Op. et loc. cit
2, L'abbé de Saint-Pierre fit paraître deux éditions de son projet, l’une volumineuse, en 1716, et l’autre résumée en 1728, modestement intitulée: Abrég'é du projet de paix universelle, inventé par le roi Henri le Grand, approuvé par la reine Elisabeth, par le roi Jacques, son successeur, par les républiques et divers autres potentats. Il est permis de douter de ces diverses approbations.
décore du nom d'alliance perpétuelle. Il n’y est plus question de découper la carte d'Europe, mais de faire signer aux États existants une sorte de contrat social qui les groupe en une «société permaneaie » organisée sur le modèle d’une société politique ordinaire. La conception se ressent des idées de l’époque, elle est l'adaptation par un philosophe du droit naturel, des idées de ses devanciers. Nous y retrouvons l’ins- Utution d’une sorte de tribunal ou de directoire investi du pouvoir de trancher les différends et de la force nécessaire à faire prévaloir ses décisions.
Ce qu'il y a de plus neuf, c'est la conception d’une limitation proportionnelle des forces armées, l'essai de déterminer une base fixe pour ce désarmement; quoique bien peu précise encore, il ya l’ébauche de ce que vont tenter par la suite nos pacifistes : la détermination d’une formule pratique de limitation. «Chaque allié, nous dit l'abbé, contribuera à proportion des revenus actuels et des charges de son État, à la sûreté et aux dépenses communes de la grande alliance », el plus loin «cette contribution doit être proportionnée aux revenus des sujels de chaque nation » (1). En ce qui concerneles effectifs, nous ne trouvons aucun essai de détermination positive.
1.Éclaircissements de l'article 2, n° 2. L'abbé compare ces contributions aux mois romains, cette contribution levée la première fois par Charles-Quint sur les princes allemands, pour faire la guerre en Jtalie.
Comme trait distinctif, notons également les efforts faits par l’auteur pour faire valoir les économies que procurerait son projet. Cela se trouvait déjà dans l’œuvre de Sully. L'abbé de Saint-Pierre insiste. En ce qui concerne la France, il estime que le budget de la Guerre, si l'on peut à cette époque employer pareil terme, s'élève à 48 millions de livres. Il estime que son projet permettrait de le réduire de moitié. Encore sur les 24 millions restant, en consacre-t-il 12 à l'entretien d’une sorte de milice intérieure, et 12 à la part contributive du roi de France aux forces de la confédération. Il ajoute que par la suppression des guerres, on réaliserait en Europe une autre économie annuelle de 30 millions de livres en moyenne et nous apprend, ce qui est intéressant au point de vue de l’accroissement continu des dépenses d’armement, que celles-ci en un siècle, de 1613 à 1713, ont triplé. Si ces calculs sont exacts, on voit que la progression étaitinfiniment moins rapide au xvr1° qu’au xix' siècle. Quant aux économies réalisées, l’abbé de Saint-Pierre, sans doute pour obtenir plus facilement l’approbation des têtes couronnées, en dote généreusement les listes civiles. De nos jours, c’est au tyran populaire que les pacifistes font, sous forme de dépenses de solidarité, le cadeau anticipé des fulures ressources que la concorde internationale pe saurait manquer de procurer.
Les projets de paix perpétuelle ne furent pas au
R. Picard 2
xvi11° siècle le monopole des rêveurs humanitaires : de grands esprits comme Kant croient que si la paix perpétuelle est encore une chimère irréalisable, l'humanité ne cesse de s’en rapprocher insensiblement. Le philosophe allemand prédit (1) toute une évolution d’une durée d’ailleurs indéterminée quiy aboutira, et dont une réduction progressive des armements sera le corollaire nécessaire. A ce point de vue ses conceptions se présentent sous un aspect infiniment moins chimérique que les précédentes. Son projet de paix perpétuelle, qui bouleverse l’ordre constitutionnel établi, ne présentait pas un grand souci des réalités, mais nous retenons déjà cette vue, qui prendra place dans nos conclusions, et selon laquelle la réduction des armements ne se conçoit que comme le dernier terme de l’évolution pacifique et non un moyen de la hâter. En d’autres termes, le désarmement ne peut être qu’une fin, qu'un résultat, et non un moyen. Avant de se dessaisir de ses armes, un homme sensé doit être convaincu qu’il n'aura pas l’occasion de s’en servir. Un esprit plus pénétrant peut-être encore que Kant, l'anglais Bentham, dans ses Principes de droit international(2), se laisse aller également à rêver, la concorde universelle
et la fin des conflits armés. Ce qu’il y a à retenir de