S IL — LES COMMERÇANTS ET LES INDUSTRIELS
Le commerce et l'industrie sont comme l'agriculture : depuis quelques années ils prospèrent; nous l'avons prouvé par les chiffres du commerce extérieur et par ceux des contributions indirectes. Commerçants et industriels ont fait en général des bénéfices. Il est vrai qu'en 1S48 et en 1849 ils avaient traversé une longue et terrible crise politique, et qu'il y avait bien des pertes à réparer. Il est vrai que, depuis ce temps, l'ardeur trop vive de la spéculation, qui a succédé à la stagnation des affaires, a causé bien des déboires et occasionné une crise commerciale. Néanmoins il y a eu une amélioration bien sensible : les faillites, qui, de 1846 à 1880, avaient été au nombre de 3,493, n'ont été que de 2,987 de 1881 à 1888. La cherté
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des vivres est loin d'atteindre la classe des négociants et des industriels aussi directement que celle des ouvriers. Pour Touvrier, la nourriture est la première et la plus forte dépense ; les frais doublent presque quand le prix du pain est doublé. Pour l'industriel, la nourriture n'est souvent qu'une dépense secondaire, et une augmentation de 100 pour 100 sur le pain etla viande, toutes les autres choses restant d'ailleurs les mêmes, n'augmentera peut-être pas ses frais généraux de plus de 30 à 40 pour 100. La vie est devenue cependant pour lui, comme pour l'ouvrier, deux fois plus coûteuse qu'elle n'était il y a dix ans. C'est que de nouvelles habitudes de luxe ont pénétré dans la classe bourgeoise et y sont presque devenues des besoins. L'ouvrier dépense le double pour vivre moins bien qu'il ne vivait autrefois; l'industriel dépense le double pour se procurer plus de bien-être. Tous deux se plaignent également des dépenses excessives qu'ils sont obligés de faire; mais ils n'ont pas tous deux le même droit de se plaindre.
Cette invasion du luxe ne date pas de 1848. Les mines d'or n'en sont pas la cause. Bien avant qu'il fût question de la Californie et de l'Australie, la bourgeoisie avait commencé à se procurer des jouissances qu'elle ne connaissait pas il y a cinquante ans. Le travail, créant la richesse, amenait à sa suite le goût du bien-être, et le faisait pénétrer peu à peu dans tous les rangs de la société. C'était une satisfaction légitime de certaines tendances de la nature humaine ; c'était un progrès dû au développement de l'industrie et à l'accroissement du capital. L'essor rapide qu'a pris l'industrie sous la triple impulsion de la paix intérieure, du crédit et de la baisse des métaux, a, sans aucun doute, contribué à pousser plus avant la société dans cette voie ; et, comme il arrive presque toujours, la société, emportée par cet élan, a dépassé la juste mesure. Le luxe, qui n'était d'abord qu'une conséquence naturelle de la richesse, s'est accru plus rapidement que le capital national ; ce qui ne devait toujours être que l'emploi légitime d'un superflu est
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devenu pour beaucoup un prélèvement onéreux sur le néces-> sâire, et nuit à raccroissement même du capital. C'est là un mal qui, assurément , n'est pas sans gravité, et qui ne nous permet pas de voir nettement les profits qvie le commerce et rindustrie ont faits depuis quelque temps ; mais ces profits n'en sont pas moins très-réels. Quant au luxe, espérons que son excès même le rendra moins durable, et qu'il n'en restera que la somme de bien-être que, dans un pays civilisé, chaque génération apporte aux habitudes ordinaires de la vie, comme un fruit légitime de son traVidil et de ses épargnes.