I. La GUAVITÉ DE LA SITUATION
Voila ire s'égaye quelque part sur le eompte des épidémies qui déciment les populations, a 11 n'y eut, dit-il, que fort peu de chenilles dans mon canton Tannée passée; nous les tuâmes presque toutes. Dieu nous' en a donné plus que de feuilles cette année. N'en est-il pas à peu près de même des autres animaux et surtout de l'espèce humaine? La famine, la peste, la guerre, les deux sœurs venues de l'Arabie et de TAmérique, détruisent lous les hommes dans un canlon : on est étonné de le trouver peuplé cent ans après. » Ce n'est là qu'une boutade qu'il ne faut pas prendre plus au sérieux que sans doute Voltaire ne la prenait lui-même ; mais, après lui, et cette fois avec une conviction très sincère, d'autres auteurs sont venus soutenir que le ralentissement de notre population était une preuve de notre supériorité intellectuelle et que nôvis devrions, à ce titre, nous on enorgueillir, au lieu de nous en aflliger.
S'appuyant sur les lois de l'histoti^e naturelle et de la biologie comparée, M. Gaétan Delaunay a rappelé, à cette occasion, que la fécondité des espèces diminue au fur et h fiiesure de leur ascension dans réchelle biologique : l éléphant est moins fécond que la carpe et Thuître ; la rose, que la fougère et le champignon. Si nous avons moins d'enfants que les autres pays, c'est tout simplement parce que nous sommes le premier peuple du monde. 11 est difficile d'imaginer une théorie plus ingénieuse pour notre amour-propre qu'elle flatte, et plus consolante pour notre patriotisme qu'elle endort.
Tout récemment encore, monamiM. Ernest Brelay (1), — avec sa verve toujours enjouée, mais qui pousse parfois le bon sens jusqu'à l'intransigeance et au paradoxe — , plaisantait ceux qu'il appelle « les prolifiques intentionnels » ; il entend, pour sa part, se reposer sur « la nature », du soin de rétablir, sans nous, (( l'équilibre nécessaire » et conclut « qu'en matière de population la qualité vaut mieux que la quantité ». Il en serait des habitants
(1) Le Monde éco)wmique^ 8 août 1^96.
comme des raisons qu'on pèse et qu'on no compte pas : nonmime^ rantu)\ sed pondrrantur. Les recensements oii l'on dénombre les tètes devraient être remplacés par des inventaires moraux où Ton jaugerait les cervelles, les cunirs et les volontés. Mon spirituel ami est-il bien sûr que ce nouveau mode de comptage justifierait Toptimisme de ses conclusions? , Nous n'avons garde de contester, — puisque c'est un fait in- 1 deniable, — que partout la prolificité d'une nation décroisse dans iSine certaine mesure avec les progrès de sa civilisation et de sa richesse. C'est là une observation générale, qui relève autant et plus de la morale et de la psychologie que de l'économie politique; mais elle ne suffit ni à expliquer pourquoi notre natalité ^ n'est que les deux tiers, la moitié même de celles d'autres pays qui nous avoisinent, ni à nous rassurer sur de tels écarts.
(c Une pareille diminution relative de la population française comparativement aux autres nations européennes, a dit M. Yves Guyot, la place dans un état d'infériorité. » (1)
Notre stationnement, eu face de rivaux qui progressent, équivaut à un véritable recvil. Cet effet est d'autant plus sensible que l'ancien équilibre européen s'est transformé peu à peu et que de nouveaux p(»uples ont été successivement admis dans le concert des grandes puissances.
Sous Louis XIV, en 1700, Tempire de Charles-Quint étant démembré et l'Espagne reléguée à un rang effacé, la monarchie française, avec ses 19 millions d'habitants, figurait pour près des 2/5 (38 p. 100) dans h^s populations des trois grandes puissances européennes (France, Angleterre, Confédération germanique).
En 1789, bien que la France se fût annexé l'Alsace et la Lorraine et que sa population se fût augmentée de 7 millions d'habitants depuis le commencement du siècle, sa situation relative avait baissé. En effet, les autres états s'étaient accrus de leur côté; la Russie entrait en scène, avec ses 25 millions d'habitants et la France ne représentait plus alors que 27 p. 100 de la population des quatre grandes puissances.
En 1815, après la Révolution et les guerres de l'Empire, la Prusse est admise dans le concert européen et la part de la France se réduit à 20 p. 100.
(1) Le Siècle, 18 septembre 1896.
En 1872, ravènement de Tltalie porto à six le nombre des grandes puissances et ramené à 14 p. 100 la proportion pour laquelle notre pays entre dans leur population totale. Aujourd'hui cette population totale est d'environ 300 millions d'habitants (1) et notre population de 38 millions n'y figvire que pour 12,7 p. 100, à peu près un huitième (2).
Mais, dans ce bilan international, on n'a pas le droit de négliger les Etats-l^nis, que rapproche de nous chaque progrès dans les moyens de communications et que leur prodigieux développement agricole et industriel appelle à intervenir de plus on plus, sinon dans la politique strictement européenne, au moins dans les problèmes économiques qui s'agitent sur nos vieux continents. En faisant entrer les Etats-Unis en ligne de compte, la part de la France tombe à moins de 11 p. 100.
Ce n'est pas tout : quelque pénible que cet aveu soit pour notre patriotisme, il faut reconnaître que, déjà si fâcheuse, cette situation ne peut qu'empirer avec le temps, si notre population ne modifie pas son allure actuelle.
Pour s'en convaincre, il suffit de se porter par la pensée à un demi-siècle en avant (un jour pour la vie d'un peuple !) En admettant que, pendant cette période de cinquante ans, Taccroissement des populations suive la même loi qu'aujourd'hui et que la carte de l'Europe ne subisse pas de nouveaux remaniements, notre pays tomberait, vers le milieu du siècle prochain, à 7 p. 100 du total (1/15). Si l'on avait égard aux colonies anglaises, à la Russie d'Asie, à la Chine, au Japon, avec lesquels l'Europe doit s'attendre à compter prochainement, notre situation serait encore plus amoindrie.
Nous assistons en effet aux débuts d'un mouvement très significatif auquel les progrès des transports impriment chaque jour une impulsion plus accélérée : c'est la diffusion de l'espèce humaine et surtout de la race blanche {^aiidax Japeti genus) à la surface du globe. Les pays trop denses envoient leurs essaims dans les pays neufs. A la longue, Féquilibro doit tendre à s'établir; ce n'est qu'une affaire do temps. Le jour oii les populations auront fini par se niveler et par acquérir partout la mémo don-
(1) Grande-Bretagne 39 millions; en Allemagne 51; Autriche-Hongrie 42; Italie 31 ; France 38 ; Russie 99.
(2) Voir à ce sujet, le beau livre de la Population française, par M. Levasseur.
site, ce seront les territoires qui entreront seuls dans la balance. C'est là ce qui explique la politique coloniale et la hâte qui pousse, par un instinct confus, les différents pays à prendre part à la curée des espaces c^ncore inoccupés. Pour les pays neufs à mettre en valeur, pour les champs de bataille où vont se ruer des nations armées, en un mot, pour Tapre concurrence internationale, il faut des hommes, beaucoup d'hommes, et malheur au peuple qui ne pourrait pas en mettre suffisamment en ligne pour les œuvres de la paix ouïes besoins de la guerre ! Comme Ta dit justementM. IViul Leroy-Beaulieu, « c'est toujours par voie de comparaison que se classent les nations dans le monde. Ouand Tune d'elles grandit plus rapidement qu'une autre, quels que soient les progrès de cette dernière, celle-ci déchoit relativement, et il est impossible à ceux qui lui appartiennent de ne pas éprouver quelque tristesse devant cette sorte de déchéance (1 )».
Cette tristesse commence à gagner le pays. Sous la direction et par l'initiative des docteurs Bertillon, Javal et Richet, une Alliance nationale (2) vient de se fonder pour dénoncer le danger du stationnement de notre population et pour réclamer les mesures qui pourraient, sinon le conjurer, du moins l'atténuer. Son cri d'alarme a éveillé par tout l'écho le plus sympathique. Si Ton a discuté quelques-uns des moyens qu'elle proposait, presque personne du moins n'a contesté la légitimité de la campagne qu'elle entame vis-à-vis de l'opinion et des pouvoirs publics. Les révélations du dernier recensement viennent encore apporter à son action une affligeante opportunité.
En résumé, la situation est grave et l'on sent chaque jour davantage qu'elle met en jeu les destinées même du pays. Nous n'avons pas le droit d'en détourner les yeux, comme d'un spectacle qui trouble fâcheusement notre optimisme et qu'il vaut mieux s'épargner. 11 faut, au contraire, s'en repaître l'esprit, le contempler et le méditer pour prendre énergiquement les résolutions qvi'il comporte
Mais, afin d'éclairer ces résolutions, il convient d'étudier d'a-
(1) Le mùine auteur fait remarquer avec beaucoup de raison que la stagnation de la population n'est pas seulement pour la France une cause incontestable d'infériorité tant i3olitique qu'économique, mais aussi une cause d'amollissement... L'enfant unique est entouré d'une tendresse si pusillanime, de soins si minutieux, que la trempe de son caractère s'en trouve fort alfaiblie, et que l'esprit d'entreprise chez lui tend à disparaître... [Econoniisle français^ 15 août 1«S9()).
(2) Siè(je social, 26, avenue Marceau.
bord les fucleurs qui inllucnt sur le mouvemcnl de la population, jmis les causes qui détorminenL son équilibre actuel. C'est seulement après cet examen préalable que nous poiirrons utilement rechercher les mesures capables de combattre ces causes ou du moins d'en limiter les eiîets.