‹ La question de la limitation des armements de nos joursChapitre 5 sur 70 · Métaphysique du droit, loc. cit · texte numérisé non relu

Métaphysique du droit, loc. cit

les instruments des nécessités économiques et politiques qui s’élaborent en dehors de leur volonté ?

Sans vouloir en aucune façon faire de l'ironie, il convient de rappeler que Napoléon prétendit toujours ne faire la guerre que pour assurer la paix. M. Hanotaux parle quelque part d'une soierie tissée à Lyon, aa début du siècle, et portant comme légende ces simples mots: QIl nous a donné la paix ». De qui s’agissait-il ? De Bonaparte. Il venait d’Arcole et il allait à Austerlitz (1).

Napoléon axait en effet conçu d’une façon spéciale la limitation des armements: lorsqu'il aurait réduit l’Europe à l’obéissance, rien ne s’opposerait plus à ce que lui seul disposât d’une armée, relativement assez réduite, suffisante seulement à jouer le rôle d’une forte gendarmerie internationale. Ces idées, et certains projets vagues d'organisation amphictyonique de l’Europe se rencontrent à plusieurs reprises dans le Memorial. A Tilsitt l'Empereur fit une première application à la Prusse de sa conception personnelle de réduction des armements. L'armée prussienne ne devait pas dépasser 42.000 hommes. On connaît le résultat de cette limitation forcée et particulière des armements. Le système imaginé par Scharnhost (2), système de rou-

1. Préface de M. Hanotaux au livre de M. Garay, la Politique Jranco-anglaise et l'arbitrage international. 2. Voir l’article du Correspondant du 25 mars 1898.

lement dans l’incorporation des recrues, devint la pierre angulaire de l’organisation militaire moderne, des réserves et des territoriales, et donna naissance à la plus formidable machine de guerre, la nation armée, qui de Prusse a fait tache d'huile sur l'Europe entière, en attendant mieux.

Alexandre [°' auquel, à la même époque, Napoléon proposait de partager le monde, s’était sans doute associé à ses vues humanitaires, car c’est lui qui en 1816 inaugure la série des souveraies pacifistes. On connaît la tournure mystique de son esprit. La Sainte- Alliance, dont il fut l’âme, était une tentative pour faire à trois ce qu'on n'avait pu faire à deux, et pour imposer aux États d'Europe une paix intérieure et extérieure dont le résultat devait être la concentration, l’utilisation commune et la limitation des armements. L'éducation de Laharpe et l’influence sentimentale de Mr° Krüdener agirent dans le même sens. Le izar s’adressa d'abord à l'Angleterre. Il écrivait à lord Castelreagh, le 21 mars 1816: « Il est nécessaire de considérer le nouvel état de choses, et d'encourager toutes les nations pacifiées à se livrer sans crainte à une sécurité entière. Cette mesure convaincante et décisive devrait consister dans une réduction simultanée des forces armées de tout genre dont se servirent les gouvernements pour la conquête de leur indépendance contre Napoléon. Il est nécessaire en outre, que ce désarmement s’effectue avec

cet accord et cette loyauté imposante qui a décidé du sort de l’Europe, et qui peut seule aujourd’hui assurer son bonheur (1). » M. de Martens a publié la correspondance échangée à cette occasion. Elle montre que l’Angleterre éluda diplomatiquement, mais nettement la proposition. Le régent manifesta à l’ambassadeur russe son étonnement que le tzar se fut adressé à lui seul, et non à tous les gouvernements simultanément. Castelreagh répondit : «Je n’ambitionne pas de tâche plus honorable que de coopérer à cette grande œuvre avec Votre Majesté impériale... ; la base la plus solide sur laquelle reposerait un désarmement général, serait d'établir, entre loutes les puissances, un accord complet qui règlerait le montant de leurs forces respectives ; il est néanmoins impossible de ne pas apercevoir les complications que présente cette question dans l’établissement d’une échelle des forces, pour tant de puissances qui se trouvent dans des circonstances si différentes, quant à leurs moyens relatifs, leur frontière, leurs positions et leurs facultés de s’armer de nouveau.» C'était mettre le doigt sur la plaie et montrer en quelques mots à quelles difficultés pratiques on allait se heurter. Le ministre anglais ajoutait d’ailleurs immédiatement : « Ilest nécessaire

1. Cité par de Martens dans son Recueil de Traités et Conventions conclus par la Russie avec les puissances étrangères, t. XI, p. 258, TONINV D 00/1 IV p.07 et Sul,

de considérer si la meilleure marche à suivre, pour chaque État, ne serait pas de porter son désarmement aussi loin que ses propres vues d'utilité locale pourraient le permettre, et d'expliquer aux États alliés et voisins l'étendue et la nature de ses arrangements. » Autrement dit, ne vandrait-il pas mieux, au lieu d'obliger chaque État à discuter une convention impossible, lui laisser donner de sa bonne volonté les preuves qu’il voudrait. Et peu après le même ministre demandait à l'ambassadeur russe, pourquoi le tzar, après s'être borné à une très légère diminution de ses forces n'avait pas continué à donner l’exemple; ce à quoi l'ambassadeur dût répondre qu'il avait à défendre de trop vastes frontières. Il y a toute une philosophie dans l’avortement de ces pourparlers.

La Russie cependant ne se tint pas pour battue et il y eut à cette époque une ébauche de négociations diplomatiques généralisées. Elle fit des ouvertures à la France, à l'Autriche, à la Prusse. L'épuisement de vingt années de guerre rendait un accueil sympatique vraisemblable, et c'est effectivement ce qui se produisit. L'Autriche, sans argent, avait dû, d'ellemême, réduire ses effectifs et n’auraitpas été fâchée que les autres puissances l’imitassent; la France, occupée par les troupes étrangères, aurait été heureuse de voir réussir des négociations qui l’eussent

délivrée d'une partie du fardeau de leur entretien.

Louis XVIII demanda la diminution du corps d’occupation ; à Vienne, les envoyés d'Alexandre recurent l’ordre d'appuyer la demande, et les puissances alliées consentirent en effet, dans le traité du 10 février 1817, à une réduction proportionnelle de 1/5 de leurs corps d'occupalion respectifs. Ce fut à peu près le seul résultat tangible des idées d'Alexandre.

Avant d'arriver à l’époque actuelle il convient de signaler l'existence de la première des conférences internationales de la paix. (1)

En 1831, Casimir Périer déclara à la Chambre qu’il espérait que toutes les nations s’entendraient bientôt pour réduire leurs forces militaires; que la paix pourra être établie définitivement en Europe, et les peuples déchargés du fardeau écrasant des armements. Cette déclaration était motivée par la formation en Amérique des premières sociétés pacifistes, notamment de celles formées par les Quakers. Louis-Philippe, séduit par ces idées pacifistes, convia l’Europe à discuter un projet de désarmement, une conférence se réunit à Paris, et se sépara sans avoir fait grand bruit ni passionné l'opinion (2). Les ambassadeurs accrédités en France par l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse, se mirent d'accord

1. V. L. M., À propos du désarmement, Paris, Chapelot 1899. 2. V. Arthur Desjardins, le Désarmement (Revue des Deux. Mondes, 15 octobre 1898).

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pour signer avec le représentant du gouvernement français un protocole tout de façade, où il est dit :

«Les soussignés dans le but d'affermir la paix générale et de soulager les peuples du fardeau des armements extraordinaires qui leur sont imposés, ont reconnu avec une vive satisfaction, après un examen attentif de la situation actuelle de l'Europe, que les rapports d'union et de bonne harmonie heureusement établis entre les puissances et basés sur l'indépendance des États, ainsi que sur le principe inaltérable du maintien des traités, rendent aujourd'hui possible l'adoption d’une mesure qui forme l’objet des vœux les plus ardents de leurs gouvernements, celle d'un désarmement général. »

Il est à croire que les ambassadeurs connaissaient assez mal l’état de l’Europe, car la question d'Orient, dans sa phase la plus aiguë, la phase égyptienne, surgissait déjà à l'horizon, et, quelques années plus tard, elle allait mettre aux prises Thiers et Palmerston et rendre presque inévitable une guerre générale. Quant au fait de conclure avec cette légèreté à la simplicité d'un désarmement général, il se passe de commentaires. Lorsque les conférences renvoient aux gouvernements le soin d'étudier une question sur laquelle elles n’ont pu aboutir qu'à des vœux platoniques, on peut en augurer que la question est

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enterrée. En l'espèce il en fut ainsi. Ce ne devait pas, malheureusement, être la dernière fois (1).

Quelques échos de ces vastes pensées chez les hommes d’Étatdu xix° siècle :

En 1841, c’est Robert Peel qui proteste contre l'augmentation des dépenses et déclare qu’il faut saisir la conscience et la raison de l’Europe de la nécessité de mettre un terme à la paix armée.

En 1848, le 20 mars, Cobden saisit la Chambre des communes d’une molion tendant à la réduction des forces navales. Elle est rejetée par 347 voix contre 38. Quelques jours plus tard il propose de ramener les dépenses au chiffre de 1835, et réunit cette fois 78 partisans (2).

C'est à cette époque que se réunit à Bruxelles, en 1848, et à Paris, en 1849, le I” Congrès de la paix. Cobder et M. de Girardin y combattirent le système des armées permanentes. Une députation estenvoyée au Président de le République et Louis-Napoléon se déclare partisan de ces idées, tout en estimant que le moment n’est pas encore venu de les discuter officiellement.

Victor Hugo, dans son discours d’ouverture, annonce, un peu prématurément peut-être, la formation prochaine des États-Unis d'Europe.

1. Voir ci-dessous, l'examen des travaux de La Haye. 2. John Morley, Vie de Cobden.

Aide

En 1856, Disraëli, à la Chambre des communes, propose un arrangement entre la France et l’Angleterre pour que les deux puissances réduisent d’un commun accord leurs armements. L'opinion publique, et les représentants des peuples commencèrent à se saisir de la question, mais cela allait encore être l'œuvre d’un monarque et d'un rêveur que de chercher à faire aboutir, par une conférence, leurs desiderata.

L'empereur Napoléon III avait, croit-on, inspiré les propositions de Cobden que nous venons de rappeler. En 1852 et en 1853 il avait successivement, et de son propre chef, proposé des réductions de 20.000 et 30.000 hommes de l’armée française ; il poursuivait depuis longtemps ses rêves humanitaires, et en 1863, comme la situation en Europe se tendait par suite des affaires de Rome et de Pologne, il crut l’occasion bonne de faire un geste de paix.

Dans son discours dutrône du 5 octobre 1863, l'empereur fit appel de façon retentissante aux gouvernements étrangers et proposa de recourir à une limitation des armements. Le moment pouvait paraître assez mal choisi, lorsque beaucoup d'États pouvaient craindre d’être obligés de les utiliser. Quoi qu’il en soit, voici quels sont les passages essentiels du discours en ce qui concerne notre matière :

« Quoi donc de plus sacré et de plus légitime que

de convier les puissances de l'Europe à un congrès où les amours-propres et les résistances disparaitraient devant un arbitrage suprême ? La rivalité jalouse des grandes puissances empêchera-t-elle sans cesse les progrès de la civilisation ? Entretiendrons-nous toujours de mutuelles défiances par des armements exagérés ?... Conserverons-nous toujours un état qui n’est nila paix avecsa sécurité, ni la guerre avec ses chances heureuses ?... Ayons le courage de substituer à un état maladif et précaire une solution stable et régulière, dût-elle coûter des sacrifices. Réunissons-nous sans système préconçu, sans ambition exclusive, amenés par la seule pensée d’établir un ordre de choses fondé désormais sur l'intérêt bien entendu des souverains et des : peuples » (x).

A la suite de ce discours, le ministre des Affaires étrangères, Drouin de Lhuys, convia les souverains de l’Europe à se faire représenter à une conférence (2). L'opinion publique et la presse qui avaient d’abord accueilli le discours avec enthousiasme, se montrèrent plus réservées lorsqu'on parla de conférence. Comme les propositions du tzar Alexandre l'avaient été en 1816, comme plus tard le seront celles de Nicolas IE, celles de Napoléon IIT suscitèrent

1. Annales du Sénat et du corps législatif, 1864, t. L* p. 5. 2. V. L. M., op. cit.,

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assez vite quelque défiance. Il faut être manifestement le plus fort pour pouvoir proposer un désarmement, sans avoir l’air de plaider pro domo et d'entretenir quelque arrière pensée machiavélique. Or Napoléon, déjà, n'apparaissait plus comme nécessairement le plus fort, ses récentes et inutiles campagnes, de la Crimée au Mexique, l'avaient singulièrement affaibli d'hommes et d’argent. En outre la proposition était si vague, si dénuée de toute indication pratique quant aux moyens de réaliser le but, qu’il ne fut pas pas difficile aux différents cabinets de la repousser courtoisement. L’Angleterre, par l’organe de lord Russel, déclara qu’elle considérait comme inpossible d’obtenir aucun résultat, et &« ressentait plus d’appréhension quede confiance de la réunion d’un congrès d'un but défini. Drouin de Lhuys ne put la faire, malgré de vives instances, revenir sur sa décision qui fut même notifiée de façon assez peu courtoise (1). En Prusse, Bismarck manifesta un grand enthousiasme, mais ne conseilla pas à son souverain d'accepter la proposition et continua ses armements. En Autriche on fit des réserves. La Russie elle-même demanda des précisions. On craignait que le problème ne réservât de dangereuses surprises. Seules l'Italie, l'Espagne, la Grèce, la Suisse et la Suède adhèrent sans réserves, ainsi que la papauté.

1. Voir sur ces points de la Gorce, Histoire du second Empire, LAVE

L’échec était certain, et malgré une retouche de Drouin de Lhuys qui proposa à nouveau, au mois de décembre, un congrès plus restreint, les grandes puissances se dérobèrent, et il fallut en demeurer là. C’est que chaque pays craignait de voir soulever devant l'aréopage des nations des questions qu’il entendait résoudre selon sa voionté : la Prusse poursuivait l'hégémonie en Allemagne et entendait la réaliser à son heure et au besoin par la force ; l'Autriche avait la question vénitienne; la Russie voulait mater des Polonais ; nulle ne se souciait de voir le voisin, sous prétexte de désarmement, intervenir dans ses affaires. En outre était-ce une simple limitation des forces militaires que voulait l’empereur, ou bien un désarmement plus étendu, destiné à réaliser un statu quo politique ? L'absence de précision permettait de tout supposer et de tout craindre.

Pourtant maleré l'expérience de 1863, les illusions étaient tenaces, car en 1870, le ministre Émile Oliivier, qui vient d’assister à la guerre austro-prussienne, et comprend que la France à son tour va se trouver menacée, reprend à nouveau la chimère du désarmement et, chose inouïe, espère qu’elle pourra servir à conjurer le péril. Le comte Daru essaye de faire entendre à Berlin par l'intermédiaire de lAngleterre des propositions de désarmement (1). Bene-

1. Pingaud, Napoléon III et le désarmement (Revue de Paris, 15 mai 1899).

detti fut même chargé de faire indirectement quelques ouvertures, On peut deviner comment elles furent interprétées : comme un aveu de faiblesse et de crainte. Le gouvernement anglais piqué au jeu continua quelques semaines encore des négociations inutiles qui cette fois encore allèrent contreleur but. Le gouvernement de Guillaume IT et le comte de Bismarck, en songeant qu’on les redoutait, se trouvaient tout naturellement portés à prendre pleine conscience du fait qu’ils étaient réellement redoutables. On avait, une fois de plus, mis la charrue devant les bœufs, en se figurant que l'on peut escompter une limitation des armements, lorsque les sujets de guerre subsistent et qu'on n’a pas trouvé pour les écarter un succédané de la force.

[l y a peut-être une cause, cependant, à cette incompréhension du gouvernement français en 1870, c'est qu'une grande partie de l'opinion publique la partageait. En 1865, un candidat aux élections législatives disait, dans sa circulaire aux électeurs de la sixième circonscription de Paris : @ La France n'aura pas la liberté tant qu'elle s’obstincra dans le système des armées permanentes qui entretiennent les gros budgets et perpétuent le déficit (1). »

En 1867, lorsque le ministre de la Guerre soutint

1. Assemblée nationale. Annexe au procès-verbal de la séance du 22 décembre 1872.

le projet de création de la garde mobile, plusieurs députés protestèrent dont Garnier-Pagès qui disait : « Donnons l'exemple du désarmement, toutes les nations nous imiteront », et Jules Favre ajoutait : «Je suis convaincu que la nation la plus puissante est celle qui serait la pius près du désarmement. »

En 1869, Renan, qui se présentait aux élections, écrivait dans sa profession de foi : « Je veux la réduction des forces militaires à ce qui est indispensable; je veux la fin de cet état de paix armée qui ruine le Trésor ; je veux la diminution de ces énormes contingents militaires qui obligent d’ajourner les réformes urgentes et font peser surle pays le poids d’une accablante conscription (1). »

Tout le monde veut cela, en effet, il s’agit de

savoir sicela est réalisable.

SECTION II

Malgré la leçon que la guerre de 1870 lui a donnée, l'opinion, qui maintenant va devenir en notre matière le facteur dominant, ne renonce pas à la lutte. C’est que nos désastres n’ont fait qu’aggraver le mal et le chapitre suivant nous inontrera que la progression des dépenses de guerre a crû depuis ces

quarante dernières années avec une rapidité inima-

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