‹ La question de la Légion étrangèreChapitre 15 sur 41 · SUR LES DÉSERTEURS, EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

SUR LES DÉSERTEURS, EN GÉNÉRAL

pect, une résolution toujours bien pénible, puisqu'elle entraîne l'expatriation et la rupture des liens de famille et d'amitié, sans compter les difficultés matérielles. Tels sont Les hommes à qui la fierté la plus légitime a rendu intolérables certaines molestations, ou qui, au nom d'une tradition toujours vivante dans leurs cœurs, ne peuvent pas adopter le culte d'une patrie qu'on prétend leur imposer.

Nous touchons ici à la considération qui est réellement la cause profonde de l'hostilité des Allemands contre la Légion. Cette dernière les gêne, parce qu'elle crée un élément de comparaison que Ton peut interpréter dans un sens défavorable à l'Allemagne : sauf exceptions, chaque Allemand qui sert à la Légion est une protestation vivante contre certaines institutions de son paj^s.

J'aurais voulu m'abstenir de parler de ces choses, car cette partie de mon étude m'expose fort à être taxé d'hostilité systématique, sinon de chauvinisme agressif, par beaucoup d'Allemands: et certes, ce n'est pas dans cet esprit

que j'écris. Je prie donc ceux qui seront tentés de penser ainsi, de faire le petit effort de lire avec patience un exposé qui est nécessaire à la bonne compréhension de cet important sujet.

De même que les journaux allemands ne se lassent pas de rapporter des histoires de supplices infligés à des légionnaires, leurs conïères français donnent fréquemment des informations du genre de la suivante, découpée dans le Temps :

Chalon-sur-Saône, 12 août 191 3.

Un Allemand, nommé Richard Muller, âgé de dixneuf ans, s'est présenté ce matin au recrutement de Chalon-sur-Saône afin d'y contracter un engagement dans la Légion étrangère. Richard Muller était engagé à l'école des sous-officiers de Potsdam. 11 a déerté, dit-il, à la suite des mauvais traitements qu'il 1 subis. 11 porte au bras droit une blessure qui lui a

été faite d'un coup de baïonnette. Ses poignets sont ! meurtris par les chaînes.

Les médecins militaires vont s'assurer qu'il peut servir dans la Légion.

Sans doute, chaque fois qu'un déserteur se présenté ainsi à un bureau de recrutement, en disant qu'il a fui les mauvais traitements dont il était victime, il faudrait pouvoir faire, dans ses déclarations, la part de lexa-, gération et du désir de se rendre intéressant ; même quand il montre sur son corps des traces de coups et de blessures — ce qui esl fréquent — on ne peut savoir si elles ne proviennent pas de quelque rixe après boire ; et il est naturellement impossible de contrôlei des dires qui sont souvent suspects. Et san$ doute aussi, nos journaux sont enclins à accep ter aveuglément ces autobiographies peut-êtr< un peu truquées, à renchérir sur elle, à exa gérer la brutalité régnant dans l'armée aile mande.

Mais il n'en est pas moins certain que le; poursuites pour mauvais traitements de supé

rieurs à soldats, ou pour brimades sauvages d'anciens à conscrits, sont en Allemagne d'une fréquence inconnue partout ailleurs — si j'ai bonne mémoire, on en a relevé plus de 250 au cours de l'année dernière ; et ces poursuites qui, soit dit en passant, n'aboutissent jamais qu'à des peines dérisoires de quelques jours d'arrêt, sont motivées, dans chaque cas particulier, par une longue suite de brutalités. Or, les cas isolés, ou peu répétés, que l'autorité ne juge pas nécessaire de traduire devant un conseil de guerre, sont évidemment beaucoup plus nombreux ; d'où l'on est fondé à conclure que le maltraitement des soldats est bien un trait caractéristique de l'armée allemande.

C'est une constatation qu'il est permis défaire sans y mettre d'intention particulièrement désobligeante et hostile. Il est certain que les mœurs allemandes ont conservé quelques traits de rudesse dont les pangermains vont jusqu'à faire honneur à leur nation, et contre lesquels la protestation des esprits libéraux est de jour en jour plus vive et plus puissante. On

connaît, par exemple, la coutume barbare des I duels d'étudiants, et les balafres répugnantes dont les juristes et les fonctionnaires les plus paisibles tirent vanité, et qui, hors d'Aile- j magne, n'ont d'équivalent que sur les visages j des Cafres. L'été dernier, on apprit avec éton- I nement, par des annonces de journaux, que I certains chirurgiens facilitent cet embellisse- 1 ment aux étudiants, sans douleur et sans danger, en leur tailladant la figure après insensibilisation et avec toute garantie d'asepsie. Or, J au milieu de l'éclat de rire soulevé par cette nouvelle, les vieux Germains protestèrent,non contre le maintien dune tradition aussi fâ- ■ cheuse, mais contre l'amollissement des mœurs et la dégénérescence que dénotait la réduction du nombre des duels! Croit- on que ces mêmes hommes, investis d'un grade dans l'armée, soient très enclins à respecter la personnalité d'un conscrit, ou à la protéger contre les excès d'un subordonné ? Pour eux, la brutalité est un moyen d'éducation à la Spartiate, destiné à aguerrir, à tremper les hommes ; et c'est

faire preuve de vaine sensiblerie, que de la combattre. D'ailleurs, les punitionscorporelles ont-elles été supprimées dans les écoles allemandes? Et pourquoi se montrerait-on plus sensible à l'égard d'hommes faits que vis-àvis de bambins et de fillettes ?

Cette tendance est bien connue dans les pays qui envoient des officiers faire des stages à l'étranger; en Suisse notamment, des plaintes» ont été formulées maintes fois à l'adresse des instructeurs qui, ayant accompli de semblables périodes en Allemagne, en étaient revenus trop prussianisés, non seulement dans leur allure extérieure, mais dans leur manière d'être vis-à-vis de la troupe. Et il y a deux ans, quand il arriva, en plein Constantinople, devant la porte du ministère de la guerre, qu'un lieutenant-colonel de la mission allemande, trouvant qu'une sentinelle ne l'avait pas salué correctement, lui rectifia la position avec sa cravache, et fut tué raided'un coup de baïonnette, cette riposte tragique n'étonna que les officiers allemands.

Eh bien, il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'en Turquie pour trouver des hommes à qui le sentiment de leur dignité rend ces procédés insupportables. Même pour leurs compatriotes, mieux vaut qu'ils désertent, que de se suicider ou de tuer leurs chefs; et en tout cas, on ne peut demander aux étrangers de les considérer comme des criminels.

Sans doute, on conçoit que leur conduite, ainsi que les réflexions qu'elle suggère, soient désagréables aux Allemands; mais est-il juste que ceux-ci s'en prennent à leurs voisins ?

Encore plus brûlante et dangereuse à traiter est la question des déserteurs Alsaciens-Lorrains.

On a vu plus haut que le nombre déclaré de ces derniers, soit 704 non encore naturalisés et 300 naturalisés, contre 1.855 Allemands, est au-dessus de la réalité dans une proportion impossible à déterminer. Mais, quelque réduction qu'on veuille lui faire subir, il est très élevé relativement à celui des Allemands, puisque la population du pays annexé, y compris les immigrés, ne constitue que les 3 0/0 de celle de l'Empire.

Le nombre des engagements d'Alsaciens-

Lorrains a d'ailleurs sensiblement décru : il se maintient, depuis quelques années, entre 200 et 300 par an, alors qu'il était plus que double il y a vingt ans. Entre autres causes de cette réduction, il faut noter que, de 1871 à 1880, on n'accepta pas d'autres engagements que les leurs et ceux des Suisses, et aussi que la loi du 26 juin 1889, admettant, pour certaines catégories d'individus, l'acquisition de la qualité de Français par simple déclaration, permet aujourd'hui à beaucoup d'Alsaciens Lorrains d'entrer directement dans l'armée française sans passer par la Légion étrangère.

Quoi qu'il en soit, l'existence de la Légion, plus connue çn Allemagne que celle de la loi de 1889 sur la naturalisation, met en évidence un fait, que j'énoncerai le plus discrètement' possible en disant que les Alsaciens-Lorrains paraissent servir plus volontiers dans l'armée française que dans l'allemande.

Nous sommes conduits par là à quelques considérations que je dois indiquer, non pour donner à ce travail une allure politique qu'il

importe, au contraire, d'éviter, mais simplement pour exposer les causes d'une situation dont il faut bien constater la réalité.

En dehors des milieux « pangermanistes », on ne trouve plus guère personne pour contester que l'annexion de l' Alsace-Lorraine ait été la plus grande faute commise en politique internationale depuis les conquêtes de Napoléon.

Or, cette faute a été aggravée encore, si possible, par la suite ininterrompue de maladresses qui a sévi depuis lors sur ce pays. Et parmi les fautes secondaires qui vinrent ainsi renchérir sur la principale, une des plus graves consista dans l'imposition prématurée du service militaire à la population annexée.

Lorsque, en 1890, Helgoland fut cédée à l'Allemagne, la Grande-Bretagne ne traitait pas, comme nous en 1871, avec le couteau sur la gorge : elle concluait librement une transaction équitable, et put faire admettre que les habitants de l'île, nés avant son changement de maître, seraient dispensés du service

militaire. Ce dernier n'y fut donc appliqué qu'en 1910, à une génération nouvelle, qui l'accepta d'autant plus naturellement, qu'aucun souvenir de guerre, de conquête et de deuil ne se mêlait à l'idée de son changement de nationalité.

Dès 1893, je montrais, à la suite du remarquable écrivain qui signait Jean Heimweh, « comment on aurait pu gagner les annexés ». A propos de la dispense du service militaire pour une période de vingt ans, je disais (1) :

C'eût, été, de la part des Allemands, la plus grande des habiletés. En ne forçant ni les vaincus de la veille, ni leurs fils, à servir dans les rangs de leurs vainqueurs, on eût diminué dans une proportion considérable le nombre des options pour la France : on eût évité l'émigration des jeunes gens, qui n'a cessé d'appauvrir le pays, de déchirer les familles, de raviver toutes les plaies, de causer des mesures de rigueur, telles que la confiscation des biens des partants ; bref,

(i) V Alsace-Lorraine devant V Europe, par Patiens, Paris, OUendarff.

on aurait ménagé la transition, et, en renonçant à une génération de soldats malgré eux, sécurité bien médiocre pour l'Empire, on aurait vraisemblablement préparé, pour l'époque actuelle, une génération en grande partie allemande.

Mais ce sont là des idées que l'Allemagne bismarckienne était incapable de concevoir. On appliqua donc sans ménagement la loi de recrutement. Les anciens soldats français devinrent des réservistes et des landwehriens allemands ; et l'on incorpora, sans tenir ■compte des souffrances représentées par cette mesure, des jeunes gens parmi lesquels les uns s'étaient engagés avant l'âge pour faire le coup de feu contre l'envahisseur, d'autres avaient eu leur père tué sous le drapeau tricolore, et tous avaient perdu quelque membre de leur famille ou souffert matériellement de l'invasion ! Et pour cela, on invoquait un devoir supérieur, le patriotisme : comme si un peuple pouvait, par ordre, changer de patriotisme comme on change de linge.

A ces considérations /morales s'ajoutaient

celles de l'intérêt personnel dans ce qu'il a de plus légitime. L'Alsacierï-Lorrain incorporé dans l'armée allemande sait bien qu'il n'y peut arriver à rien : toujours dédaigné,sinon insulté, toujours suspect, écarté systématiquement des postes entraînant une certaine responsabilité personnelle, tels que l'humble emploi de télégraphiste militaire, il n'est bon qu'à faire de la chair à canon. Dans l'armée française, et à quelque catégorie sociale qu'il appartienne, il obtiendra l'avancement correspondant à son instruction et à la qualité de ses services; puis ce sera la pension de retraite ou une situation civile, souvent les deux ensemble. Ces choses-là sont de notoriété publique, même au delà des frontières ; il n'est pas étonnant qu'elles déterminent des vocations dans la patrie de Kellermann, de Kléber, de Ney et de Rapp.

Ce n'est pas qu'on ne sente, même en Alsace-' Lorraine, les inconvénients que présente pour le pays l'exode continu de tant de ses jeunes gens, choisis parmi les meilleurs. Le journal

Dur' s Elsass, en résumant, dans son numéro du 4 octobre 1913, l'article de Y Illustration du 19 juillet, l'accompagnait de ce commentaire, auquel il attachait assez d'importance pour l'insérer dans les deux langues :

Personne n'en voudra aux Allemands de chercher à empêcher leurs jeunes gens d'entrer à la Légion étrangère, et nous autres Alsaciens, nous aussi, nous ne pouvons que déconseiller à nos compatrioles d'aller sacrifier leurs forces à la Légion et d'en priver notre pays qui en a tellement besoin.

Mais nous nous élevons contre la manière dont est menée^. l'agitation contre la Légion. Nous sommes outrés des mensonges et des insanités colportés contre la Légion étrangère...

Quoi qu'il en soit, on voit que, parmi les îommes quiontabandonné le drapeau de leur )ay? d'origine pour venir servir à la Légion, [il existe au moins deux catégories, les maltraités et les annexés (y compris les Danois >A les Polonais), auxquels on ne peut, sans me injustice criante, appliquer dans son

sens infamant la qualification de déserteurs. Quant à la situation juridique de ces hommes, quant au droit de la France à accepter leurs services, nous y reviendrons plus loin.

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