S III. — LES OUVRIERS
Les ouvriers des villes sont vis-à-vis des industriels à peu près dans la même situation que les journaliers et les gagistes de la campagne vis-à-vis des fermiers, et ce que nous avons dit des uns pourrait s'appliquer aux autres ; car les uns et les autres ont à se plaindre d'une révolution qui a rompu l'équilibre entre le taux des salaires et la valeur des choses.
Dans un pays qui produirait l'or, et où les mines ne seraient pas la propriété exclusive de quelques particuliers, les mêmes plaintes ne se feraient pas entendre. La GMifornie et l'Australie en sont la preuve. En effet, par quels phénomènes s'y est manifestée tout d'abord la révolution? par une augmentation des salaires. Chacun avaitle choix.entre le travail libre des mines et le travail salarié des ateliers ou de la domesticité, et nul n'aurait pris le dernier, s'il n'y avait trouvé un profit égal et même supérieur. Aussi, avons-nous vu en Californie des cuisiniers demander d'abord 150 et 280 francs par jour, et, malgré la baisse produite par l'immigration, un maçon recevoir encore, en 1856, 30 francs, un terrassier, de 10 à 18 francs par jour. C'est que Tor fait, en quelque sorte, naître
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la cherté sur son passage, et que Taugmentation des prix suit la même marche que lui. L'or appartenait d'abord aux mineurs qui le tiraient de la terre ; c'était l'or qui achetait leur travail ; et, comme l'or était très-abondant, le travail était très-cher. Les mineurs achetaient ensuite avec leur or des denrées et des marchandises de toute espèce qui renchérissaient à leur tour en présence de la quantité d'or qu'on offrait en échange*. Mais le renchérissement des produits était postérieur au renchérissement du travail, parce que ï'or n'arrivait jusqu'aux produits que par l'intermédiaire des travailleurs. Les gros salaires ont précédé les gros profils, et il n'y pas eu en Californie et en Australie de crise douloureuse pour la classe ouvrière.
L'or suit une route opposée dans les pays qui ne produisent pas eux-mêmes le métal. 11 n'entre que par importation, et l'importation n'a lieu qu'autant qu'on exporte en échange des marchandises. Ce sont donc les produits qui achètent l'or les premiers, et ce sont aussi les produits qui renchérissent les premiers. Le bénéfice appartient au négociant, au fabricant, à Jacques, à Pierre, comme nous l'avons montré au troisième chapitre de ce livre. L'ouvrier n'y a d'abord aucune part. Il souffre de la cherté, parce que le prix nominal de la plupart des marchandises a augmenté, et qu'avec son salaire, qui est resté le même, il s'en procure une moins grande quantité qu'auparavant. II se plaint; il cesse quelquefois de travailler, et le mattre ne cède d'ordinaire à ses réclamations qu'au moment oiji il comprend qu'il ne lui serait plus possible de trouver nulle part des ouvriers aux anciens prix. Encore augmente-t-il le moins qu'il peut. L'ouvrier qui pouvait se donner quelques jouissances se trouve réduit au strict nécessaire. Bientôt, la baisse des métaux continuant toujours et prenant toujours la même marche, les marchandises renchérissent encore^ et le salaire, malgré l'augmentation, ne suffit même plus au nécessaire. Nouvelle gène ; nouvelles plaintes, suivies d'une augmentation
tardive qui, quelque temps après, devient eHe-même insuffisante. C'est ainsi que, contrairement à ce qui s'est passé en Californie et en Australie, le renchérissement du travail est toujours postérieur au renchérissement des produits dans les pays qui, tels que la France et l'Angleterre, ne produisent pas eux-naêmes le métal. Les gros profits précèdent nécessairement les gros salaires ; et, pendant que Tindustrie et le commerce donnent plus da bénéfices qu'à l'ordinaire, le travail salarié est en général moins rémunéré.* C'est ce qui a eu. lieu déjà au XVI* siècle, époque de grand développement commercial et industriel, durant laquelle les ouvriers se plaignaient sans cesse de l'insuffisance de leurs salaires. C'est ce qui a lieu aujourd'hui; quand la production des métaux sera proportionnée à la production des marchandises, et que par conséquent la baisse aura cessé, les dernières augmentations de salaires auront lieu, et rétabliront enfin, mais tardivement, l'équilibre qui doit exister entre le travail et le prix du travail.
Nous sommes peut-être loin de retrouver cet équilibre déplacé depuis quelques années; la révolution ne touche pas encore à son termei L'étude des faits peut seulement nous faire connaître l'augmentation qui a eu lieu jusqu'à présent, et l'insuffisance de cette augmentation.
Il y a eu sur les salaires en général une hausse qu'il est impossible de nier : preuve. nouvelle de la diminution de valeur des métaux qu'on s'efforce encore parfois de contester. En Angleterre, les maçons avaient 28 francs par semaine en 1850, 26 fr. 25 en 1882, 28 fr. 75 en 1853, 31 fr. 25 en 1854; le salaire des charpentiers s'est élevé dans le même laps de temps de 26 fr. 25 à 30 fr. celui de manœuvres de 15 fr. à 21 fr. 25 ; un tisserand à la mécanique avait, en 1850, 9 fr. 05 par jour, et, en 1886, 10 fr. 30. L'augmentation est de 1 8 pour 100 pour les tisserands, de 18 et 25 pour 100 pour les charpentiers et les maçons, de 48 pour 100 pour les manœuvres. L'augmentation la plus forte devait naturellement porter sur ceux qui
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recevaient le moindre salaire, parce que la cherté des vivres les atteignait plus directement.
En France, le salaire dans les filatures a augmenté d'environ 20 pour 100. Â Paris, l'augmentation est plus forte dans certains métiers, parce que la vie est plus coûteuse.
En 1847,1a statistique de l'industrie parisienne donnait sur la situation de la classe ouvrière les résultats suivants :
204,925 ouvriers avaient été recensés. Sur ce nombre, 740 étaient fils ou parents du patron, 9,123 étaient employés au mois ou à Tannée, et les conditions de leur travail n'étaient pas celles des ouvriers ordinaires; 117,064 travaillaient à la journée, 77,998 à la tâche. Total, 198,062, dont le salaire variait ainsi suivant la profes^on :
Imprimerie^ gravure, papeterie . . . .
Travail des métaux, orfèvrerie, bijouterie,
joaillerie
Travail des métaux, mécanique . . . .
Articles de Paris
Ameublement . . .
Peaux et cuirs
Carrosserie
Bâtiment
Industries chimiques et céramiques . . .
Alimentation
Boissellerie
Fils et tissus .
Vêtement
1 fr. »c.
UOYBNNE.
4 fr. 18 c.
On comptait 27, 4S3 ouvriers recevant moins de 3 francs; 10,393 recevant plus de 5 francs ; 187,217 avaient un salaire de 3 à 5 francs, et la moyenne générale était de 3 fr. 80.
Sur 112,891 ouvrières recensées, 35,085 travaillaient à la journée; 65,541 aux pièces; les autres étaient engagées au mois, à l'année, ou demeuraient dans leur famille. Les salaires se répartissaient ainsi :
INFLUENCE DE l'oR SUR LÀ CONDITION DES PERSONNES. 209
Travail des métaux précieux .
Articles de Paris
Ameublement
Imprimerie, gravure, papeterie Travail des métaux, mécanique
Alimentation
Vêtement
Boissellerie, vannerie. . . .
Industries chimiques ....
Fils et tissus
Bâtiment
Carrosserie, équipements . .
Peaux et cuirs ......