‹ La question de l'or; les mines de Californie et d'AustralieChapitre 83 sur 148 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La prospérité de Tindustrie et la variation du prix des marchandises nous donnent le secret de la condition des personnes : il n'y a plus, pour ainsi dire, qu'à tirer les conséquences des faits que nous avons analysés.

S I. — LES CDLTIVATKDRS.

On sait que la cherté des vivres n'est pas un mal dont tout le monde se plaigne. Une récolte médiocre est souvent plus avantageuse au fermier qu'une récolte très-abondante, et les vignerons ne craignent pas de dire qu'ils aiment mieux avoir peu de vin qu'ils vendent cher que beaucoup de vin qu'ils vendent à très-bas prix. Pourquoi cette étrangeté qui semble contredire une des lois les plus morales de l'économie politique? C'est qu'il n'en est pas des produits de la terre comme des produits industriels. La concurrence peut promptement multiplier ce3 derniers quand le besoin s'en fait sentir, et elle peut cesser de les produire en aussi grande abondance, lorsqu'elle s'aperçoit que l'acheteur est moins empressé : par là s'établit ordinairement dans chaque profession un certain niveau des profits qui, d'une année à une autre, ne varie pas dans une proportion

bien sensible. Le fermier n'est pas dans le même cas. L'année est-^lle abondante, il a tout à coup une immense quantité dç grains à mendre, sans qu'il y ait au même instant sur le marché beaucoup plus de produits à donner en échange. Le fermier vend à bas prix, et quelquefois à si bas prix qu'il perd, parce qu'il a été obligé pour faucher, rentrer, battre et voiturer 1,000 hectolitres, de dépenser en journées d'ouvriers un quart plus que l'année précédente où il n'en avait récolté que ISO. Si Tannée suivante, il n'en récolte que 500, il ne payera que moitié moins ou à peu près ; s'il vendait l'hectolitre deux fois plus cher, il y aurait déjà pour lui un grand bénéfice ; car il recevrait tout autant, et il aurait déboursé moitié moins. Mais les faits sapassent autrement. Là science a depuis longtemps dé* montré que la hausse suivait une progression beaucoup plus rapide. Le fermier dépense donc moins et vend son blé trois fois plus cher : des deux côtés il fait un bénéfice. Aussi les cultivateurs français sont-ils aujourd'hui dans une situation prospère, bien que depuis la dernière récolte ils se plaignent ; et, malgré les déceptions passagères que pourront leur faire éprouver quelques années de fertilité, ils seront longtemps encore peut-être dans cette situation pendant que durera le mouvement industriel auquel nous assistons. La diminution dç la valeur de la monnaie, grâce à l'influence qu'elle aura sur la production en général, ne pourra guère que leur être favorable. Ceux qui sont propriétaires auront pour eux tout le gain. Ceux qui sont seulement locataires, seront obligés, au renouvellement de leur bail, de partager avec le possesseur delà terre, et de payer un fermage plus élevé. La plus-value du sol sera en définitive un accroissement de la rente. U ne s'agit pas seulement ici d'un accroissement nominal, et nou§ ne disons pas qu'en supposant une baisse de moitié dans la valeur de la monnaie, l'hectare sera loué 200 francs au lieu de 100 francs. Il s'agit d'un accroissement réel, et nous disons qu'au lieu de 100 francs, ce seront 250 ou 300

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francs qu'on payera, parce que la production industrielle devenue plus active rendra la population plus nombreuse ou tout au moins la consommation plus grande, et que la nécessité de défricher des terres moins fertiles ou d'appliquer plus de capitaux à la culture» élèvera le taux moyen de la rente. Dans rhypothèse d'une baisse continue des métaux précieux, une pareille situation ne présente aucun danger, et il y aurait seulement une légère diminution dans les profits que fait en ce moment l'agriculture, lorsque la révolution monétaire et industrielle étant entièrement accomplie, toutes les valeurs auraient repris leur ancien équilibre.

Mais, dans l'hypothèse contraire, si la baisse, s'arrétant, faisait place à une cherté subite des métaux, la position des fermiers serait gravement compromise. Ils auraient, comme beaucoup l'ont déjà fait, passé leurs baux à des prix très-élevés. Tout à coup une baisse considérable et permanente aurait lieu sur le marché : l'hectolitre qu'ils comptaient vendre S6 francs n'en vaudrait peut-être pas 13. Ils seraient incapables de payer des loyers acceptés dans l'espérance d'un profit nominal double. A la prospérité succéderait la gène dans les campagnes, et la France aurait è traverser une crise douloureuse. C'est une remarque sur laquelle nous aurons occasion de revenir. Toutefois, faisons observer déjà qu'il est question d'une baisse permanente produite par une augmentation de la valeur des métaux, et non d'une baisse produite par une bonne récolte : cette dernière a des limites auxquelles la baisse de la monnaie la ramènerait bientôt si elle venait à les dépasser.

Quand nous parlons des cultivateurs, nous ne désignons que les maîtres, propriétaires ou fermiers. Les valets de ferme et les journaliers sont dans une situation bien différente. Ils font partie de la classe des ouvriers dont nous nous occuperons tout à l'heure. Leur salaire est leur principal, quelquefois leur unique moyen d'existence, et les maîtres ne sont

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jamais disposés à élever le taux des salaires, quand ils n'y sont pas contraints par quelque nécessité.

Je connais, sur les confins de la Brie, un village, pays de grande culture, dans lequel cinq ou six fermiers, profitant de la cherté des grains et du voisinage de Paris, font depuis quelques années de brillantes affaires. Le travailleur à gages et le journalier sont loin d^avoir profité de ce nouvel état de ^ choses. Les maîtres maintenaient autant que possible les salaires à leur ancien taux. Les ouvriers se plaignaient. Les moissonneurs nomades, qui, chaque année, viennent du nord louer leurs bras pour couper les récoltes, gagnèrent si peu en 1885, que leur gain leur suffit à peine pour payer leur nourriture et regagner leur village. La plupart ne voulurent pas revenir l'année suivante. Sur plusieurs points il fallut avoir recours aux soldats pour faire la moisson. Les fermiers accordèrent une augmentation. En 1846, on donnait aux sapeurs (ouvriers qui coupent le blé avec la sape) 10 francs, et aux Heurs (qui mettent en bottes le blé coupé) 4 francs par arpent. En 1886, on donna de 13 à 18 francs aux sapeurs, et de 8 à 6 francs aux lienrs. Les sapeurs font, en moyenne, un demi-arpent par jour; les lieurs un arpent. Ils recevaient donc un salaire, les premiers, de 6 à 7 francs 80 centimes; les seconds, de 8 à 6 francs. De plus, on a l'habitude h la ferme de leur tremper la soupe deux fois par jour, à midi et le soir, c'est-à-dire de verser sur le pain qu'ils fournissent un bouillon fait par la fermière avec du lard, des choux ou des fèves. Leur salaire est celui d'un bon ouvrier de la ville. Mais il faut remarquer que la journée commence à quatre heures du matin et ne finit qu'à huit heures du soir, que le travail de la moisson est très-pénible, qu'il faut une nourriture abondante efsubstantielle à l'homme qui s'y livre, que les moissonneurs font des voyages de cent lieues et plus hors de leurs foyers, que le salaire est bien moins élevé dans les provinces éloignées de Paris, et qu'enfin ce genre de profession ne pouvant s'exercer que pen-

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dant un mois, il est juste que ce désavantagé soit compensé par quelques bénéfices. Qu6 Ton mette en parallèle l'augmentation de 20 à 50 pour 100 qu'ont reçue les moissonneurs avec l'augmentation du pain qui, de fr. 30 le kil. en 1848, s'est élevé, en 1886, dans le village, à fr. 45 et fr. 50, c'est-à-dire de 50 à 66 pour 100, et l'on comprendra que des gens dont le pain est la principale nourriture aient plus perdu que gagné à l'élévation des prix.

On peut en dire autant des autres ouvriers de ferme. Dans le même village, la journée était de 2 francs; elle est maintenant de 3 fr. 50 : augmentation de 25 pour 100. C'est peu en comparaison de l'augmentation du prix du pain. Un ouvrier qui a une femme et des enfants peut à peine avec ses 15 francs par semaine suffire à la nourriture de la famille. Quant à ses dépenses diverses, loyer, entretien, etc., il n'aurait pas le moyen de les acquitter, sans les petits profits de la moisson ; le mari gpgne alors deux setiers de blé, et la femme peut glaner un setier : c'est un total d'environ 120 francs que k famille consomme en nature, et qui, pendant quelque temps, lui permet d'employer ou de réserver pour d'autres usages le salaire journalier.

Les travailleurs à l'année, sans être les ouvriers les mieux rétribués de l'agriculture, ont cependant moins souffert au changement, parce qu'ils reçoivent une partie de leur salaire ' en nature. Les charretiers, les valets sont nourris ; ils font deux repas à la ferme, et reçoivent, en outre, deux livres de pain qu'ils rapportent dans leur ménage. Ces conditions n'ont pas changé, et ne devaient pas changer. La partie du salaire payée en argent a seule augmenté; elle variait, en 1846, de 240 à 280 francs pour les charretiers, de 100 à 180 francs pour les valets ; elle est aujourd'hui de 250 à 300 pour les uns, de 150 à 250 pour les autres. Un berger, outre le salaire en nature, qui se compose de douze setiers de blé, et les profits, qui sont de 20 francs à la tonte et de fr, 10 par mouton

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vendu, recevait 300 francs; il en reçoit 380. Il y a donc pour les gens à l'année une augmentation de salaire, comme pour les autres ouvriers de ferme. Elle est, avons-nous dit, de 28 poijr 100 pour les uns ; elle n'est que de 12.80 pour les autres. Cette différence n'a rien que de juste, puisque les gens à Tannée reçoivent en denrées une valeur deux fois plus considérable qu'autrefois. Le berger qui n'aurait pu vendre, il y cinq ans, ses douze s^tiers que 300 francs, les vendait, en 1886, 840 francs.

Cette élévation des salaires est un fait général, bien qu'elle soit beaucoup moindre dans les départements éloignés de Paris. Elle tient aux mauvaises récolles; mais elle tient aussi à une autre cause moins passagère, et elle est une preuve nouvelle, sinon une mesure exacte, de la baisse de valeur des métaux précieux. Toutefois, elle ne rend pas encore à l'ouvrier des campagnes l'équivalent de ce qu'il recevait avant la découverte des mines d'or et la cherté des vivres, et, sans aucun doute, le changement lui a été jusqu'à présent peu favorable.

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