‹ La question de la Légion étrangèreChapitre 6 sur 41 · LA TENDANCE INSIDIEUSE · texte numérisé non relu

LA TENDANCE INSIDIEUSE

n'y plus accepter de volontaires allemands.

Les prémisses de ce raisonnement impliquent une forte dose de naïveté ; car enfin, il n'y a guère de raisons pour que l'opinion, dans tous les pays, épouse des griefs notoirement imaginaires. Mais quelle naïveté plus grande encore, que celle qui consiste à croire à l'efficacité de cette méthode.

C'est fou !

Il faut réellement avoir une bien maigre notion de la psychologie des peuples, et plus particulièrement de celle du peuple français, pour concevoir et exposer ouvertement une tactique aussi puérile, aussi contraire au but poursuivi. De semblables suggestions, si elles se généralisaient, justifieraient, peut-être plus encore que les violences des pangermanistes, l'avertissement, cité plus haut, de la Correspondance helvétique.

l'enquête de la gazette nationale et le yorwaerts

Voici maintenant une série d'opinions particulièrement intéressantes, comme émanant d'hommes politiques bien connus, parmi lesquels les chefs de plusieurs fractions du Reichstag. Ce sont les réponses à une enquête que la National-Zeitang , organe national-libéral, c'est-à-dire chauvin, avait entreprise dans les milieux parlementaires, et dont le résultat fut publié le 3 septembre.

La déclaration la plus catégorique, et la plus dangereusement agressive, émane naturellement du général en retraite von Liebert, député au Reichstag, membre du parti del'em-

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pire, et l'un des chefs les plus remuants de l'Association pangermaniste :

Il n'y a pas d'autre moyen à employer qu'une action diplomatique, pour représenter à la République française la honte et l'inconvenance de ce trafic d'hommes, et l'amener à y mettre fin. Les amis de la paix, à La Haye et ailleurs, auraient tout lieu de travailler à faire disparaître ce ferment d'antipathie durable.

Le député Bassermann, chef du parti national-libéral, et chauvin non moins notoire, ne va pas jusqu'aux remontrances diplomatiques, mais n'hésite pas à vouloir porter la question sur le terrain parlementaire, guère moins dangereux que celui de la diplomatie :

Il n'est pas douteux que, dans sa prochaine session, le Reichstag s'occupera du scandale de la Légion étrangère française. Le mieux sera de poser la questionne la protection des sujets allemands contre les racoleurs et leurs complices, au moyen de propositions d'initiative ou de résolutions, que l'on transmettrait sans retard à une Commission. Celle-ci aurait à rechercher les moyens législatifs de mettre fin au raco-

lage, et à faire des propositions positives» En attendant, on continue de constituer en Allemagne de associations pour combattre la Légion. Leur première tâche est de réunir et de contrôler les matériaux existants, de montrer au gouvernement impérial et au Parlement la nécessité d'une action législative, et de préparer ainsi le terrain pour la législation future.

Un autre national-libéral, le docteur Liej mann, député de Charlottenburg, dit :

Je m'oppose par principe à l'idée de créer une légion étrangère allemande en face de la française : nous n'avons pas le droit d'infliger à notre armée l'affront d'y constituer un semblable foyer de purulence. C'est pourquoi il semble n'exister qu'un moyen d'amener la « chevaleresque » France à supprimer le scandale contre la civilisation que constitue la légion : il faut que le dégoût et les manifestations réitérées de tout le monde civilisé lui fassent comprendre qu'un Etat qui, même aux colonies, appuie son pouvoir sur des moyens aussi malpropres, est en dehors des bonnes mœurs du xxe siècle.

Les députés de gauche se montrent pour la plupart aussi mal informés, aussi pleins de

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préjugés contre la Légion ; mais au moins certains d'entre eux font-ils preuve déplus de modération, de plus de sentiment des convenances internationales.

M. Gothein, à la vérité, n'a pas fait, à cet égard, un effort suffisant :

A la place du devoir de défendre la patrie, nous voyons ici le métier payé de tueur d'hommes pour le compte d'un peuple étranger. Le maintien par la France de cette institution, qui n'existe plus dans aucun pays civilisé, s'explique par la stagnation de la population. Dans un pays comme la France, qui se prétend encore aujourd'hui le représentant des idées de la grande Révolution sur le droit de la personnalité humaine, cette manière de recruter une troupe est doublement répréhensible. Les États civilisés ont conclu des ententes internationales pour réprimer la traite des blanches et l'esclavage, mais ils ont maintenu pour cette sorte d'esclavage une exception profondément regrettable; c'est une nécessité urgente, que de combler cette lacune.

Le député radical Heckscher voit dans l'existence de la Légion un obstacle permanent à

toute nouvelle tentative de rapprochement franco-allemand.

Le député radical Mugdan écrit :

Je considère comme des moyens inopérants l'établissement de pénalités contre l'entrée dans la Légion étrangère, ou la mesure, que Ton a proposée, de rendre plus difficile aux anciens légionnaires leur retour en Allemagne. Celui qui veut rentrer dans sa patrie doit y être admis ! Cela, bien entendu, sans préjudice des dispositions concernant ceux qui se sont soustraits au service militaire. Ce serait le devoir du peuple français, de débarrasser la France d'une institution aussi indigne.

Avec le député radical Mùller-Meiningen, on arrive enfin dans le domaine des idées raisonnables. Ses propositions tendent surtout à retenir les jeunes Allemands dans leur pays, et sont les suivantes :

i° Traitement absolument humain et bon des soldats dans l'armée allemande, punition très sévère des bourreaux et insulteurs de soldats ;

2° Répression très énergique des balourdises bureaucratiques. Notre bureaucratie a déjà sur la cons-

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cience maints jeunes Allemands, à ce point de vue ;

3^ Essai d'obtenir l'interdiction de rengagement déjeunes gens mineurs dans la Légion; cela, par la voie internationale à défaut de la voie diplomatique ;

4° Enfin, création d'une « Légion coloniale volontaire » allemande^ pour tenir compte du goût pour les aventures qui pousse beaucoup de nos jeunes gens à entrer dans la Légion française. On devra donner à cette troupe certains privilèges extérieurs, et, en présence de certains petits péchés de jeunesse, on évitera les formalités bureaucratiques! Mais l'essentiel est et restera toujours d'affermir l'amour de la patrie et de l'armée non par un vain patriotisme de hourras et de fêtes (î), qui se dissipe rapidement, mais la justice, qui est le fondement de tout ordre dans l'Etat.

(i) Les Allemands donnent le nom de Hurrah-palriotismus à cette forme dégénérée du patriotisme que pratiquent les pangermanistes, les associations des vétérans et autres groupements similaires, et qui consiste essentiellement, comme celui de notre Ligue des patriotes, des camelots du roy, des jeunesses plébiscitaires, en discours, acclamations, injures, manifestations turbulentes, chansons de café-concert et représentations de drames ineptes.

Il était difficile de dire mieux ; mais peutêtre le député démocrate-socialiste Wolfgang Heine y est-il parvenu :

Ceux qui prêchent le dédain de la paix sont cause que nos jeunes gens se laissent séduire par le service de guerre à l'étranger. Je crains que les menées de la Jeu ne- Allemagne et de tout ce qui en dépend ne déterminent un accroissement des enrôlements à la Légion. Beaucoup de légionnaires sont, paraît-iL, des déserteurs allemands, qui sont poussés dans les bras des racoleurs étrangers par l'exagération de la discipline et la crainte des punitions trop sévères. Il s'y trouve probablement une forte proportion d'éléments de moindre valeur intellectuelle, d'hommes à volonté faible, qui sont les premiers à entrer en conflit avec la discipline militaire. Il faut citer enfin, comme mobiles qui poussent souvent à entrer à la Légion, l'insuffisante éducation de la personnalité, la misère, le chômage, les traitements et congédiements arbitraires et les autres souffrances sociales des déshérités du sort.

Nous trouvons encore dans cette réponse Terreur, si répandue en Allemagne, sur la manière dont s'opérerait le « racolage » pour

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la Légion, ainsi qu'une conception bien singulière et contradictoire de la valeur morale des engagés ; car enfin, si cette valeur est si médiocre, si ce sont des hommes dénués de volonté, comment concilier ce fait avec le reproche, absolument justifié, qui est adressé à Técole allemande, de ne pas travailler à développer le sentiment de la personnalité, de chercher au contraire à l'étouffer sous le poids de la discipline ? Ceux qui s'évadent des régiments allemands ne sont-ils pas précisément ceux qui sentent le plus vivement à quel point leur personnalité y est sacrifiée ?

Ces réserves faites, il faut reconnaître le courage avec lequel MM. Mùller-Meiningen et Heine invitent leurs compatriotes à faire un retour sur eux-mêmes, et à reconnaître que, pour détourner les Allemands de la Légion, il faut améliorer, dans leur propre pays, la condition des travailleurs et des soldats.

L'organe du parti socialiste, le Vonoaerts,

tient un pareil langage, et montre une réelle impartialité. Le 8 septembre, il reproduisait les déclarations d'un ancien légionnaire, qui proteste contre les calomnies courantes. Pendant toute son instruction, déclare-t-il, ■ c'est à peine s'il entendit une injure; et quand une parole rude tombait, c'était en plaisantant :

Le service est très dur, l'homme doit donner tout ce qu'il peut ; mais, dans son service, il est traité comme un soldat, et on peut presque dire avec amitié. Ce qui rend la vie si dure n'a rien à voir avec les choses militaires.

Mais la vérité, d'après le Vorwaerts, est que les partis bourgeois veulent atteindre les effets — l'insoumission et la désertion — sans s'attaquer à la cause (1) :

Qu'il soit permis en Allemagne, pour un entant du peuple, de devenir officier, comme dans la Légion : que les punitions excessives ou les mauvais traitements dont se rendent coupables les officiers et les

(i) Reproche injustement généralisé, comme le montre la déclaration de M. Mûller-Meiningen.

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