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SUR LE PRÉTENDU CARACTÈRE LÉONIN DU CONTRAT

En ce qui concerne le caractère léonin qu'un organe aussi sérieux que la Gazette de Francfort croit devoir imputer au contrat d'engagement, la deuxième partie de ce travail a suffisamment montré l'inanité des faits invoqués pour le justifier. Mais il n'est pas inutile d'y revenir brièvement.

Donc, on reproche à la Légion d'imposer aux engagés un service excessif, tout en ne fournissant en échange qu'une rémunération dérisoire, et une existence de privations matérielles et de misères morales ; et c'est par un véritable abus de confiance que de pauvres

égarés seraient amenés dans cet enfer, sans avoir pu soupçonner à quoi ils s'exposaient. Sans vouloir tracer un tableau idyllique dont l'invraisemblance ferait sourire, il faut protester avec indignation contre des assertions aussi éloignées de la réalité.

Le service, à la Légion, est ce qu'il est. A moins de raisonner comme des enfants nourris de romans d'aventures, on ne saurait s'attendre à ce que la vie des légionnaires, consacrée à la conquête, à la défense et à la première mise en valeur de contrées à peine connues, soit comparable à celle d'un paisible employé de commerce, ou même d'un soldat stationné dans une bonne petite garnison de la métropole.

Quant à la rémunération de ce service, elle ne comprend pas seulement l'argent de poche qui, pendant le premier engagement, est le même que celui du troupier métropolitain ; il faut y ajouter l'entretien qui, on l'a vu, est tout à fait satisfaisant, les chances d'avancement, une pension de retraite gagnée en quinze

ans seulement, et la possibilité d'obtenir la naturalisation dans un délai réduit et, par la suite, un emploi civil ou une Concession coloniale. Tout cela constitue un sort, assurément médiocre aux yeux d'un millionnaire, maisj bien supérieur à celui que la plupart des légionnaires avait au moment de leur entrée au service. On est ici en présence d'un cas bien net d'application de la loi de l'offre et de la de-j mande. Telle qu'est la Légion, elle attire beaucoup plus de candidats qu'e ie n'en peut incorporer; on n'a donc aucun motif pour augmenter les frais qu'elle occasionne au budget ; ce serait un pur gaspillage.

— Mais, nous dit-on, la République spécule ici sur la misère de ces pauvres diables ; elle j ne leur accorde, pour prix de leurs services, qu'un salaire de famine. A notre époque, où PEtat s'inquiète partout du sort fait aux tra- \ vailleurs par leurs employeurs, il doit, tout le premier, améliorer les conditions de travail qu'il impose à ses propres agents.

Le reproche aurait plus de valeur, s'il éma-

nait d'un pays où l'exploitation des travailleurs serait impossible. Or, sans doute, l'Allemagne possède une législation ouvrière très avancée, et les lois d'assurance et de protection y sont particulièrement développées. Mais ces lois ne peuvent aller jusqu'à garantir à l'ouvrier des conditions de travail qui, dans leur ensemble, soient seulement comparables à celles de la Légion. J'ai eu l'occasion, par exemple, au cours de certaines longues traversées, de me rendre un compte précis des conditions qu'une grande compagnie allemande de navigation fait à son personnel, depuis le capitaine jusqu'au dernier chauffeur et aux gens de service ; eh bien, sans entrer dans des détails qui seraient déplacés ici, je puis dire que, pour les officiers, ces conditions sont des plus médiocres, et que, pour le personnel inférieur, elles sont franchement inhumaines. Mieux vaut être légionnaire que matelot de pont, chauffeur, ou steward à bord d'un de ces bateaux.

Il est néanmoins intéressant de constater

qu'un auteur, en France, a reconnu qu'il peu y avoir quelque chose à réformer dans l'organisation de la Légion, et que ses proposition tendent uniquement à améliorer sur quelque:1 points la situation matérielle des hommes je veux parler de M. André Fribourg et di dernier article de la série qu'il a publiée dam Y Opinion (13 décembre 1913).

En premier lieu, il insiste pour qu'on réalise enfin la création, proposée en 1904, adoptée par le Sénat en 1908, et oubliée depuis lors à la Chambre des Députés, d'un régiment étranger de cavalerie et d'un bataillon étranger d'artillerie.

Cette mesure est demandée par beaucoup de légionnaires qui, ayant servi dans ces armes, passeraient avec joie dans les nouvelles subdivisions; elle déterminerait l'engagement d'un grand nombre d'hommes qui ont le goût du cheval et répugnent à marcher, le sac au dos, sous le soleil des tropiques ; enfin, elle augmenterait notablement la valeur militaire de la Légion, dont elle ferait une véritable

petite armée. On ne peut que la recommander aux pouvoirs publics (1).

En second lieu, les légionnaires sont très désireux de voir améliorer leur solde.

C'est là un sentiment très naturel, et qu'ils partagent d'ailleurs avec tous les militaires et tous les fonctionnaires de tous les pays.

Pour les raisons exposées plus haut, cette mesure ne semble pas indiquée actuellement, en ce qui concerne les simples légionnaires accomplissant leur premier engagement ; et elle le serait encore moins si, comme nous le proposons, la durée de cet engagement était ramenée de cinq à trois ans. Il n'y aurait lieu d'y recourir que si le nombre des engagés venait à fléchir sensiblement.

(i) Déjà pendant la guerre du Mexique, on a formé deux escadrons étrangers, à 200 hommes chacun. Les « compagnies montées » actuelles ne sont pas de la cavalerie ; elles possèdent simplement un mulet par deux tommes, de sorte que leurs hommes, en route, puissent se reposer alternativement. Elles constituent une « infanterie nontée », ou plutôt « demi-montée », car elles ne peuvent 3as prendre les allures vives comme l'infanterie montée oroprement dite, où tout le monde est à cheval.

Mais des avantages, dans le détail desquels! il est inutile d'entrer ici, pourraient être accordés aux rengagés, sous forme de hautes |: paies et de primes.

Et surtout, il importe de faire disparaître ai plus tôt l'anomalie incompréhensible qui fai que la solde et la haute paie sont moindres pour les étrangers que pour les Français c'est là une injustice dont l'absurdité saute aux yeux.

Mais tout cela, ce sont de petites améliorations de détail, d'un caractère administratif e ! intérieur, et qu'on ne mentionne ici que poui être complet. Si on les réalise, on verra venir plus de postulants, et l'on aura donc plus de choix entre eux. Mais en attendant, la situation actuelle ne justifie certainement pas h tapage qu'on mène, outre- Rhin, à son sujet.

Ainsi, il suffirait de répondre aux critique: allemandes par l'argument classique des éco nomistes, par l'invocation de la loi de l'offr< et delà demande.

Mais on a vu plus haut à quel point ces cri

tiques sont peu fondées. Les légionnaires exercent un métier pénible, cela est incontestable. Mais ils sont avertis de ce qui les attend à cet égard. Ils le savaient certainement avant de songer à s'engager — personne n'est assez fou pour s'imaginer que le service militaire aux colonies soit une sinécure de petit fonctionnaire oisif ; et, avant de les engager, on a eu soin de leur rappeler qu'ils allaient contracter de dures obligations.

Par contre, leur existence matérielle est assurée dans des conditions excellentes, supérieures en tout cas à celles que la plupart d'entre eux pourraient se procurer dans la vie civile, et qui ne craignent la comparaison avec celles d'aucun régiment de leur pays d'origine.

Enfin, quant à leur traitement moral, ce qui est certain, c'est que pour ces hommes, dont la plupart sont des épaves de la vie, victimes soit du sort, soit de quelque faute qu'ils veulent racheter, il représente le réconfort et le salut.

Sans doute, quelques voix isolées prétendent

avoir rapporté de la Légion une impression contraire. Accordons que, parmi les conférenciers qui scandalisent tellement les oreilles allemandes, parmi les Hasselmann, les Mertinat,les Kull, et autres personnages douteux du même acabit, il se trouve réellement quelques anciens légionnaires qui aient été- maltraités par des chefs indignes. Ne constate-t-on jamais des abus individuels analogues dans d'autres armées?... Je n'insiste pas; certaines comparaisons seraient trop faciles, et je les laisse à la presse libérale et socialiste allemande.

LES DÉLINQUANTS ET LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'iDENTITÉ

La question de l'engagement d'hommes poursuivis ou condamnés pour des crimes ou délits de. droit commun est fort complexe.

Je crois avoir montré, par des exemples assez probants, combien il serait regrettable de fermer la porte de salut que la Légion ouvre à ceux de ces dévoyés qui ont conservé assez de bons sentiments et de ressort pour venir s'y présenter : au point de vue de l'intérêt général de la société, la compassion et une aide exigeant de l'assisté un énergique effort personnel me semblent, en pareil cas* pltfs recomman-

dables qu'une froide rigueur confinant au pharisaïsme.

Or donc, pour pouvoir engager ces sujets si dignes d'intérêt et qui, grâce à leur volonté de réhabilitation, deviennent les plus merveilleux soldats, on a imaginé l'expédient consistant à n'exiger aucuns papiers de ceux qui, n'en produisant pas, sont ou se disent étrangers. De cette manière, on ignore ce qu'ils ont sur la conscience, et l'on échappe à l'obligation de les refuser, ou même de les livrer à la justice s'ils se trouvent sous le coup d'une poursuite.

Il est tout à fait indispensable de se réserver la possibilité d'engager ces hommes, et de leur garantir le secret absolu sur leur passé. La première sécurité nécessaire à ceux qui demandent asile à la Légion consiste à y être incorporés sous un nom d'emprunt, soit qu'ils aient à cacher une faute quelconque, soit qu'ils; aient simplement des raisons intimes ou de famille pour désirer n'être pas connus. Ni leurs camarades, ni même leurs chefs ne doi-

LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'iDENTITÉ 309

vent pouvoir pénétrer leur pénible secret, qui permettrait, soit de les molester, soit de les tourmenter sans intention malveillante et par simple indiscrétion. La certitude de pouvoir ainsi s'enterrer vivant constitue la force principale et la valeur propre de la Légion, et cimente entre ses soldats une camaraderie, une solidarité inébranlable, qui en font la troupe la plus solide qu'on puisse concevoir, une troupe qu'aucun ennemi n'a jamais pu mettre en échec.

Mais il y a pourtant quelque chose^de choquant à ce que l'on puisse confier ainsi une arme, la garde d'un drapeau, une parcelle de l'autorité publique, à un anonyme dont personne ne connaît la véritable identité, dont personne n'a pu apprécier — fût-ce parfois avec une indulgence excessive — la capacité de relèvement. Il est plus grave encore de s'exposer de la sorte à accepter — bien que, je le répète, le cas ne puisse se présenter que rarement, des êtres réellement abjects, dont on devra subir la présence pendant assez long-

temps, jusqu'à ce qu'ils désertent ou se soient mis dans le cas d'être chassés. Et, enfin, puisque l'on juge utile, et avec raison, d'assurer éventuellement le secret aux étrangers, on doit, dans les mêmes cas, l'accorder aux Français, ouvertement, sans les astreindre au subterfuge consistant à se dire étrangers.

Or, tout cela peut se concilier sans peine. A cet effet, l'homme qui, au moment de s'engager, ne fournirait pas le dossier prescrit par le règlement, serait tenu de montrer ses pièces d'identité au sous-intendant militaire, et à lui seul : s'il ne possédait pas les dites pièces, il devrait faire connaître son identité à cet officier supérieur, en lui donnant le moyen de procéder à une vérification rapide et discrète de sa déclaration. L'engagement serait accepté, en tout état de cause, sous le nom et la qualité choisis par l'intéressé ; mais, on va voir, il serait révocable dans certains cas.

Les renseignements recueillis seraient expédiés, sous pli scellé, par le sous-intendant, agissant toujours en personne, au général

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