‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 8 sur 148 · LA QUESTION DE L*OR. LIV. I, CHAP. I · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE L*OR. LIV. I, CHAP. I

coûtait à la journée de 27 à 43 francs. Les frais d'emmagasinage n'étaient pas moins exagérés : 10 francs par mois pour un sac de farine de 400 kilogrammes, 6 francs pour une caisse de vin, 15 francs pour une malle d'effets; en moins de trois mois, les droits égalaient le prix de la marchandise, dont la vente, même dans les meilleures conditions, suffisait à peine pour couvrir les frais. Pour les éviter, et ne pas tout perdre, les négociants cédaient à quelque prix que ce fût ; on faisait des ventes aux enchères, dont le montant n'indemnisait pas même du fret les expéditeurs. « Les nouvelles reçues de Californie font connaître que la valeur vénale des objets à San-Francisco déroute toutes les idées économiques ; les articles abondants se vendent moins chers qu'en Europe, » écrivait un correspondant du ministre du commerce. Et cependant, à 280 kilomètres de là, les mineurs, réduils à l'impossibilité de renouveler leurs provisions, payaient du biscuit, à moitié gâté, 5 francs la livre, et du pain jusqu'à 7 et 10 francs. Le printemps rouvrit les chemins et produisit encore une fois la hausse à San-Francisco. Chaque changement de saison amenait de semblables perturbations ; les crises commerciales se renouvelaient plusieurs fois par an, et ruinaient ou enrichissaient d'un coup les négociants qui se hasardaient dans \ ces aventureuses spéculations. Une pluie de quelques jours, ^'arrivée d'un navire élevaient ou abaissaient subitement le prix des marchandises. Le hasard trompait les plus prudents calculs. A l'automne de 1880, tous ceux qui avaient de l'argent achetèrent des farines et s'empressèrent de les faire porter aux mines avant les mauvais temps. Les mauvais temps ne vinrent pas. L'hiver fut sec et les routes presque toujours praticables dans le sud. 11 fallut, après deux ou trois mois de magasinage, vendre aux mineurs à raison de 80 centimes la livre la farine qu'on avait achetée pendant la hausse 1 franc à San-Francisco. Les spéculateurs, rendus timides par cet échec, n'osèrent pas acheter à la fin de 1881. Il arriva que l'hiver fut très-pluvieux,

et qu'il y eut presque disette dans les placers. Â Murphys (comté de Galaveras), la farine valut 7 francs 50 centimes la livre, et les boulangers firent payer jusqu'à 8 francs le pain de 10 onces (283 grammes). La cherté était dans un canton pendant que le bon marché était dans un autre. Au commencement de 1851, la farine, qui ne valait alors que 50 centimes dans le sud, se payait 1 franc 10 centimes et 1 franc 75 centimes dans le nord.

Ces variations étaient le propre d'une contrée brusquement enrichie par la découverte d'un trésor, et dans laquelle les relations commerciales n'avaient pas eu le temps de prendre encore un cours régulier. Dans un pays depuis longtemps civilisé, il se produit, grâce à la concurrence, une espèce d'entente secrète et merveilleuse entre les producteurs et les consommateurs; les denrées et les marchandises sont presque toujours au niveau des besoins. L'encombrement et la disette ne se rencontrent qu'à de rares intervalles, et les prix, soumis à la loi de l'offre et de la demande, ne s'écartent pas sensiblement de la valeur réelle des objets. Rien de semblable n'existait alors en Californie. Les marchandises n'obéissaient qu'aux caprices d'une offre et d'une demande perpétuellement variables, et prouvaient par leurs changements mêmes l'exactitude rigoureuse de cette loi économique. Quand un grand nombre de navires, venus de diverses parties du monde, entraient ensemble au port, les marchandises baissaient tout à coup, et baissaient quelquefois au-dessous du prix de revient : l'offre était en excès. Quand les navires tardaient à arriver, ou quand les mauvais chemins ne permettaient pas de faire parvenir les marchandises jusqu'aux consommateurs, la hausse n'avait plus de limite : l'offre ne pouvait satisfaire la demande. Au commencement de l'année 1851 , M. Châtelain caractérisait ainsi la situation :

a Le commerce de la Californie a été jusqu'à présent un mouvement de spéculations aléatoires et factices, plutôt qu'un

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ensemble régulier de transactions. Les besoins impérieux ides nombreux émigrants, attirés dans cette contrée par les résultats brillants.de la découverte de ses gttes aurifères, déterminèrent un appel illimité à la production européenne; les premiers arrivages donnèrent des bénéfices jusque-là sans exemple; les mineurs lançaient dans la circulation leurs richesses si facilement acquises, et ne reculaient devant aucune dépense, uniquement préoccupés qu'ils étaient de satisfaire leurs besoins et leurs désirs. C'est à ce moment que des comestibles étaient souvent payés avec des poignées d*or ; que terrains, constructions de maisons, loyers, transports, tout ce qui, en un mot, peut former Tobjet de la spéculation, était poussé à des prix énormes, et qu'une cfaétive boutique se louait 3,500 piastres par mois (13,S00 fr.). La réalisation était immédiate. Les fortunes se faisaient, se dissipaient et se refaisaient en un clin d'oeil. L'once d'or valait relativement ce que vaut aujourd'hui la piastre, ou, chez nous, le franc. »

Au milieu de ces anomalies, deux grands faits dominent et ont une haute portée économique : le taux élevé des marchandises et des salaires, et le développement de la richesse dans le pays.

La farine valait en moyenne, à San-Francisco, de 400 à 800 francs les 100 kilog. en 1849, 100 francs en 1880, 60 francs en 1851 ; le pain, 12 francs le kilog. en 1849, 6 francs en 1880, 3 francs en 1851; les pommes de terre, 10 francs le kilog. en 1849 et 1 franc en 1851 . La baisse a été très-rapide pendant ces trois premières années, et pourtant les prix en 1881 étaient encore énormes. Ils ont baissé depuis, sans descendre au niveau des prix d'Europe. En 1884, on payait, à San -Francisco, le bœuf, le mouton et le porc de première qualité 3 francs 78 centimes le kilog., le beurre frais de première qualité 11 francs, de seconde qualité 8 francs le kilogr., les œufs frais 6 francs 80 centimes la douzaine^ un dindon 60 francs, les cailles 30 francs la douzaine, le saumon 2

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francs 60 centimes le kilog., les navets 5 francs la douzaine. En présence des prix fabuleux qui suivirent immédiatement la découverte de Tor, un observateur disait, dès la fin de 1848 : c( C!est là, sans doute, un fait transitoire; mais, même en perdant de leur exagération, les prix resteront longtemps en Californie hors de toute comparaison avec ceux des États-Unis. » Il avait raison. L'abondance de Tor produit naturellement l'avilissement de Tor, et l'augmentation de la valeur nominale de toutes choses; c'est ce qui^a eu lieu. Les mineurs ont donné d'abord « des poignées d'or » contre les objets de première nécessité, qui étaient alors rares en Californie, parce qu'avant tout il fallait vivre et que d'ailleurs cet or leur coûtait peu de travail. Les marchandises se sont empressées de se rendre sur un marché où elles étaient traitées si avantageusement, et elles ont fait baisser les prix par leur jpropre concurrence. Voilà pourquoi les prix ont été si élevés, et pourquoi ils ont descendu si rapidement d'une manière constante. Si l'on veut savoir pourquoi ils continuent à descendre encore, c'est parce que, comparativement aux autres pays, l'or est encore en excès «n Californie dans l'approvisionnement général, et que, malgré la cherté des denrée^, le travail de l'extraction laisse encore au mineur de beaux bénéfices> ou du moins de belles espérances. Ils descendront jusqu'à ce qu'ils se soient sensiblement rapprochés des prix du vieux monde, qui, dans le même temps, s'élèvent peu à peu par suite de l'écoulement de Tor en Europe et en Amérique. Alors, la production du métal donnant encore de grands profits et continuant toujours à être très-abondante, la révolution se fera sentir à la fois dans le monde entier; l'or, étant partout en excès, élèvera partout le prix de toutes choses, en perdant lui-même chaque jour une partie de sa valeur. C'est le phénomène qui se produit déjà de nos jours ; mais il faut encore des années avant qu'il s'étende uniformément sur tous les pays commerçants et fournisse partout une même mesure de toutes les valeurs.

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