ÉSUMÉ DES ANTÉCÉDENTS DES LÉGIONNAIRES
En résumé, les légionnaires peuvent se classer comme il suit, au point de vue de leur conduite passée (bien entendu, abstraction faite des gradés envoyés à la Légion pour y servir au titre français).
Les Français engagés au titré étranger forment environ 45 0/0 du total et se subdivisent en quatre catégories.
D'abord un certain nombre d'anciens soldats mxquels on n'a rien à reprocher : non seuement leur casier judiciaire est vierge, mais 1s ont obtenu à leur corps le certificat de Donne conduite.
Parmi eux, les uns, désireux de suivre la
carrière militaire, viennent à la Légion, au titre étranger, dans l'espoir d'y trouver un avancement plus rapide qu'en se rengageant à j leur corps.
D'autres n'ont eu que plus tard l'idée de reprendre du service, à la suite de revers éprouvés dans la vie civile, mais ils ont dé-f] passé Tâge de 32 ans, à partir duquel la Légion seule leur est ouverte.
La troisième catégorie se compose d'hommell qui ont subi, pendant leur temps de service, trop de punitions de salle de police ou de poison pour avoir pu obtenir le certificat d&j bonne conduite, et qui n'ont donc pas été ad-1 mis à se rengager. Ce sont ceux qu'on appellaJ au régiment les « mauvaises têtes » ; ils n'onipéché que contre la discipline, et souvent paflij des écarts de conduite plutôt que faute d'esll prit militaire. Tel homme, par exemple, qu|j| aimait trop à « sauter le mur » en garnison! I sera un excellent soldat aux colonies.
Enfin, nous trouvons des hommes qui ont des antécédents judiciaires n'entraînant pas
l'exclusion de l'armée, mais les empêchant d'être rengagés dans d'autres corps. Ceux-là, on ne saurait trop le répéter, montrent, par le seul fait de leur engagement à la Légion, qu'ils ont conservé le sentiment de l'honneur, qu'ils sont susceptibles de relèvement.
Quant aux étrangers, ou hommes inscrits comme tels, ils comprennent:
D'abord des anciens soldats, des insoumis et des déserteurs étrangers, sans antécédents judiciaires, ou bien n'ayant commis que des fautes légères ; ils n'ont aucun motif de dissimuler leur identité, et possèdent donc généralement leurs papiers en règle ;
En second lieu, des hommes au passé plus fâcheux, et qui se présentent donc sous un »état civil de fantaisie, et sans aucuns papiers ; et parmi ces derniers se trouvent des Français physiquement ou moralement tarés, ou coupables de fautes graves entraînant l'exclusion de l'armée, et qui ne peuvent donc s'engager qu'en se faisant passer pour étrangers.
Cette dernière catégorie représente évidem-
ment un élément douteux, qui doit être surveillé et tenu sévèrement. A l'épreuve, on y trouve incontestablement beaucoup de spécimens de ce que les officiers appellent « le mauvais légionnaire » : malfaiteurs endurcis, ou bien hommes dégénérés pour cause d'alcoolisme ou de syphilis. Ces dernières tares, souvent héréditaires, peuvent avoir échappé à l'examen médical en France, et ne se révéler qu'au second examen qu'ils subissent en arrivant en Afrique, ou même plus tard, une fois qu'ils sont au service. Il entre donc certainement à la Légion des hommes « non désirables » ; et aussi bien a-t-on reconnu, à cause d'eux, la nécessité de pouvoir annuler éventuellement l'engagement d'un légionnaire.
Mais la très forte proportion des hommes qui, douteux à leur arrivée, servent de cinq à quinze ans de manière absolument satisfaisante, et obtiennent même des grades et des distinctions honorifiques, prouve bien qu'on aurait tort de désespérer d'eux a priori
et de les repousser dans l'abîme ; c'est ce que font les pays qui ferment rigoureusement leurs frontières aux immigrants qui se trouvent, sur une simple appréciation de police, qualifiés de non désirables, et cette ligne de conduite nous paraît bien moins humaine.
D'après tout ce qu'on vient de voir, l'assemblage d'hommes qui constitue la Légion est d'une variété réellement prodigieuse.
En ce qui concerne l'âge, d'abord, on trouve des soldats depuis 18 ans, âge légal mi nimum (ou même moins, dans le cas d'étrangers engagés sans papiers), jusqu'à 55 ans, ⣠extrême de la retraite pour un légionnaire en gagé à 40 ans.
Puis, toutes les nations, toutes les profes sions, tous les milieux sociaux, tous les anté cédents imaginables.
Les livres et articles publiés sur la Légion abondent en détails et en anecdotes pittc
resques sur cet extraordinaire mélange d'hommes et sur l'àme collective, façonnée par tant d'épreuves et de traditions glorieuses, dans laquelle viennent se fondre leurs personnalités.
Le général Bruneau, notamment, lui a consacré de belles pages émues dans son livre, En colonne (1) :
J'ai eu dans ma vie un honneur suprême : j'ai commandé un régiment de la Légion, le 2e étranger.
Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le,souvenir de l'organisme militaire le plus puissant oui ait jamais existé, la lésion romaine.
Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde, Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats qui sont les dépôts de Sidi-bel-Abbès et de Saïda.Là en quelques semaines ou en quelques
(>} Paris, Calmann-Iévy.
mais, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps, ont fondu comme cire, et sont définitivement Ôoulés dans le moule à faire des héros !
Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes les armées ; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi, fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent simplement « voir du pays », neurasthéniques, désœuvrés ; tous ceux qui, ayant perdu l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire soldats plutôt que de se brûler la cervelle : tous ceux que dégoûte notre civilisation veule et décadente, et tous ceux qui sont obligés de la fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de voluptés ; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de l'homme de guerre, le légionnaire.
Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes. Par suite
de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par exemple, que le légionnaire de 2e classe Mu lier, mort à l'hôpital de Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un Hohenzollern !
« Quand ce sera fini », dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur son lit d'agonie, « je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y trouverez un portefeuille et des papiers contenant ma véritable personnalité ; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix ».
Et cet évêque, que je trouvai en faction devant le quartier-général de la division d'Oran, aux grandes manœuvres du 19e corps, en 1894!
Ce prélat, devenu « le plus beau et le meilleur soldat de la Légion », était, paraît-il, un ancien évêque de Corinthe. Et, après avoir parlé de lui, le général Bruneau rapporte longuement l'histoire d'un certain comte Otto von X..., qui, après avoir vécu sous le nom de Justus Perth, s'était engagé sous celui de Dhûrmer, et conserva jalousement son incognito de légionnaire malgré la nouvelle
qu'il était devenu l'héritier d'une fortune de 12 millions de couronnes !
Le lecteur me saura gré de reproduire ici un article que M. Albert de Pouvourville, ancien officier à la Légion, a publié dans le Journal du 28 octobre 1913, sous le titre de Chair à Canon :
C'est ainsi que se sont surnommés eux-mêmes les légionnaires des deux régiments étrangers. Et, pour connaître ce qu'ils font, ce qu'ils disent, il ne suffît pas de lire beaucoup de livres ou de passer quinze jours à Saïda ou à Sidi-Bel-Abbès ; il faut avoir été à la Légion, y avoir obéi comme soldat, y avoir commandé comme officier. Mais, pour connaître ce qu'ils pensent, cela n'a encore été donné à personne, et cela paraît proprement impossible. De l'incroyable amalgame que présente la Légion, nul ne peut savoir que les résultats du mélange. Ils sont magnifiques. Dans ce creuset, où sont précipités les produits les plus divers et étranges, la flamme héroïque, qui toujours l'échauffé, pousse à la surface et rejette au dehors les scories honteuses et ne laisse subsister, sans le moindre alliage, que l'indestructible métal des plus pures vertus militaires.
Mais quelle énergie, quel tact, quel doigté pour commander dans ce milieu où prédomine, avec TA1sacien-Lorrain jeune et furtif, l'Allemand insociable et secret, et même pour y vivre ! Entre tous ces hommes, doués des qualités les plus vaillantes et aussi des vices les plus puissants, qui viennent à la Légion pour se faire, sous l'armature d'une discipline extraordinaire, à la fois de rigueur et de générosité, une existence honorable, ou, mieux, une digne mort, il est une franc-maçonnerie de la discrétion et du silence qui conduit aux actes les plus stupéfiants en apparence.
Un exemple : A Vietri (Tonkin), en 1886, un caporal de légionnaires tient le service topographique aussi bien qu'un polytechnicien. C'est un Allemand, qui a porté l'uniforme des hussards de Brunswick et a été officier d'ordonnance du général de Leszczynski,
>uverneur de Metz. Il est là sous le faux nom d'Egler et on ne sait rien de son passé. Un jour, dans un lot de recrues, arrive un soi-disant Bel<?e, qui sait aussi la topographie et qu'on lui adjoint pour manier l'alidade et l'éclimètre. Les deux hommes se regardent et du même coup d'œil se reconnaissent.. La recrue est un lieutenant français, de l'état-major
de la division de fer, à Nancy, et les deux officiers, qui se sont connus, diplomatiquement, sur la frontière franco-allemande, dans l'éclat des réceptions, des dîners et des ambassades, se retrouvent, au fond de l'Asie, sous le bourgeron anonyme de la Légion. Ils se serrent la main pour se marquer qu'ils se reconnaissent.
Mais ils ne parlent pas du passé ; ils n'en parleront jamais, pas même au lit de mort de l'Allemand, qui trépasse de la fièvre des bois l'an d'après, à Bakhé. Cette rencontre tragique, ce mutisme entêté plus tragique encore, toute la Légion est là. Et ce malheureux portait un des plus beaux noms de l'aristocratie militaire prussienne. On ne le connaîtra jamais : car je ne l'écrirai pas, et suis seul à le savoir.
Les Allemands sont en nombre considérable à la Légion. Pourquoi y sont-ils venus ? Ce n'est pas à moi à le dire, et d'ailleurs on ne le leur demande jamais. On ne leur demande rien : ils disent ce qui leur plaît : ils se taisent, s'ils veulent. Il n'y a plus d'individus à la Légion ; il n'y a que de la chair à canon, numérotée. Et qu'on ne dise pas que c'est cruel. C'est cet oubli total, c'est ce voile épais, c'est cette mort vivante, qu'ils sont tous venus chercher à la
Légion. Ils l'y trouvent ; et la mort elle-même ne dénoue pas les cordons du masque.
J'y eus un ordonnance, à Sontay, en 1890. C'était un singulier ordonnance ; il ne savait rien du tout de son métier, sauf monter à cheval; et, tout en oubliant de cirer les bottes et d'astiquer les cuirs, il baragouinait un irlandais imperturbable. Fort poli, c'était avec une courtoisie exquise qu'il laissait la poussière sur mes tuniques et sur mes parquets. Un matin, au lieu d'entrer dans ma « cainha », il va chez l'adjudant major avec une lettre chargée que le vaguemestre vient de lui remettre. Quand il en sort, il me rencontre, et, sans me parler, il me fait un beau salut civil. Le soir, pincé dans un magnifique spencer rouge-; il dînait à côté de moi au mess des officiers. C'était un cadet d'une grande maison anglaise, qui avait disparu de l'armée des Indes pour une dette de jeu impayée. Son frère aîné venait à 'instant de mourir ; et, toutes créances éteintes, il repartait pour la lutte, capitaine, millionnaire, et jbaronnet.
La caractéristique de l'esprit de cette troupe, où le meilleur et le pire, sans s'étonner, se coudoient, est 'extrême rigueur de la discipline et l'extrême frater-
nité dont sont empreintes les relations entre les chefs et les soldats. Les anecdotes typiques y foisonnent. Je néglige ce coadjuteur de l'évêque de Cracovie, le plus bel ivrogne des deux régiments, qui ne retrouvait son sang-froid que pour dire, près d'un lit d'hôpital, les prières des mourants ; et ce fils d'un illustre amiral français, qui, forte tête, passait sa vie en prison, et qui, titulaire de la médaille militaire, l'accrochait à la porte de son cachot, en dehors (car elle n'était pas punie, elle !) et contraignait la sentinelle de faction à lui porter les armes quand, au cours de sa ronde, il passait devant (i) ! Mais je veux dire l'hisi tpire d'un humble Poméranien, qui vaut mieux, pour l'honneur du corps, que toutes les plaidoiries.
Il était au camp de Phuxa, en 1891, par un des 1 plus terribles étés ; il buvait ferme : l'absinthe, na-.'l turellement, et, qui pis est, l'absinthe coloniale. Un I jour, après les libations coutumières, il rentre à midi I au camp, perdu, sans casque. Insolation : accès de I delirium iremens; il casse tout, rosse son caporal, et I pousse des hurlements de bête fauve. Au bruit, son I
(1) Notons ici, pour le lecteur étranger, que, dans | l'armée française, le salut est dû à l'étoile de la Légion I d'honneur ainsi qu'à la Médaille militaire.
lieutenant de section accourt, le punit, veut l'arrêter. L'énergumène saute sur son revolver, et tire à bout portant sur son officier. Bien entendu, il le manque; mais, dégrisé subitement au fracas de la détonation, il lâche ce cri : « Brute (Dummkopf!) que je suis ! Te faire ça, à toi qui ne m'as jamais frappé ! a Et il tourne l'arme contre lui-même ; et il tire ; l'officier s'élance, détourne le canon ; le coup part, la balle se perd dans la toiture.
Ah ! Ce cri, que j'ai, de mes oreilles, entendu : « Tu ne m'as pas frappé, toi ! » quelle louange de l'ancien troupier prussien à son nouveau chef français ! Et pourtant, avoir tenté de tuer son supérieur, c'est le conseil de guerre, la mort certaine. L'homme descend à Hanoï; il passe au conseil, et par faveur spéciale, il a comme défenseur... l'officier sur qui il a tiré. Et celui-ci est tellement un légionnaire, et les juges sont tellement des hommes, que lePoméranien est acquitté. Or, huit jours après, il payait sa dette. Dans un assaut d'une position chinoise, feu à bout portant et à l'arme blanche, il recevait en pleine poitrine le biscaïen qu'un pirate destinait à son chef. Et ce misérable, qui eût, dans n'importe quelle armée, été fusillé et enterré honteusement, fut inhumé,
trompettes sonnantes et étendards claquant, avec l'appareil tragique qu'il méritait...
Voici maintenant un témoignage allemand, paru dans un organe important du parti radical, la revue munichoise Màrz, du 11 octobre 1913, sous la signature de M. Heintz- Arnault. Après avoir esquissé le tableau de l'arrivée à Bel-Abbès d'un convoi de nouveaux engagés, « venus chercher un refuge dans un milieu étranger qui leur refera une patrie », l'auteur continue de la sorte :
Ici, on ne contrôle pas les déclarations des nouveaux venus. On les inscrit, en haussant parfois les épaules, tant elles se montrent invraisemblables. L'âge varie entre 1 8 et 45 ans (i), mais ces nombres ne sont pas exacts, puisqu'il y a des enfants de 16 ans, qui se font passer pour plus âgés.
Quant aux professions, on inscrit des employés, des ouvriers, des cordonniers, des serruriers, des étudiants, des peintres, etc. Mais souvent, tel homme qui s'est donné pour mécanicien est un ingénieur,
(i) Erreur matérielle, la limite d'âge étant fixée à 4o ans [Note du traducteur).
cet employé a été notaire, ce serrurier est ancien élève de l'Ecole Polytechnique. Beaucoup déclarent être sans profession : car un ancien officier, un prêtre défroqué, ou tel autre qui a pratiqué la médecine, ne seraient pas en état, s'ils avaient déclaré un métier manuel, de prouver, à l'occasion, qu'ils le connaissent.
Le nom ? On prend celui qu'on veut. Il arrive qu'on appelle le nommé Durand, et que quelque temps se passe avant qu'un homme réponde. « Il faut vous souvenir mieux de votre nom, » dit le sousofficier.
Un corps composé d'éléments aussi hétérogènes orme un ensemble très remarquable ; en général, on entend dire beaucoup de bien du légionnaire ; on vante sa rare propreté. Il sait tout faire. Tout. A-t- 3n besoin d'un peintre pour décorer une salle? Il s'en iprésente aussitôt un, qui ornera le plafond de belles 3eurs, d'un combat sanglant. Faut-il un menuisier? Lre voici. Il fabriquera tout un mobilier d'officier, ireut-on un comique, un tragédien, un compositeur, les instrumentistes, pour les fêtes du régiment ? On es a sous la main.
A Bel-Abbès, où la population se compose principalement d'Espagnols pauvres, le légionnaire fréquente les familles, fait le ménage, la cuisine,, et s'assied le soir devant la porte, en fumant la pipe.
Ils se lient facilement, les camarades. Ils se sont compris d'un mot, d'un regard, et portent dorénavant en commun leurs douloureux secrets. Ils ne parlent pas des autres. Ils respectent toutes les obscurités de leur passé.
La maladie de la Légion est le « cafard ». C'est ui»i certain état de dépression, résultant du climat, de l'ébranlement moral, et de l'abus de l'alcool (l'absinthe)...
Suivent quelques exemples de cafard, ajanfl déterminé d'absurdes coups de tête, indivi-î duels ou même collectifs, comme cette extra! vagante équipée des légionnaires d'Aïn-ell Adgar, qui fit tant de bruit en 1908 :
A cinquante, ils se mettent en route, sous la conî duite d'un lieutenant. En rase campagne ils attende™
le train qui va d'Aïn-Séfra à Oran. Ils l'arrêtent, l'envahissent, et obligent le mécanicien à rebrousser chemin. Au bout de 20 kilomètres, ils le font arrêter à nouveau, descendent et marchent en bon ordre sur la frontière du Maroc. Cafard. C'est lui qui les avait réunis. Lne fois réveillés, ils comprirent l'absurdité de leur acte, et rentrèrent.
Quand le légionnaire est atteint du cafard, il continue à boire, et s'il n'a pas d'argent, il vend sa baïonnette, ses vêtements, tout ce qu'il possède, à quelque juif algérien, sans s'occuper de ce qui s'en suivra. Le vin est à bon marché. Dans les bonnes années, il ne coûte même rien : on paie seulement cinq centimes d'entrée à la porte du cabaret.
Le seul remède contre le cafard est l'action, le départ en campagne. On lit, à la décision, qu'on partira demain pour se battre : et déjà le cafard est guéri. Les légionnaires chantent joyeusement :
Tiens voilà du boudin [ter)...
Pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains;
Pour les Belges, il n'y en a plus (1).
(1) Chanson datant de l'époque rappelée plus haut (p. 164), où l'on n'acceptait à la Légion que des engagés Alsaciens-Lorrains et Suisses [Note du traducteur).
Cette chanson est l'appel, la sonnerie de la charge. Ici, c'est l'héroïsme qui entre en ligne.
Au bout de cinq ans. de service, le légionnaire se rengage. De nouveau, au bout de cinq autres années. Alors, au bout de quinze ans, il a sa pension. Il se marie. Il reste en Algérie et devient colon.
Telle est la vie du légionnaire. On peut faire toutes ses réserves sur l'effet politique de cette institution. Mais quand on lit ce que certains journaux prétendent de la vie du légionnaire, celui qui l'a observée sur place pendant longtemps est bien obligé de ~ se présenter pour dire ce qu'il a vu de ses yeux. •
Je ne sais si l'auteur de cet article a servi à la Légion, ou s'il a simplement vécu à côté d'elle ; mais il a certainement pénétré l'âme du légionnaire, et il en a bravement pris la défense contre ses compatriotes.
Cela facilite la tâche de dire quelques mots des mœurs de ces légionnaires, que les Aile-
mands peignent volontiers sous de si sombres couleurs.
Assurément, la Légion n'est pas un pensionnat de demoiselles. Mais quel est le régiment qui ressemble à un tel pensionnat? En tous pays, la caserne est une école de vice ; et ce que Ton peut en dire de plus atténuant, c'est que, pour la plupart des jeunes gens, la contamination ne dépasse pas une sorte de fanfaronnerie qui se traduit en propos et en chants grossiers jusqu'à l'ordure.
Mais à la Légion, la proportion de ceux qui ne se contentent pas de chanter est certainement élevée. Beaucoup vont plus loin, et cela est déplorable.
Seulement, il n'est pas démontré que les vices qu'on y dénonce avec tant de complaisance y soient notablement plus répandus que dans bien d'autres groupements. En tous pays, on a le tort de croire que l'on peut dissimuler ses propres turpitudes en exagérant celles du voisin. En France, dans ce pays qui, faute d'hypocrisie, passe pour plus corrompu
que d'autres, quantité de gens sont convaincus que les « chevaliers de la Table-ronde » sont particulièrement nombreux dans certains régiments prussiens. Ils se trompent grossièrement ; mais on ne les en fera pas démordre,
et certains termes de notre argot montrent combien leur erreur est répandue. En général, pour accréditer une légende de ce genre au sujet du voisin, il suffit d'un seul scandale, que l'on grossît malignement, et dont on aura peut-être demain le pendant en son propre pays.
Quoi qu'il en soit, il est certain que ces mœurs sont fort répandues en Orient et dans un grand nombre de colonies de tous pays, pour des motifs bien connus et qu'il est inutile de développer ici. Il serait puéril de prétendre que la Légion en soit indemne. Mais rien n'autorise à dire qu'elles y soient aussi généralisées qu'on le dit en Allemagne, où, sur ce point encore, on la confond, plus ou moins involontairement, avec certains corps de disciplinaires. C'est une calomnie, que de prétendre
qu'elle soit, à cet égard, sensiblement plus corrompue que tel groupe de blancs, que Ton pourrait citer, vivant en Afrique ou en Asie. Je n'insiste pas sur ce sujet répugnant, qui peut procurer d'amères surprises à chaque peuple qui voudra examiner avec attention ce qui se passe dans ses propres colonies.
Quant à l'ivrognerie, hélas, elle est encore bien davantage le vice caractéristique des pays chauds.
Qu'il me suffise de dire, à cet égard, qu'après avoir parcouru bien des pays où elle sévit, je n'aurais jamais imaginé que Ton pût boire aussi formidablement que je l'ai vu faire suides bateaux allemands naviguant sous les tropiques, ainsi que dans la colonie de l'Est africain allemand. Et j'ai séjourné dans une petite ville du Mozambique, où, sur une population blanche de 200 hommes, il y avait une bien forte proportion d'ivrognes, dont les deux plus fieffés étaient un négociant allemand et un français, agents consulaires de leurs pays respectifs !
Qu'on s'enivre donc à la Légion, dans la monotone vie de garnison, cela n'est ni contestable, ni étonnant. Mais une fois en route, en campagne, l'ivrognerie disparaît comme le cafard, e\i suivant le mot de M. Heintz-Arnaud, il ne reste plus place que pour l'héroïsme.
La vérité est que les accusations que Ion porte si légèrement contre la Légion sont, plus généralement, le procès de la vie coloniale telle que la conçoivent trop de blancs. Nouveaux venus à la colonisation, et n'ayant encore qu'une armée coloniale rudimentaire, les Allemands ont déjà trouvé l'occasion d'enrichir leur langue d'un mot nouveau, le Tropenkoller (vertige colonial), pour désigner l'état d'esprit que beaucoup d'hommes contractent au service colonial: ils doivent bien savoir que cette maladie mentale n'est pas un produit spontané du climat, mais que les excès évitables (et que bien des coloniaux savent heureusement éviter) contribuent puissamment à sa formation.
Qu'ils créent donc — et ils auraient bien raison de le faire î — une Légion coloniale, comme tant d'entre eux le proposent : les mœurs y ressembleront beaucoup à celles de la Légion étrangère... si déjà on n'en peut dire autant de leur petite troupe coloniale actuelle. Heureux, si ces volontaires rachètent leurs défauts par des qualités comparables à celles de nos légionnaires I
La discipline est nécessairement sévère, à la Légion. Mais est-il besoin de dire qu'elle ne comporte ni les sévices ni les outrages au moyen desquels on soulève l'indi- I gnation d'un public trop crédule ? A s'attar- 1 der à ces inepties, on ferait injure, non seulement aux cadres choisis et éprouvés qui se font honneur de servir à la Légion, mais, on] peut le dire, aussi aux soldats qui se laisseraient traiter de manière aussi inhumaine.
M. Albéric Cahuet écrivait très justement à* ce propos, dans l'Illustration du 19 juillet 1913 :
Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le
rappeler en ces lignes, car notre article prendrait les
proportions d'un fabuleux livre d'or... Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement que- tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte discipline, qui n'a point, d'ailleurs, le même caractère impitoyable que celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique, et qui doit être opportune et appropriée à des .éléments d'origine si diverse. c< Il faut », écrit le général Bruneau, « une main de fer dans un gant de velours ; et les colonels qui ont laissé le meilleur souvenir à la Légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer : la bienveillance et la sévérité. ))
Ce serait folie, en effet, que de vouloir appliquer les mêmes méthodes à des hommes si différents les uns des autres par la race, l'éducation, le passé, l'âge, les aspirations. Chacun d'eux constitue en quelque sorte un « sujet » psychologique, qui doit être étudié avec soin, et manié en tenant compte de son individua-
litési tranchée. A cet égard, on peut prédire un bel échec à l'armée allemande, si jamais elle s'avisait d'instituer une Légion étrangère,et de vouloir y appliquer intégralement les méthodes d'éducation, ou plutôt de dressage qui peuvent réussir dans une cour de caserne de Potsdam.
Un exemple, à cet égard, M. Stéphane Lau zanne rapporte, dans l'article cité plus haut un entretien qu'il eut à Bel-Ahbès, avec deux légionnaires allemands, dont l'un avait fait ses deux ans comme grenadier de la garde prus sienne, puis était venu à la j Légion, où il er était à sa quatorzième année de service L'autre avait déserté de Wesel, au bout de trois mois, parce qu'il ne pouvait plus suppor ter les mauvais traitements qu'il subissait de la part de ses anciens.
Je lui demande encore :
— Qu'est-ce qui vous a le plus surpris ici ?
— Tenez, regardez vous-même, c'est ceci... Et, du doigt, il nie montre par la porte des légion
naires qui passent sur le trottoir à côté d'adjudants^
■■d'officiers supérieurs en uniforme, sans avoir à faire le salut militaire. On se côtoie familièrement les uns les autres. Il n'y a ni gêne, ni raideur.
— Daswûrden wir ja nicht in Deutschland sehen ! fait le jeune légionnaire (Cela, nous ne le verrions pas en Allemagne).
En effet, les légionnaires, en ville, sont conr sidérés comme dans un camp, et dispensés d'un salut qui, dans d'aussi petites localités, serait surtout importunant pour leurs supérieurs : cela vaut encore mieux pour la discipline que de laisser ces derniers prendre l'habitude, que Ton peut constater dans les petites garnisons de tous pays, de rendre le salut avec négligence. Mais évidemment, une telle tolérance est incompréhensible pour un Allemand, et Ton conçoit qu'elle lui fasse prendre la Légion pour une bande indisciplinée, dépourvue de tout esprit militaire. Seulement, ces hommes, si négligents en apparence, exécutent fidèlement les ordres donnés, combattent en héros, et se feront tuer pour le
supérieur qui, à la ville, se laissait traiter par eux en camarade.
Pour comprendre le ressort de cette discil pline si particulière qui fait de la Légion un corps unique, il faut, à défaut d'expérience personnelle, connaître un certain nombre d'anciens légionnaires ou d'officiers les ayant commandés. Un de ces derniers, qui a fait campa-j gne avec eux à Madagascar, en Indo-Chine et dans le Sahara, me disait qu'en neuf ans il n'a pas infligé d'autres punitions que des sanctions morales, telles que l'abstention du tutoiement, et qu'il regrettera toujours le temps où il vivait au milieu de ces hommes.
On ne saurait mieux dépeindre les relations existant entre les légionnaires et leurs officiers, que ne l'a fait un de ces derniers, M. Albert de Pouvourville, dans le Figaro du 10 janvier 1914:
Bien qu'il n'ait fait à son chef aucune confidence d'aucune sorte, le légionnaire sait bien qu'il n'est
pas, au regard de son officier, un soldat comme un autre : il est à la fois plus et moins. Il n'est pas un enfant de la même terre et de la même race, capable des mêmes passions et des mêmes amours ; il n'est pas fils du sol national, avec des intérêts et des parents sur ce sol ; il n'est rien qu'un numéro matricule. Mais il est une intelligence et une expérience... Le chef se sent, à chaque instant, observé et jugé par ses soldats, de cette sorte de jugement qui a des motifs profonds, et qui compte. Et l'officier veut, dans chaque circonstance, que ce jugement lui soit favorable. Il y tient. Et il montre pratiquement et publiquement qu'il y tient. Il y a là une réciprocité de contrôle et d'estime intellectuelle, qui n'existe dans aucune autre armée, dans aucun autre pays.
Mais, d'autre part, le légionnaire est un blessé de la vie, « qui est venu chercher à la Légion l'armature militaire qui le tiendra debout et suppléera à sa vertu défaillante ». Cet appui moral dont il a besoin, ce n'est pas la sécheresse d'un règlement qui peut le lui fournir :
Qui lui dira si son effacement volontaire, si son
suicide social lui ont fait du bien ou du mal ? Ce son officier seul qui est son critérium.. .L'officier e sa conscience, vivante et vibrante, et sans appel. B les jugements de celte conscience-là sont d'autaï] plus respectés et redoutés, qu'ils ne sont pas suiv d'une sanction réglementaire, et que c'est l'homrrj lui-même qui a choisi son juge. C'est par un cou; d'œil, souvent furtif, que le soldat sollicitera, av<! une secrète angoisse, l'approbation de son chef, < c'est par un coup d'œil que le chef l'accordera ou L refusera. Et la punition de l'homme qui s'est di minué moralement est imperceptible aux autres l'officier ne parlera plus au soldat, ou il ne le -ié toiera plus, ou il ne le désignera pas à la premier occasion qu'il y aura d'aller se faire tuer, et il 1mettra, peine atroce, à la garde des mulets et du con voi. Et cette condamnation volontairement accepté est pire que tous les châtiments disciplinaires : jV connu un légionnaire qui ne pouvait pas ne pas s'eni vrer le dimanche, et de qui le souci unique étail quand il était ivre, d'être ramené vite au cachoi afin que son lieutenant ne le rencontrât pas dans le rues de Saïda en cet état. Le respect du chef accept et des insignôi honorables ou glorieux que soi mêm
n porte est poussé ici à l'extrême, et on connaît à el-x\bbès ces trois Allemands, tous trois décorés our faits de guerre de la médaille militaire, qui dgeaient, avec une hautaine insistance, les mares de respect dues à cette médaille et qui, le jour ils avaient résolu de « faire la fête », laissaient ur médaille sur leur lit au quartier ! Ainsi, l'officier de légionnaires est le directeur, rbitre muet et incontesté de ces consciences ferées et de ces âmes tortueuses...
Et c'est à leur conduite que cet officier remuait s'il a été lui-même à la hauteur de sa che si difficile. Pour se renseigner à ce sujet, n'a qu'un critérium :
,. Ses soldats, le regard de ses soldats, et, en corne et en campagne, leur manière de servir. Car
seule marque de gratitude de l'homme à qui le îl'à chaque instant rend l'honneur, c'est de servir, ^peccablement la patrie et l'étendard de ce chef. Peut-être comprendra-t-on le lien invisible, mais oit et formidable, qui joint ces silencieux par sespoir à ces silencieux par devoir, et comment e vie, en apparence âpre et rebutante, éveille en
eux tous les enthousiasmes et, à Poccasion, suscite tous les héroïsmes. 11 n'y a là ni contrainte ni discipline : il y a l'effort coordonné de volontés viriles, souples et iandées comme des lames d'acier bien trempé, et à qui, évidemment, rien n'est impossible.
Un trait caractéristique de cet état d'âme est que les légionnaires ne veulent connaîtra d'autres chefs que les leurs, avec qui ils se considèrent comme liés par un lien personnel la Légion leur tient lieu de patrie et d'armée, et le reste ne compte pas pour eux. Un de leurs officiers me racontait que, dans une expédition où Ton avait eu la singulière idée de répartir des légionnaires dans des bataillons de zouaves, on n'en put rien tirer, jusqu'au jour où l'on reconstitua leurs unités ; alors, ils firent merveille. On aurait pu s'attendre à ce résultat; car où l'esprit de corps serait-il porté à son paroxysme, sinon dans un corps qui n'a nulle part de semblable ?
Or, tout comme le légionnaire n'est interchangeable avec aucun autre soldat, on ne
saurait prendre pour étalon de sa discipline ce qui se passe ailleurs, fût-ce dans l'armée française, et fût-ce dans nos autres troupes d'Afrique. Comment donc un auteur allemand, déjà incapable de concevoir la discipline à la française, faite surtout de confiance et* de bonne volonté réciproques, pourrait-il porter un jugement équitable sur celle qui règne à la Légion ? Là, tout est fait pour le plonger dans la stupéfaction. Et comme, évidemment, des officiers et des sous-officiers prussiens, si on leur donnait à commander la Légion, telle qu'elle est, ne sauraient avoir d'autre idée que d'y « mettre de l'ordre » à coups de botte et de cravache, on s'imagine tout naturellement, outre-Rhin, que c'est ainsi que nous menons nos légionnaires.
LES RENGAGES ET CEUX QUI DESERTENT
Pour caractériser la manière dont les hommes sont traités à la Légion, il devrait suffire de constater que 48 °/0 de l'effectif sont des rengagés.
Et sur ce nombre, il s'en trouve beaucoup qui ont repris du service, non à l'expiration de leur premier engagement, mais après avoir quitté la Légion, et goûté plus ou moins longtemps de la liberté.
Certains d'entre eux ont même eu l'occasion de faire des comparaisons qu'ils ont trouvées concluantes. En voici deux exemples.
On sait qu'il existe diverses institutions destinées à aider les légionnaires libérés, en atten-