C. — La limitation selon les possibilités
Ici, chaque État ne devrait avoir que des effectifs en rapport avec sa population, que des budgets de guerre proportionnés à l’état de ses finances. Mais qui va déterminer ces possibilités, une convention
internationale ? Sur quelle base ? En matière d'incorporation des recrues les possibilités ne correspondent nullement au chiffre de la population. EH faut faire entrer en ligne de compte une quantité d’autres facteurs : facteurs physiques, l’état sanitaire et le degré de vigueur de la population ; facteurs économiques: l’état industriel, agricole, pasteur, sédentaire, urbain, rural de cette population ; chacun sait que les ouvriers ne sont pas d'aussi bons soldats que les laboureurs,et que les populations urbaines fournissent moins de recrues incorporables que les campagnes. Facteurs psychologiques : telle population peut êlre réfractaire au service militaire, telle autre militariste et enthousiaste. Facteurs intellectuels : une sociélé instruite, habituée à la décision, imaginative, industrieuse, fournira des soldats dont l'emploi sera infiniment plus facile et plus utile que telle autre; cette autre pourra l'emporter par l'esprit de discipline ou d’abnégation, etc., etc...
On le voit, le chiffre de la population n’est pas un terme de comparaison suffisant, le nombre est idéai, immuable, objectif, l'individu est vivant, infiniment varié; l'homme n’est pas un numéro, celui-ci n’égale pas celui-là, et en cette matière on ne peut pas poser : 100 — 100.
À côté des possibilités en hommes, se placent les possibilités en argent. Ici encore aucune précision
—— 197 22 possible, aucune détermination préalable qui ne puisse être contestée. .
D'abord comment évaluer avec exactitude la richesse d’un pays? Lorsque l’on consulte les économistes, on n’en trouve guère qui soient d'accord.
En outre, la fortune n’est pas tout, il y a le crédit. Outre l'argent que l'on a, on peut se servir de celui qu'on emprunte, et qui peut assigner une limite au crédit d’un État ? Les prêteurs seuls, c’est-à-dire la Bourse, mais la cote ne varie-t-elle pas avec les événements, les tendances et les événements journaliers ?
Songera-t-on à établir une proportion entre le chiffre des impôts et le pourcentage du budget dela guerre ? Il faudrait alors savoir jusqu’à quel point la charge fiscale peut être augmentée, rechercher si les impôts rentrent ou non facilement; ou encore faire intervenir des facteurs psychologiques, en se demandant si le contribuable est passif ou résigné, ou au contraire méfiant, soupçonneux, économe de ses deniers.
Enfin et surtout,en ce qui concerne les possibilités, il convient de déclarer hautement que les États en sont seuls juges. De quel droit vient-on leur dire : vous ne pourrez dépenser que cette somme, incorporer que tel contingent ? S'il leur plaît de s'imposer des sacrifices ; de faire appel au patriotisme pour obtenir les plus grands sacrifices de la population,
de rogner pour assurer la défense nationale, sur les autres chapitres du budget, de quel droit viendraiton les en empêcher ? Un seul prétexte est ici défendable, en ce qui concerne la limitation de la souveraineté, c’est celui de l’inutilité. Les États ont consenti à l’admettre déjà depuis 1868, en ce qui concerne les armes inutilement cruelles. De même ici pourrait-on dire : « N’armez que dans les limites de la nécessité, tous les armements inutiles sont une charge superflue que vous imposez aux peupies, procédez à une réduction conventionnelle sur la base de ce qui vous est strictement nécessaire pour faire face à toutes les éventualités. Ce sont là les systèmes fondés sur les nécessités.
D. — Limitation selon les nécessités
Mais ici encore surgissent aussitôt de multiples complications.
Une première distinction va devoir être faite entre les peuples colonisateurs et les autres. Nul doute qu'il ne faille une armée plus nombreuse aux premiers, et surtout une flotte plus considérable avec des points d'appui nombreux. Peut-on croire que les autres États vont admettre la constitution de ces forces coloniales en surplus, et courir le risque que cette puissante marine, cette armée toujours sur le
pied d’activité puisse venir à un moment donné servir d'appoint inattendu aux troupes métropolitaines ? Ou bien va-t-on imposer aux puissances coloniales l’obligation de ne pas se servir en Europe de l’armée qu'ils auront à leur disposition. Inutile de dire que tout engagement de ce genre serait par avance condamné à une violation certaine. Ajoulons enfin qu'il faudrait s'entendre sur la signification du mot colonies, et la discussion qui s’est élevée sur ce point au sein de la Conférence à propos des territoires asiatiques russes, suffit à montrer que ce n’est pas toujours aussi facile qu’on pourrait le croire. Il est des États qui parlent de colonisation à l’intérieur: les États-Unis, les Républiques Sud-Américaines ont à compter avec les tribus indiennes, faudra:-t-il tenir compte de ce facteur, et élaborer un plan de limitation, comportant à côté de l’armée destinée aux opérations internationales, une armée destinée à la police nationale. Alors la Russie réclamera une augmentation d'effectifs du chef de la Finlande, l'Allemagne du chef de la Pologne, l'Angleterre du chef de l'Irlande. La Convention internationale va ainsi se trouver devenir la charte de toutes les oppressions et de toutes les tyrannies, sans compter que cette fois encore il faudra touver le moyen «théorique » d'empêcher la fusion entre les deux ordres de force.
Allons plus loin, et pour rester dans le domaine
interne, les États où les classes révolutionnaires sont actives, remuantes, vont-ils se trouver autorisés à réclamer un supplément d'effectifs et de budget, sous prétexte de grèves, d’agitation, d’émeutes ? Poser la question c’est voir qu’il est impossible de la résoudre.
Mais demeurons sur le terrain des nécessités de la politique extérieure, les problèmes à résoudre y sont déjà suffisamment complexes.
Quelles sont les nécessités de la défense ? Cela varie :
1° Avec l'étendue des frontières. Une nation qui doit se défendre de plusieurs côtés à la fois a nécessairement besoin de plus de troupes, de plus de forteresses, de plus de lignes stratégiques, etc... Mais l'étendue des frontières n’est pas tout, la nature doit aussi entrer en ligne de compte, les frontières maritimes ne nécessilent pas le même déploiement de forces, ni les mêmes défenses que les frontières terrestres, les frontières montagneuses coûtent moins à défendre que les frontières de plaine, etc., etc.
Ce n’est pas tout. Il importe beaucoup de savoir si les frontières séparent un État de voisins plus forts, ou plus faibles que lui-même.
Ce n’est pas tout encore, il convient de savoir quel est l'état des relations politiques entre ce pays et les voisins, car c’est de là que dépend la véritable nécessité des armements.
Le simple énoncé de ces différents facteurs montre l’impossibilité de les combiner pour un dosage des armements. N’y eût-il que les facteurs matériels, physiques, qu’il serait déjà à peu près impossible de les combiner et de les ramener à une unité de comparaison, mais presque fatalement il s’y mêle des facteurs politiques, incessamment changeants, l’appréciation des besoins de la politique d’un pays, fonction de la politique de tous les autres, la tentative demeure absolument chimérique. Pas plus en ce qui concerne les nécessités de la défense que les possibilités de l’effort à faire, les États ne sauraient se lier, parce qu'iln’y a aucune commune mesure possible, ni aucune limitation acceptable (1).