‹ La question de la limitation des armements de nos joursChapitre 23 sur 70 · Livre jaune, la Conférence internationale de la Paix · texte numérisé non relu

Livre jaune, la Conférence internationale de la Paix

On le voit, c’est par la limitation des armements que le gouvernement du tzar comptait réaliser la paix. Dans la première circulaire c’est le seul moyen indiqué, et l’on remarquera qu'aucun procédé pratique n’est proposé pour parvenir à cette limitation ou à cet arrêt des armements. Nous avons voulu citer le document dans ses parties essentielles, parce qu'il constitue un résumé fort exact de tous les arguments mis en avant pour faire valoir la nécessité ou l'utilité d’une réduction des armements, budgets et effectifs, mais nous n’y trouvons rien de plus que dans les discours des pacifistes ou des leaders de gauche.

Cette absence de précision faillit compromettre Île succès de la conférence. Les gouvernements firent les réserves d'usage en ce qui concernait les questions politiques, et le soupçon naquit aussitôt, fatalement, que la Russie poursuivait un but d'intérêt personnel, qu’épuisée par ses armements, qui, étant donné l’immensité de l’empire doivent, pour être efficaces, avoir une ampleur plus grande que ceux des autres puissances, elle voulait éviter de se trouver fatalement distancée (1). En face de l’accueil délirant

1. On remarquera que le Transsibérien, en pleine construction à l’époque, engloutissait des sommes considérables, le budget russe de 1897 prévoyait 397 millions pour les communications, et la première utilisation de cette voie ne devait pas être précisément pacifique puisqu'elle servit à transporter les troupes vers les combats de Moukden et de Port-Arthur.

de l'opinion (1), l'accueil de la Chancellerie s’anñonçait plutôt froid (2), aussi le ministre russe des Affaires étrangères envoya-t-il à la date du 30 décembre 1898-11 janvier 1899 une deuxième circulaire dont le ton et le contenu diffèrent singulièrement de ceux de la première.

Elle commence par affirmer que la première démarche du gouvernement impérial reçut des diverses puissances un accueil empressé, ce qui, en termes diplomatiques, n’était certainement pas un mensonge, et qu'à cette époque rien ne semblait s'opposer à la réalisation du projet, ce qui n’est peutêtre pas tout à fait exact, car la guerre hispanoaméricaine venait à peine de finir, et l'Angleterre commençait déjà ses préparatifs contre le Transvaal.

Le comte Mouravieff continuait : «Malgré le grand courant d'opinion qui s'était produit en faveur des idées de pacification générale... plusieurs puissances ont procédé à des armements nouveaux... et en présence de cette situation incertaine, on pouvait être amené à se demander si les puissances jugeaient le moment actuel opportun à la discussion internatiopale des idées émises dans la:circulaire du 12- 24 août. »

1. V. l’article de M. Desjardins le Désarmement dans la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1898.

2. V. les citations de l’article de M. de Lapradelle, Rev. gén. de droit internat, octobre-décembre 1899.

En effet, si à la Chambre française il se trouva un naïf pour proposer immédiatement de supprimer les périodes d'instruction, en Allemagne, le ministre de la Guerre proposa d'augmenter de 25.000 hommes les effectifs et demanda l'urgence, car il fallait prendre date avant toute limitation éventuelle. C'était en outre le moment de Fachoda.

Toutefois, sans se décourager, le gouvernement impérial, &« espérant que les élémenis de trouble feraient bientôt place à des dispositions plus calmes », était d'avis que l’on pourrait procéder au moins à un échange de vues sur les points suivants : suivait alors. le programme, plus précis, et surtout infiniment plus étendu que celui qu’indiquait la première circulaire. Sans doute la première place appartenait encore à la limitation des armements. Il importait d’abord :

« De rechercher sans retard les moyens de mettre un terme à l’accroissement progressif des armements de terre et de mer, question dont la solution devient évidemment de plus en plus urgente, en vue de l'extension nouvelle donnée à ces armements », mais on y ajoutait qu’il fallait « préparer les voies à une discussion des questions se rapportant à la possibilité de prévenir les conflits armés par les moyens pacifiques dont peut disposer la diplomatie internationale ».

Et comme là encore, sauf l’allusion à l'arbitrage

que recèlent les mots « moyens pacifiques », il n’y avait rien de précis, suivait l’énumération des « thèmes à soumettre » à la conférence.

Les procédés de limitation des armements sont ici spécifiés :

« 1° Entente stipulant la non-augmentation pour un terme à fixer des effectifs actuels, des forces armées de terre et de mer, ainsi que des budgets de guerre y afférents ; étude préalable des voies dans lesquelles pourrait même se réaliser dans l’avenir, une réduction des effectifs et des budgets ci-dessus mentionnés. »

Ceci était déjà loin du rêve des pacifistes qui, à l'apparition de la première circulaire, avaient du premier saut été jusqu’à prédire un désarmement général (1). Il ne s’agissait plus ici que d’un arrêt dans les armements, qui les maintiendrait en tout cas à leur taux actuel, et, subsidiairement « même dans l’avenir », d’une réduction des effectifs et des budgets. Il y avait déjà là de quoi briser bien des illusions.

En outre, comme s’il eût craint que les espérances ainsi restreintes ne fussent encore irréalisables, le

1. Le comte Mouravieff avait déjà d’ailleurs, dès octobre 1896, détrompé personnellement la baronne de Suttner, et déclaré que la Russie ne considérait guère comme possible qu'un arrêt au maximum actuel (De Lapradelle, Rev. gén. de droit internat. privé,

rc

comte Mouravieff énumérait certaines mesures de détail qui sans être une diminution d'ordre général des armements, pourraient passer pour un acheminement dans cette voie.

« 2° Interdiction de la mise en usage, dans les armées et les flottes, de nouvelles armes à feu quelconques et de nouveaux explosifs, aussi bien que de poudres plus puissantes que celles adoptées actuellement, tant pour les fusils que pour les canons. »

3 Limitation de l'emploi dans les guerres de campagne des explosifs d’une puissance formidable déjà existants, et prohibition du lancement de projectiles ou d’explosifs quelconques, du haut des ballons ou par des moyens analogues ;

4 Défense de l’emploi dans les guerres navales de bateaux torpilleurs, sous-marins ou plongeurs, ou d’autres engins de destruction de la même nature ; engagement de ne pas construire à l’avenir de navires de guerre à éperon.

Sur chacun de ces points particuliers continue d’apparaître l’idée d’arrêt ou de limitation, voire de recul, teintée de sentiments analogues à ceux qui ont inspiré la Convention de Saint-Pétersbourg de 1868. Nous aurons d'ailleurs à apprécier la valeur ou même la légitimité de ces barrières au droit des États et surtout des États faibles de se défendre de leur mieux.

Suivaient enfin trois articles qui n’ont trait que

bien indirectement à la pacification et à la limitation des armements, et qui paraissent n’avoir été mis là que pour donner à la conférence un aliment suffsant, en cas de stagnation fâcheuse des discussions :

5° L'adaptation à la guerre maritime de la Convention de Genève.

6° La neutralisation (?) des navires ou chaloupes chargés du sauvetage des naufragés.

7° La révision de la déclaration de Bruxelles relative à la guerre terrestre.

Enfin le programme se terminait par ce qui, à notre sens, aurait dû en être le premier et le plus important article : l'étude des moyens pacifiques destinés à fournir des solutions pacifiques aux conflits internationaux.

8° Acceptation, en principe, de l’usage des bons offices, de la médiation et de l'arbitrage facultatif, pour des cas qui s’y prêtent, dans le but de prévenir des conflits armés entre nations ; entente au sujet de leur mode d’application, et établissement d’une pratique uniforme dans leur emploi.

On reste confondu lorsque l’on voit avec quelle timidité cette proposition relative à l'arbitrage est ici faite : Acceptation en principe (!) des bons offices, médiation, et arbitrage facullatif, et ce pour les cas qui s'y prétent ! Entente pour une pratique uniforme et pour une procédure ! Aucune allusion à l'arbitrage obligatoire ! On ne craint pas d’effrayer

les États en leur demandant de mettre bas les armes, et on hésite à leur conseiller d’avoir recours à la justice ! Il y a là une sorte de contradiction qui stupéfie, si l’on ne se souvient que l’abus du concept de souveraineté amène les gouvernements et les chefs d'États à préférer parfois l'abandon volontaire de leurs ambitions à la condamnation juridique de leurs prétentions. Mais il y a là aussi de la part de la Russie une méconnaissance grave de cette nécessité logique, qu'avant de les engager à désarmer il faut habituer les peuples et les gouvernements à considérer qu'ils peuvent être mauvais juges en leur propre cause, et les habituer à considérer l’institution d’une justice internationale comme le prodrome nécessaire d’un affaiblissement des moyens propres à se faire à soi-même justice.

Quoiqu'il en soit, la Conférence, sur ce nouveau programme put être acceptée et se réunir. La France s’y rendit sans arrière pensée (1), l'Allemagne d’assez mauvaise grâce, les autres puissances avec scepticisme ou indifférence, tous avec l'intention bien compréhensible et bien nette de ne rien signer qui pût compromettre leur sécurité, mais de ne rien

dire qui püût faire mettre en doute leur bonne volonté.

1. Voir à l'Officiel les débats à la Chambre du 23 janvier 1899 et le discours de M. Delcassé alors ministre des Affaire étrangères,

La France, par la voix de M. Delcassé, délara que «ses sympathies étaient acquises d'avance à la proposition de l’empereur Nicolas ». Chose curieuse, c'est de nos sentiments, relativement au désarmement, que l’opinion publique européenne avait le plus douté, sans doute à cause de la question toujours saignante d’Alsace-Lorraine. Mais la seconde circulaire déclarait hautement qu'aucune question politique ne serait touchée, et M. Delcassé n’eut qu’à rappeler les précédents français pour montrer que notre acceptation n’avait rien que de traditionnel, que d’ailleurs la Russie était notre alliée et l’idée était trop généreuse pour ne pas gagner chez nous toutes les bonnes volontés.

Toutefois, dans une lettre à notre ambassadeur à Pétersbourg, il laissait entendre qu’il ne croyait guère au succès et que les propositions relatives aux lois de la guerre et à l'arbitrage avaient plus de chance d’aboutir (1).

En Angleterre, on ne pouvait non plus faire mauvais accueil à la proposition, car c’est une tradition d’outre-Manche que de prêcher le désarmement,et à la Chambre des Communes, le 1°" mars 1899, le premier lord de l’amirauté déclara que l’Angleterre était prête à arrêter ou diminuer le budget naval,

x. Lettre du 10 février 1899 à M. de Montebello. Livre jaune précité. Document, n°4.

si les autres nations donnaient l'exemple. Il oubliait d'ajouter « à la condition que soit maintenue l'actuelle supériorité navale» et la règle des «wo powers stendard ». Mais Lorimer l'avait dit pour lui depuis longtemps, tout en préconisant le désarmement (1), et d’ailleurs cela s’entendait sans qu'il fût besoin d’y insister.

Cette attitude éclaire les véritables sentiments des puissances. Il est facile d’être généreux lorsque l’on ne risque rien, et malheureusement la proposition du tzar signifiait pour les forts statu quo et pour les faibles « égalisation ». Il est toujours difficile de s’entendre lorsqu'on ne parle pas la même langue.

La presse anglaise eut conscience de ce double sens du mot,et parla de |’ « hypocrisie du désarmement » parce que sa méfiance vis-à-vis de la Russie lui fait craindre que celle-ci n’y gagne. Quant à l'Allemagne, elle se montra franchement revêche, M. Delbrück déclare qu'étant la seule puissance qui puisse encore à l'avenir faire des sacrifices d'hommes et d’argent, elle serait dupe en se liant les mains, et l’on envoie à La Haye le baron Von Stengel, professeur à Munich, l'ennemi déclaré du pacifisme, l’auteur de la fameuse brochure La Guerre

Page 1