricoles du pays. Elle
se nommait la Nouvelle-Helvétie. Le propriétaire, M. Sutter, était un Suisse qui avait servi en France comme capitaine dans la garde royale, et que la révolution de Juillet avait obligé de chercher fortune à l'étranger. 11 s'était fait planteur en Amérique, avait beaucoup voyagé ; et, depuis quelques années, ilétait venu, sur l'invitation du gouverneur, fixer sa résidence dans la vallée du Sacramento, où il commençait à étendre sa culture sur une vaste concession de plus de 100 kilomètres. Au mois de février de Tannée 4848, il s'occupait à établir une scierie à Culoma, sur les bords d'un ruisseau situé à 27 kilomètres de son habitation. Une tranchée avait été faite et une chute d'eau ménagée pour le moulin. M. Marshall, qui dirigeait les travaux, remarqua bientôt que le sable amoncelé sur les bords de la trapchée paraissait tout parsemé de paillettes d'un jaune brillant : c'était de l'or II était évident que le ruisseau,, en rongeant son lit, entraînait des sables aurifères, et que le métal précieux, séparé du gravier par le courant, se déposait, grâce à sa pesanteur, de chaque côté de la rive : le terrain qui traversait le ruisseau était donc une mine d'or. Marshall fit part de sa découverte à son ami Sutter, et tous deux commencèrent l'exploitation.
Une pareille découverte ne pouvait rester longtemps secrète. Quand, vers la fin d'avril, on apprit que Sutter avait trouvé de l'or dans ses terres, on accourut en foule de tous les points de la vallée pour prendre part à cette richesse inespérée. La propriété fut envahie, et le propriétaire dépossédé. Bientôt les travaux des champs furent interrompus, les villages abandonnés; la fièvre du gain se répandant de proche en proche, s'empara des habitants de San-Francisco et de Monlerey, qui partirent presque touà pour les mines. On ne pouvait plus garder ni ouvriers, ni domestiques, quelque salaire qu'on leur promît. Les maîtres, abandonnés de leurs serviteurs, se décidaient bientôt à faire comme eux, et allaient aussi chercher fortune. Les employés quittaient leur poste ; les soldats déser-
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taient; les maisons restaient vides. Au mois d'août, il n'y avait plus dans toute la ville de Monlerey que le gouverneur et quelques officiers. A peine un vaisseau abordait-il, que matelots et mousses disparaissaient aussitôt et ne revenaient plus ; il y avait à la fin de rauloràne plus de dix navires retenus au rivage, faute de marins. Le gouvernement français crut prudent de faire avertir dans tous les ports de TOcéanie ses baleiniers, et de les engager à éviter ces côtes, s'ils ne voulaient pas s'exposer à perdre leur équipage. Depuis les temps de la fable, on n'avait pas vu de sirène plus enchanteresse.
C'est que le charme était bien puissant. L'or se trouvait non-seulement à la scierie, mais dans toutes les vallées, et en si grande abondance qu'il suffisait pour ainsi dire de se baisser pour en prendre. Avec un van, une pioche, quelquefois avec un simple couteau pour tout instrument de travail, on pouvait s'enrichir.^ A la Fourche Américaine, dans un petit champ d'un arpent, situé à peu de distance du moulin, on avait extrait en deux mois pour plus de 500,000 francs d'or : il suffisait de creuser la terre à deux ou trois pieds de profondeur. A 80 kilomètres au delà, se trouvait la mine appelée Dry-DigginSf qui était encore plus productive. Dans un petit ravin situé entre la rivière Américaine et la rivière Cosmune, il y avait tant d'or qu'on ne ramassait que les plus gros morceaux, sans se donner la peine de laver la terre ; des travailleurs, munis seulement d'un couteau, gagnaient jusqu'à 800 et 1,200 francs par jour. A la fin de juillet, on comptait déjà 4,700 mineurs à la rivière aux Plumes, aux Uvas, à la rivière aux Ours, à la rivière Américaine, aux Dry-Diggins ; et on évaluait à 21 millions l'or qu'ils avaient trouvé : c'était plus de 12,000 francs par personne. On parlait d'un fermier qui avait pris à son service des Indiens, et avait fait, en deux semaines, un bénéfice de 80,000 francs. On rencontrait parfois des pépites qui valaient toute une fortune : un homme, disait-on, avait trouvé un morceau de plusieurs livres. Il y avait sans
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doute beaucoup d'exagération dans ces récils ; mais cette exagération même enflammait les esprits.
^^ D'ailleurs les profits étaient en réalité énormes, et cette soudaine richesse, dans ce pays naguère pauvre, produisait les pjus étranges révolutions économiques. Non-seulement toutes les conditions sociales étaient bouleversées, maîtres et valets se rencontrant la pioche à la main dans le même champ, mais les rapports des choses étaient entièrement changés. Les denrées alimentaires étaient hors de prix, et la hausse n'avait pas d'autre limite que le besoin ou le caprice des mineurs.. Une bouteille de vin valait 43 francs ; la livre de sucre 10 francs; la livre de farine 5 francs. Les salaires étaient naturellement proportionnés aux profits des mineurs : un cuisinier prétendait gagner de ISO à 250 francs par jour. Un voyageur français se trouvait, le 12 août 1848, à Pueblo de San-José : c'était la fête de la Mission. Deux ou trois cents mineurs des placers voisins vinrent pour y assister ; ils avaient beaucoup d'or. En un instant toutes les boutiques furent vidées, toutes les marchandises enlevées à des prix fabuleux, et tels que pouvait les faire une si vive concurrence de tant d'acheteurs, enrichis en un jour et pressés de jouir.
Les effets de celte révolution économique devaient se faire sentir au loin et provoquer une double importation d'hommes et de marchandises. De tous les points du monde, on se porta avec empressement vers la Californie, comme de tous les points de la Californie on s'était porté vers les placers. Les Mexicains, voisins des mines, et déjà établis en grand nombre dans le pays, profitèrent les premiers de la découverte ; puis vinrent les Chiliens et les émigrants de toute la côte occidentale de l'Amérique. Ce furent à peu près les seuls durant l'année 1848; ce furent aussi les plus favorisés.
Les autres avaient une longue route à parcourir. Dès que la nouvelle de la découverte de l'or avait été connue et confirmée, des vaisseaux avaient été équipés: à New- York, à Phila-
delphie, à Boston ; et l'Europe elle-même, moins aventurière que la jeune Amérique, s'était émue : les révolutions et la misère y favorisaient Témigration. Au printemps de 4849, 270 navires étaient en route, partis du seul port de New- York; ils amenaient 17,000 personnes et une quantité considérable de marchandises, parmi lesquelles plusieurs centaines de ton- * neaux de mica et de pyrite de cuivre destinés à falsifier la poudre d'or : le génie de la fraude n'était pas moins actif que le génie du Commerce. Mais aucun navire sorti des ports de l'Atlantique n'était encore entré dans la baie de San- FrancisCo.
Ce ne fut que vers le mois de mai 1849 que l'émigration lointaine commença à peupler la Californie et à présenter le plus étrange spectacle par le mélange confus d'aventuriers de . toute espèce, attestant par la diversité même de leur costume, de leurs mœurs, de leur langage, la puissance de l'or dont Tattrait.Jes avait rassemblés des quatre coins du monde : c'étaient des Indiens, des Mexicains, des Péruviens, des Chiliens, des Yankees, des Chinois, des Océaniens, des Anglais, des Français, des Allemands. Les émigranjs arrivaient nonseulement par mer, de Panama et du cap Horn, mais par terre, de la province de Sonora, des bords du Mississipi, et même du Texas et de la Nouvelle- Angleterre, à travers tout le continent américain. Des caravanes, composées de plusieurs milliers de personnes, hommes et femmes, avaient traversé le désert et les neiges, et beaucoup avaient péri. Sur 80,000 émigrants, 30,000 seulement, disait-on, avaient pu franchir la Sierra-Nevada.
En juin 1850, le recensement donnait 92,560 habitants ; c'était six fois autant qu'en 1848. En novembre 1852, il accusait 269,050 habitants. Les femmes faisaient défaut; sur les 92,560 habitants de 1850, on en comptait à peine 7,000 ; c'était à la fois une source de querelles et de violences, et une gêne pour les mineurs, qui étaient obligés de s'occuper des
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soins du ménage en même temps que des travaux de la terre. La proportion était déjà plus favorable en 1882 : il y avait environ 88,000 femmes. Depuis, le nombre a encore augmenté; mais, dans cette colonie nouvelle, où affluaient d'abord plus d'aventuriers isolés que de familles, il faudra encore de longues années pour que l'équilibre soit à peu près rétabli entre les deux sexes. En 1883, l'émigration par terre fournil à elle seule 18,000 personnes ; et, en 1884, la population était évaluée à 330,600 âmes, dont 22,000 Indiens, 20,000 Chinois, 48,000 Européens, 218,000 Américains des États-Unis. L'émigration a continué; la Californie n'avait pas moins de 800,000 habitants en 1886.
A côté de ces 800,000 personnes qui se sont à peu près flxées dans le pays, bien d'autres sont venues qui n'ont fait que passer. Les Mexicains, qui étaient d'abord en majorité, se sont retirés peu à peu devant l'envahissement d«s Yankees qui les maltraitaient et les chassaient. Beaucoup de Chiliens et d'Européens, découragés par la misère ou satisfaits d'une petite fortune, sont partis. En 1883, tandis que 38,898 étrangers débarquaient à San-Francisço, 30,298 s'embarquaient pour retourner dans leur patrie. Quelle soudaine et immense activité dans une contrée dont naguère l'agriculture peuplait si lentement les solitudes I
La multitude des émigrants avait diminué les profits fabuleux des premiers mineurs ; mais l'exploitation avait pris une forme plus régulière et la production s'était accrue.
Les gttes aurifères s'étendaient sur un immense espace. La haute Californie court du nord au sud, sur une longueur de 1,200 kilomètres, entre l'océan Pacifique à l'ouest, et à l'est la grande chaîne de la Sierra-Nevada; sa largeur moyenne est de 240 kilomètres. Elle est divisée en deux parties par une chaîne secondaire, parallèle à la mer et à la Sierra; cette chaîne, qu'on appelle les montagnes de la Côte, laisse d'un côté une plaine basse de 40 à 80 kilomètres de largeur, qui
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descend jusqu'à la mer, et de Tautre uoe plaine élevée, de 80 à 90 kilomètres, qui va se rattacher à Test aux contre-forls de la Sierra-Nevada et aux hautes vallées sillonnées par des torrents. Au milieu de la plaine supérieure coulent deux fleuves qui bordent les contre-forts et reçoivent toutes les eaux descendant des montagnes : le Sacramento au nord, et le San-Joaquim au midi. Ils se dirigent Tun vers Tautre, confondent leurs eaux au centre de la vallée, non loin de la Nouvelle- Helvétie, puis percent les montagnes de la côte pour descendre dans la plaine inférieure et se perdre dans la vaste baie de San-Francisco.
C'est dans la plaine supérieure et dans la Sierra que se trouve l'or. Presque toutes les rivières, presque tçus les ruisseaux qui viennent se jeter sur la rive orientale des deux fleuves, en amassent des quantités plus ou moins considérables au fon4 de leur lit; les vallées qu'ils ont creusées, les terrains qu'ils traversent, en contiennent. Cet or a été entraîné par les eaux, à la suite de quelque grande révolution géologique, et déposé quelquefois au milieu de schistes argileux ou d'argile cendrée, quelquefois au milieu de débris de quartz broyé, quelquefois dans de récentes alluvions fluviales. Cet or d'alluvion est sorti des flancs de la Sierra; et ses flancs en contiennent encore aujourd'hui les plus riches dépôts. C'est dans les innombrables roches de quartz qui dressent leurs crêtes au-dessus des vallées, et s'élèvent d'étage en étage jusqu'au sommet de la chaîne, que sont les filons primitifs et la source des rijchesses dont une faible portion seulement s'est écoulée dans les terrains de la vallée. L'exploitation de l'or, comprenant l'or des terrains d'alluvion et l'or des roches, peut donc s'étendre sur une longueur de 1,200 kilomètres et sur une largeur de H5 kilomètres, c'est-à-dire sur une superficie de 138,800 kilomètres carrés, des bords du Sacramento et du San-Joaquim au sommet de la Sierra^
Un Français, qui visitait à la fin de juillet 1848 la contrée
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des mines, écrivait au miuistre du commerce : « J'observai que les vallées où étaient établies les principales exploitations étaient formées par des contre-forts qui s'étendaient au loin, et semblaient se détacher des premières rangées des hautes montagnes de la Sierra-Nevada. Dans plusieurs endroits, nous fîmes à la hâte quelques essais sur les terres des ravins, et partout nous trouvâmes de l'or. Ce fut alors que, jetant la vup sur ces milliers de collines et sur les ravins qui les séparent, sur ces nombreux ruisseaux des petites plaines, qui, de même que les rivières, charrient For en paillettes et eu plus grande quantité, lieux tous encore intacts, et pour ainsi dire vierges, je pus me convaincre que ces richesses, à peine entamées, ne s'épuiseront probablement ni en quelques années, ni même en plusieurs siècles. »
Dans le principe, les moyens d'extraction avaient été assez grossiers. Le Mexicain n'avait quelquefois qu'un couteau, ou qu'une petite pioche avec laquelle il creusait un trou et s'enfonçait lui-même en terre comme une taupe, en suivant la direction des dépôts.
Des travailleurs isolés extrayaient l'or à l'aide de la battée ou du van. La battée est un bassin de 30 à 40 centimètres de diamètre, dans lequel on verse de la terre aurifère et de l'eau. On le fait tourner rapidement : par le mouvement de rotation, la terre et l'éau sont rejetées hors du bassin, et l'or tombe au fond. Il faut de l'eau pour ce mode d'exploitation. Dans quelques endroits entièrement secs, on vannait la terre, ou plutôt la poussière aurifère, comme on vanne le blé ; la poussière s'envolait, et l'or i^estait. Le travail de la battée et du van est fort pénible; il n'était productif que dans les placers très-riches.
D'ordinaire, on exploite l'or par le moyen du berceau. Le berceau est une auge, longue d'un mètre ou d'un mètre et demi, dont le fond est divisé en compartiments par de petites planchettes transversales. Elle est légèrement inclinée, et surmontée d'un tamis à sa partie supérieure. On jette la terre
aurifère dans ce tamis, qui retient seulement les cailloux et le gravier. On fait passer un courant d*eau dans Tauge que Ton agite ; la terre est entraînée, et Tor se dépose dans les compartiments du fond. Au lieu d'eau, on emploie dans certains endroits le mercure; en agitant fortement, on mélp les deux métaux qui se combinent.
Ces deux modes d'exploitation sont bien supérieurs au premier, et ils ont été eux-mêmes perfectionnés : on a imaginé le long-tOTHy qui est une auge beaucoup plus grande encore que le berceau ; mais ces moyens ne peuvent être employés que par des associations de plusieurs persomies, et les Français, auxquels on a reproché en Californie de ne pas savoir travailler en commun, ont eu de ce côté bien moins de succès que les Américains. Ces moyens exigent aussi un capital plus considérable. Ce n'est pas l'auge qui coûte cher, c'est l'eau et le mercure. Il faut des travaux préliminaires assez longs pour conduire un ruisseau à portée de l'exploitation ; le plus souvent même il faut acheter son eau aux entrepreneurs, qui l'ont amenée de la montagne par des canaux et des rigoles, et qui k distribuent à tous les mineurs d'un même canton; une prise d'eau ne se loue guère moins de 24 francs par jour. Quant au mercure, c'est seulement depuis la découverte des mines de la Nouvelle-Almaden en Californie qu'il a pu être employé à l'extraction de l'or; et bien que le prix ait baissé, il est pourtant encore très-élevé.
D'ailleurs tous les frais de la production de l'or ont considérablement augmenté en Californie. Non-seulement il faut acheter son eau ou son mercure, mais il faut de bien plus grands travaux pour se procurer. le minerai. On le trouvait d'abord pour ainsi dire à la surface du sol; aujourd'hui, on le trouve principalement dans les rivières. Il faut en détourner le cours par des digues et des canaux, en dessécher le lit par des moulins d'épuisement, et souvent recommencer trois et quatre fois le même ouvrage, que les crues ont détruit.