Op. et loc. cit., p
OS
Commerce, puisqu'il améliore les équipages et les ressources de la marine marchande. De même qu’il y a une contrebande de guerre ancipites voces, il y a des budgets d'usage double : à quel régime se soumettre? À celui des budgets de guerre! Mais alors on paralyse l’autorité économique du pays. A celui des budgets de paix? Mais alors on rompt l'égalité des situations et l'équilibre des États au point de vue militaire. »
Et comme le fait ensuite si exactement remarquer la suite de ce passage, le résultat fatal sera de provoquer toutes les défiances, de substituer à un état d'observation ouverte entre les puissances un état de suspicion sournoise, c’est-à-dire en voulant augmenter les chances de paix, d'accroître les motifs de guerre: notamment par l’abus de l'emploi de la clause rebus sic stantibus que les États seront tentés de faire jouer pour dénoncer la convention à chaque fois qu’ils croiraient constater chez leurs voisins un accroc à cette convention.
D'ailleurs, le danger est plus grand encore, si le contrôle existe, car à qui remettra-t-on le pouvoir de décision que les observations de la commission pourraient rendre nécessaire? On ne peut luiattribuer une autorité sans appel, car ce serait mettre à néant la liberté des États, ceux-ci doivent pouvoir discuter ses conclusions. Devant qui? Faudra-t-il instituer un tribunal ad hoc analogue à la Cour des
prises? Ira-t-on devant la Cour d'arbitrage, mais alors c’est l'arbitrage obligatoire institué en une matière si importante, si grave, qu’il semble chimérique d’y compter lorsqu'on se souvient de l’impossibilité où l’on s’est trouvé de faire admettre à certains États l'obligation de recourir à l'arbitrage, même pour des objets absolument mesquins, tels que les successions de marins décédés ou l'assistance judiciaire.
D'ailleurs, ce ne serait pas tout encore. Il faudrait prévoir ici des résistances. Si les sentences arbitrales sont d'ordinaire acceptées et exécutées sans résistance, c’est d’abord qu’elles ont été prévues et acceptées d’avance dans le compromis (puisqu'il s’agit d'arbitrage facultatif), c’est ensuite que les États ne recourent à l’arbitrage que lorsque leurs intérêts essentiels et vitaux ne sont pas en jeu. Mais en notre matière, où ce qui est en jeu, ce sont les sûretés mêmes de l’existence,le droit à la vie, le pouvoir de conservation et de défense, il est à supposer qu’ils n’accepteraient pas une sentence, qu à tort ou à raison, ils considéreront comme injuste ou dangereuse. En ce cas il faut songer à l’établissement d’une force armée pour les y contraindre, mais comment l'organiser ? Tous les. États se préteront-ils à cette exécution quasi-fédérale, dont ils pourront faire sentir aujourd’hui les effets que demain ils seront exposés à ressentir. Quelle importance ne devra pas présenter cette armée internationale pour être vrai-
R. Picard 10
ment irrésistible, lorsqu'il lui faudra ramener à l’'obéissance des puissances comme la Russie ou l'Allemagne? Et, dès lors, n'est-il pas à penser que l'on verra se reproduire ici ce qu’a tant defoisillustré l'exemple du saint Empire romain germanique, où les sentences du Kammergercilet pouvaient bien avoir quelque portée lorsqu'il s'agissait des petits princes,mais restaient lettre morte lorsqu'il s'agissait des plus puissants. Qu'il suffise de rappeler que Marie-Thérèse fit condamner Frédéric pour son invasion de la Silésie et qu’il ne semble pas que cette condamnation ait eu de résultat effectif. Qu'on ne se laisse donc pas aller à des imaginations chimériques. Les États-Unis d'Europe sont loin d’être une chose réalisée, ni même à notre sens, réalisable, et c’est cela, c’est une fédération du monde qu’exigerait la limitation des armements, sans qu’on puisse encore affirmer que ce total bouleversement de l’état politique et social actuellement en vigueur suffirait à la rendre réalisable, sans conflit et sans heurts.
Remarquons enfin, pour terminer, quelle contradiction est celle des poseurs et faiseurs de systèmes, qui n'hésitent pas, pour assurer la paix, à envisager la possibilité de guerres continuelles, et concluons de cet examen des procédés pratiques (?) d'assurer la limitation des armements que cette chimère présente non seulement des impossibilités, mais des dangers véritables.
—HDE —
SECTION III
Les Pé£Érizs
Ces dangers apparaissent au point de vue national et international. Au point de vue national, parce qu'ils exposent un pays à jouer le rôle de dupe et à se mettre par une sorte de don guichotisme humanitaire aux mains des brigands,et à y faire aussitriste figure que le célèbre Ilidalgo.
Voici, en effet, que les utopistes ayant constaté que les procédés proposés pour arriver à une limitation conventionnelle des armements sont chimériques, renoncent à cette limitation conventionnelle pour prêcher les limitations unilatérales, dans l’idée que l'exemple une fois donné se répandra par contagion. De même que les armements se sont faits peu à peu, de même ce n’est pas d’un seul coup qu’ils s’arrêteront, il faut que peu à peu on abandonne la course au clocher sans but définitif, qu’une nation mieux avisée s’arrête, puis reconnaissant qu'il ne lui en est arrivé aucun mal, restreigne ses armements, les autres suivront l'exemple, et les armements finiront pas s’évanouir, le mouvement une fois commencé ne pouvant que s’accélérer.
Il s’est trouvé en France plusieurs esprits, et même des esprits de bonne foi, pour nous conseiller
de jouer ce rôle, et de dire une fois de plus, «MM. les Anglais, tirez les premiers ». Entre autres, M. Naquet s'exprime ainsi: « Comment supposer dans notre siècle de lumière et de discussion, que quand les étrangers verront la France employer à des œuvres de vie les sommes économisées sur l'œuvre de mort, ils consentiront à mobiliser leurs forces pour étouffer ce centre de justice et de liberté? » Ces paroles naïves et grandiloquentes rappellent sensiblement les étonnements de Victor Hugo lorsqu'il constatait que les Prussiens n’avaient pas hésité à saccager Strasbourg, à brûler la bibliothèque, à bombarder la « Ville lumière ». Il faut laisser ces étonnements aux poètes et ne pas oublier que la guerre est brutale, et la loi du plus fort peu scrupuleuse. M. Naquet ajoute: « Je voudrais lui (la France) voir jouer ce rôle sublime et je crains de la voir désertant sa mission, l’abandonner à quelque autre qui prendrait sa place comme étoile polaire du genre humain (1). » « Des mots », comme disait Hamlet, et des mots pernicieux. Îl nous est impossible de croire que la France ait une mission de dupe, et force est de constater que pour jouer le rôle d'étoile polaire, il faut être isolée dans le ciel, n'avoir pas de voisins dangereux, et contempler les choses d’assez haut pour négliger les contingences. C’est sans doute ce que