ATTITUDE DES PUISSANCES, ‘VOYAGE DIPLOMATIQUE DE M. DE MARTENS
Le jeu était tellement clair que s’il troubla tout le monde. il ne trompa personne. L'Allemagne directement visée, fait sentir nettement sa mauvaise humeur, elle aurait même, dit-on, manifesté son désir de ne pas aller à la Conférence, ce qui l’eût
débarrassée du souci d'y eombattre certaines autres questions, telle celle de l'arbitrage pour lequel elle n’a que des sympathies très mitigées. Déjà l'on pouvait craindre que la Conférence ne fût condamnée,et le désarroi des cabinets s’accentuait lorsque la Russie décida d'envoyer près des gouvernements un émissaire universellement apprécié et écouté, le professeur de Martens. Il était chargé d'obtenir si possible le retrait des proposilions anglaises, américaines, espagnoles, à défaut d'amener à composition par des concessions réciproques, les deux camps ennemis. L'Europe, partagée en deux camps tel était en effet le curieux résultat de l'initiative pacifique des anglo-saxons.
M. de Martens dont le voyage, tout entouré de mystère qu'il ait été, fit grand bruit, ne parvint pas entièrement à atteindre son but. Tout ce qu’il put obtenir, ce fut que chacun resterait sur ses positions, que l'opposition allemande ne fit pas échouer la Conférence, et que l’Angleterre ne fit pas de la discussion de sa proposition une condition sine qua non de son accession. Le moyen terme adopté fut que les puissances qui désireraient poser la question du désarmement le pourraient faire, mais que la discussion n’en serait pas obligatoire pour celles qui estimeront inutiles d’y participer.
En conséquence, le gouvernement russe envoya une nouvelle circulaire aux puissances, qui consla-
tait l’établissement de ce modus vivendi. Gette circulaire s’exprimait ainsi : |
« Avant la convocation de la seconde Conférence de la paix, le gouvernement impérial se croit obligé de donner aux puissances ayant accepté son invitation l’exposé de la situation actuelle :
Toutesles puissances auxquelles le gouvernement impérial a communiqué au mois d’avril 1906 son projet de programme des travaux de la nouvelle Conférence, y ont déclaré leur adhésion.
Toutes les ohservations suivantes ont été faites au sujet de ce programme.
Le gouvernement des États-Unis s’est réservé la liberté de soumettre à la Conférence deux questions supplémentaires, savoir celle dé la réduction ou de la limitation desarmements et celle de l'obtention d’un agrément d'observer certaines limitations dans l'emploi de la force pour le recouvrement des dettes publiques ordinaires découlant de contrats.
» Le gouvernement espagnol a exprimé son désir de discuter fa limitation des armements, se réservant le droit de traiter cette question à la prochaine réunion de La Haye.
» Le gouvernement britannique a fait savoir qu'il attache une grande importance à ce que la question des dépenses pour les armements soit discutée à la Conférence, et il s’est réservé le droit de la soulever et s’est également réservé le droit de s'abstenir de la
discussion de toute question mentionnée dans le programme russe, qui ne lui paraitrait pas devoir mener à un résultat utile. |
» Le Japon estime que certaines questions qui ne sont pas énumérées spécialement dans le programme, pourraient être utilement incluses parmi les sujets à examiner et se réserve le droit de s'abstenir ou de se relirer de toute discussion prenant,ou promettant de prendre, une direction ne devant pas contribuer, d'après son jugement, à produire un résultat utile. Le gouvernement impérial croit de sou devoir de déclarer que,pour sa part,ilmaintient son programme du mois d'avril 1906, comme base de délibérations de la Conférence, ei que dans le cas où la Conférence aborderait une discussion qui ne lui paraîtrait pas devoir aboutir à une issue pratique, il se réserve à son tour le droit de s'abstenir d’une pareille discussion. Des observations analogues à cette dernière ont été faites par les gouvernements allemands et austro-hongrois qui se sont également réservé le droit de s'abstenir de la discussion à la Conférence de toute question paraissant ne pas devoir aboutir à use issue pratique,
» En portant ces réserves à la connaissance, etc...
Dans cè document 10 « style diplomatique » revêt une clarté inhabituelle. Personne ne pouvait douter que «toùté discussion qui ne pourrait aboutir à une issue ‘praii ique » et dont les puissances se réservent
le droit de s’abstenir, ne désigne nettement la question des armements. Peu importe que l'Angleterre fasse la même réserve, et que celle de l’Allemagne et de l'Autriche, n'apparaissent qu’à l'arrière-plan, personne n’était dupe de ces artifices enfantins, et si l’on avait pu douter des sentiments de ces puissances, les déclarations publiques des gouvernements dansles Parlements respectifs auraient déchiré tout voile.
En Allemagne, le chancelier déclara très nettement que les représentants de l'empire ne prendraient pas part à la discussion (1); l'Autriche se prononce dans le même sens; l'Italie qui avait un peu prématurément adopté la proposition anglaise, au début de 1906, se trouve singulièrement embarrassée devant l'attitude allemande, prise entre son alliance et son entente traditionnelle avec l'Angleterre. M. Tittoni s’en tire par une déclaration à double entente où il applaudit aux idées humanitaires anglaises, tout en approuvant les opinions prudentes de l’Allemagne. La Russie est franchement de mauvaise humeur contre le mauvais tour qu’onlui a joué, et se trouve d'accord avec son ennemi d'hier, le Japon, qui lui aussi veut
1. La presse toute entière l'approuva, saufle Vorvaerts, organe socialiste. « La discussion de cette question, dit le prince de Bülow, même si elle n’est pas dangereuse, n'est pour le moment nullement pratique. Nous nous bornerons à laisser les puissances qui se promettent un bon résultat de cette discussion, y procéder seules. »
se refaire. Quant à la France, elle devait également se trouver quelque peu gênée de l’attitude à prendre entre son alliée russe et son amie anglaise.
Le 5 juin 1907, à la Chambre, M. de Pressensé fournit à M. St. Pichon l’occasion des’expliquer, en l’interpellant sur le point de savoir quelles étaient les instructions données à nos plénipotentiaires en ce qui concerne cette question. Mettant assez maladroitement les points sur les i, l’inlerpellateur déclarait que ce serait une honte pour la France de ne pas s'associer à l'initiative anglaise, et demandait au gouvernement « de déclarer par une manifestation éclatante et officielle que la France était bien à côté de son amie et alliée ».
M. Pichon répondit sagement « qu'il se refusait absolument à une demande aussi inconsidérée » et la Chambre à une majorité écrasante, approuva ses déclarations. « Nous pouvons, dit-il, discuter la proposition et nous le ferons; nous la discuterons si elle est formulée, en apportant à son examen les idées généreuses qui ont toujours été les nôtres sans nous départir toutefois du souci de notre force et de notre préservation. » M. H. Depane indiqua à la même séance qu’il ne seyait pas aux voisins d’hier de prendre une attitude d’avant-garde en cette matière (1).