II. — Lks FAr.TlîUnS DELA POPULATION
On sait que le mouvement d'une population, en dehors des courants d'émigration et d'immigration, dépend de la marche de ces trois grands facteurs : les mariages, les décès, les naissances. Auquel de ces trois facteurs fauL-il imputer notre lamentable situation démographique?
Bien que notre nuptialité ait décliné par rapport ii ce qu'elle était jusqu'en 48767elle se maintient depuis vingt ans aux environs de 7,5 pour 1.000 et n'a rien d'anormal.
On peut en dire autant de notre mortalité générale, qui est d'environ 23 décès par 1 .000, c'est-à-dire un peu inférieure à la nu)venne g7>nér;fle pour les pays civilisés [20]. Cette situation relativement favori^ble s'cîxplique en partir» par la faible proportion de nos enfants (1). Gomme ce sont eux qui fournissent le plus gros contingent à la mortalité, il est naturel qu'étant plus riche en adultes, notre population fournisse proportionnellement moins de décès. Et cependant, là encore, il s'en faut que nous ayons à nous regarder comme impuissants à mieux faire et comme quittes de tout devoir, puisqu'avec un million de plus d'habitants et un tiers de plus d'enfants [30 au lieu de 27 «/o], l'Angleteri e compte environ 150.000 à 200.000 décès annuels de moins que la France.
Mais c'est surtout la natalité qui nous réserve les constatations les plus pénibles; c'est elle qui donne à vrai dire la clef de notre situation.
Resté longtemps stationnaire aux environs de 1 million, notre chitîre annuel de naissances est tombé au dessous de 900.000 (en 1892 et en 1894 il a été de 855.000), Il s'est réduit de plus
(1) Lu pyramide (les tiaes pour la France aune base élranKlée, les lianes relum- (lis; la pyramide anglaise, au contraire, présente un large empâtement, une décroissance régulière, un profil continu. Noire etrectif au dessous de 15 ans n est que les 27 0/0 du total, tandis .(.l'il :ill,'inl 31 OiO en Allemagne, 3G OiO en buede et en Angleterre.
do 100. OÔO depuis 1835, bien qu(^ la population dans l'intervalle se soit accrue de 5 millions ; le taux de la natalité par 1 .000 habitants est ainsi descendue par chiiles successives de 30 à 22,5 et va bientôt n'être que de 20, alors qu'elle est pour rAngleterrc» de 29, pour TAllemagne de 36 et pour la Russie de 48. Nous occupons le dernier rang sur la liste des nations civilisées, après la Grèce et rirlande.
La moindre natalité actuelle peut en partie s'expliquer par nos désastres de 1870. Tous les adultes qui ont succombé alors ont été perdus pour le mariage. De là, la chute immédiate des naissances après la guerre (1). Mais là ne se bornent pas leselïets de ces hécatombes. Tous ces enfants, dont nos malheurs ont supprimé la naissance, manquent aujourd'hui à notre contingent de producteurs et dépriment notre natalité. De proche en proche, le même phénomène va se reproduire coniuK* une onde de marée, h des intervalles périodiques, déterminés par le temps qui s'écoule entre la naissance et l'âge moyen de la paternité. C'est cette période que Ton a justement appelée « le cycle démographique ». Klle marque le retour des inlluences déjà lointaines, peut-être effacées de la mémoii-e des hommes, mais implacablement retenues par les laits.
Gomme un ray<m d(> lumièz^e qui chemine éternellement à travers les espaces, racontant aux mondes qu'il rencontre sur sa route les spectacles qu'il a éclairés à son point de départ, un fait une fois accompli subsiste à jamais avec ses conséquences, alors même qu'elles seraient en partie corrigées ou masquées par un fait postérieur. A un moment quelconque, les phénomènes observés sont le résultat de tous ces mouvements, de toutes ces ondes qui — semblables à celles d'unbassin où l'on a produit plusieurs centres d'ébranlement — s'entrecroisent, se renforcent ou s'atténuent, se combinent de mille façons et transmettent par les incidences les plus fines et souvent les moins ap(^reues Tin- Jluence et le poids du passé aux hommes et aux choses du présent. Aujourd'hui prépare demain; chacun de nos actes intéresse nos descendants ; posteri vrstrares agitur ; toutes les générations sont solidaires ; à travers les siècles elles sont reliées par une chaîne mystérieuse et chacune d'elles (^st la victime où l'obligée de celles qui l'ont précédée.
Il ne nous manque pas seulement ces couples dépareillés par
(1) Il faut tenir compte aussi de la perte de TAlsace-Lorraine.
la guerre; mais la principale source du mal, c'est la stérilité relative de nos ménages. Pendant que, pour 100 femmes ma-riées jusqu'à 50 ans, la natalité légitime est de 29 en Prusse et de 26 en Angleterre, elle est de 10 dans notre pays. Si nos femmes avaient la fécondité des Allemandes (1), la France aurait par an, un effectif supplémentaire de 500.000 enfants, soit de 150.000 conscrits à 20 ans.
Le nombre moyen de nos naissances par mariage est tombé dcT 4 à 3 ; or, un calcul simple démontre qu'au dessous de trois enfants par mariage, une population cesse de se recruter et de s'accroître (2). Comme confirmation de cette régie, nos naissances en trois ans, de 1890 à 1892, sont restées de 68,992 inférieures à nos décès.
Cette stérilité nous affaiblit vis-à-vis de nos voisins ; mais, par une triste et bien insuffisante compensation, elle est pour nous la cause d'un enrichissement plus ou moins momentané.
Un pays peut, en effet, opter dans une certaine mesure entre le capital humain et l'autre. Elever des enfants est une charge onéreuse : avant qu'ils ne rapportent, ils coûtent de gros sacrifices; sur 100 enfants qui naissent, il en meurt une trentaine, qui sont emportés sans avoir rendu aucun service à la société ; ceux qui survivent ont coûté plus qu'ils n'ont rapporté au moment où ils arrivent à l'âge adulte. « En France, dit M. Bertillon, nous transformons une partie de notre abondance en épargne. Voilà pourquoi, notre natalité étant si restreinte, nos capitaux sont si abondants. » Cherchant à mettre des chiffres sur ses considérations, pourtant si rebelles à une mesure précise, il évalue le coût d'un adulte de 20 ans entre 2 et 4.000 francs et trouve ainsi que la fécondité de l'Allemagne lui coûte tous les ans 1.200 millions que nous économise notre stérilité.
Funeste et ruineuse économie (3), qui gaspille l'avenir au profit du présent, comme le serait celle du cultivateur, qui sacrifierait la moisson pour épargner la semence! Une nation ne peut pas se soustraire à ses devoirs avec plus d'impunité que les individus. Si elle obtient un soulagement immédiat en secouant les
(1) Geniianid^ dit Tacite, officina qentiutn.
(2) 11 faut deux enfants pour remplacer Je père et la mère, et un troisième enfant pour faire face au.v morts qui surviennent avant l'âge de la procréation.
(3) « L'amollissement du caractère est un plus grand mal que n'est un bien l'accroissement de l'aisance et du bien-être matériel. » Paul-Leroy-Beaulieu, Economiste français^ 15 août 1896)
charges que lo devoir implique, « la justice immanente » veut que cet égoïsme et cette imprévoyance se paient tôt ou tard et avec usure.
ni. — Li:s (Causes.
Les facteurs de la population sont sous la dépendance de causes multiples et infiniment complexes. Par des répercussions plus ou moins lointaines et sinueuses, tout vient retentir sur ce phénomène, si hien que les courhes qui figurent ses variations, reflètent elles-mêmes toutes les phases tristes ovi heureuses de notre histoire, les récoltes abondantes et les périodes de paix et de prospérité, aussi bien que les disettes, les choléras, les révolutions et les guerres. Vouloir analyser une à une toutes ces causes, ce serait se lancer dans un dédale véritablement inextricable. Aussi faut-il se résigner à être incomplet, et parmi les causes qui régissent le phénomène, se borner à signaler les principales et surtout celles qui peuvent, dans une» certaine mesure, être justiciables de notre volonté.
Des mariages, nous ne dirons rien, si cenVst qu'ils sont influencés par des causes semblables îi celles que nous allons voir enjeu pour les naissances et parmi lesquelles figurent au premier rang les calculs de la prudence et de Tégoïsme, la peur des responsabilililés et des devoirs.
Pour la mortalité, nous ne relèverons que les particularités relatives aux enfants en bas-âge et aux citadins.
La mortalité des petits enfants est énorme et s'élève à 16 p. 100 dans la première année de leur âge. Sur 6 enfants légitimes qui naissent, il en est un qui est voué à mourir avant la fin de Tannée. Pour les enfants naturels, la mortalité est double : c'est un tiers environ qui est fauché en un an. Or, la proportion actuelle des enfants naturels étant de 9 p. 100 naissances (1), si leur mortalité était le môme que celle des enfants légitimes, on sauverait tous les ans près de 10.000 vies humaines.
Dans les agglomérations industrielles, les petits enfants meurent en grand nombre. Trop souvent, la femme a cessé d'être mère pour devenir ouvrière et, retenue h l'atelier, elle prive ces
(1) Les enfants 7noH nés légitimes ont été en 1892 au nombre de 36.072 ; les mort-nés illégitimes, au nombre de 41.925. La proportion de ces derniers est 12 fois plus forte que pour les enfnnts légitimes (5(3 p. 100 an lieu de 4,6 p. lœ.)
petits êtres dcs soins nécessaires au salut de leur frêle existence. De là, ces « pics » mortuaires qu'indiquent, pour certains départements, les cartes où l'on a iiguré la mortalité par des courbes de niveau analoguc^s à celles qui expriment, sur les cartes topographiques, le relief du terrain.
Ce ne sont pas seulement les enfants que décimeîit les villes ; ce sont aussi les adultes. N'en déplaise aux apparences, et malgré tous les progrès de Thygiètie, leurs habitants s'y fondent, comuK^ hi cire au feu. 11 faut ici se défier d'un trompe-l'œil statistique dont elles ont le bénélice : on ne saurait en effet comparer sans efreùr leurs chilfrcs de naissances, de mariages et de décfes à ceuit d'une population normale qui contiendrait plus d'enfants et moins d'adultes. Les ctges particulièrement fragiles et tributaires de la mort, c'est-à-dire l'enfance et la vieillesse, n'étant que très Faiblement représentés à Paris, par exemple, on doit calculer la mortalité, hoîi pas èn bloc, mais par âge, et l'on constate alors qu'elle est environ d^'im tiers supérieure à celle de la province.
Pendant quelles campagnes se dépeuplent, la population des villes s'accroît sans cesse à leurs dépens. La population rurale qui représentait, il y a un demi-siècle, les trois quarts de la population totale, n'en fait plus aujourd'hui que lès deux tiers (61 p. 100), ayant ainsi, de 1846 à 1891, perdu 2.921.843 habitants, pendant que la population urbaine en gagnait 5.664.549. Dans la même période, la densité de Paris s'est élevée, par kilomètre carré, de 11. 000 à 31.000 habitants, c'est-à-dire qu'elle a presque triplé. Gomme elle est en moyenne de 73 habitants pour toute la France, on voit que la densité parisienne est 425 fois plus forte que celle du reste du pays. Si toute la France était peuplée comme Paris, la population française serait égale à 15 milliards d'habitants, c'est-à-dire à dix fois celle du monde entier.
En somme — et c'est une observation vraie pour tous les pays — les villes sont des mailgeusés d'hommes; elles les aspirent surtout le territoire, les projettent dans la fournaise et les y consument.
Les causes principales de cet excès de mortalité sont la lièvre des besoins, la difficulté de la vie, l'alcoolisme, l'insalubrité du logement. On sait quels ravages fait sur la santé publique la
consommation toujours croissante do l'alcool et de ses dérives. « L'alcoolisme, disait avec force le D'^ î.egrain devant le Congrès d'anthropologie criminelle qui vient de se tenir à Genève, (^st par excellence l'engin destructeur des peuples modernes; il est pour nous ce que furent pour nos p^res les ëpidc^mies de peste du moyen-âgé, tré qu'est le choiera pour h^s peuples de rOrientj à cela près que les uns et les autres ont 6i6 et sont doués d'une vertu prolifique ([ui a tôt fait de remplacer les absents, alors que notre énergie Reproductrice va s'afTaihlissant. Un peuple alcoolisé est un peuple en voie de disparaître. »
Quant aux logements insalubres, tout le monde connaît la déplorable influence qu'ils exercent sur la santé de leurs habitants. « Dans de pareils milieux, dit le D'' Marjolîn, les corps s'atrophient, s'étiolent et contractent le germe de maladies qui abâtardissent et déciment la race. ))vOn meurt beaucoup plus à Paris daus les quartiers pauvres qiig dans les quartiers riches; la mortalité est, en grande partie, une question de misère et de salubrité. Si elle était réduite,"^^ pour toute la population de la capitale à celle du VIIl^ arrondissemcfnt, il mourrait par an à Paris 20.000 personnes de moins qu'aiijourd'hui. Tel est le tribut qu'y prélève annuellement Pinsalubrité du logement, plus meurtrière et plus implacable que ne Tétait jadis le minotaure de Crète. En face de pareilles hécatombes, pourrait-on rester indifférent et se croiser les bras?
J'arrive à la natalité, c (^sl-à-dire à celui des trois facteurs qui, comme on l'a vu, contribue le plus efticacement à la situation actuelle. Aussi glisserai-je moins vite sur . les causes qui tendent a limiter la fécondité de nos familles.
La stérilité française ne tient pas à des causes matérielles ou physiologiques, mais à des causes économiques et morales. On n'a pas d'enfants, parce qu'on n'en veut pas : c'est un fait de volonté.
Quelles sont les forces qui agisseîit sur la volonté? L'intérêt, l'instinct ou la passion, le devoir. Du moment où la natalité est régie par la volonté, elle sera sous la dépendance de ces facteurs, dont il importe d'analyser et de dégager T influence.
Mais ici la difliculté devient extrême. La science sociale n'a pas, comme la physiologie, la ressource de l'expérimentation
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pour étudier tour à tour cliacuno dos causes qui collaborent k un fait, et en découvrir la loi. Elle est tenue de prendre ce fait en bloc, tel qu'il apparaît, avec la complexité des causes qui ont concouru aie produire. Si ces causes sont contradictoires, tirent en sens inverse, il arrivera que telle ou telle d'entre elles sera masquée par telle ou telle autre, qui aura prédomine dans la formation de la résultante. On pourra être ainsi conduit à nier rintluence de la première de ces deux causes, en lui opposant la négation par le fait. Par exemple, on dira qu'il est difficile d'attribuer aux sentiments religieux un rôle quelconque dans la fécondité, puisque la natalité est deux fois et demie moindre dans les quartiers de la Madeleine et de Saint-Thomas d'Aquin qu(^ dans ceux du Pont-de-Flandre et de la (ioutte-d'Or. Ainsi encore, on montrera que, malgré l'identité du régime successoral en France, en Belgique, en Hollande, dans la Prusse rhénane, ces pays olTrent des natalités extrêmement dissemblables, qui vont de 23 à 39 p. 1.000, et I on sera tenté d'en conclure que l'action des lois est, sinon nulle, du moins secondaire sur la fécondité. De même, enlin, pour refuser toute inlluence h la richesse sur ce phénomène, on montrera que la natalité est faible à la fois dans les départements pauvres (1) tels que le Gers [15J, la Creuse [21], les Basses-Alpes [22], et dans les départements riches, tels que la Gironde [19j,le Calvados [20] ; quelle est forte dans les départements les plus différents au point de vue de la richesse, comme la Lozère |28], le l'ini stère [32]^ d'une part, et de l'autre, comme le Nord [30] et le Pas-de-Calais [31 j.
En un mot, il n'est pas de cause qui, soumise à cette épreuve^ y résiste. On arrive ainsi par des éliminations successives à l inexplicable, au fatalisme, et l'on peut dire, en s'installant en triomphateur sur les ruines des divers systèmes, ce que Pascal disait de l'homme : « Je le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible (2). »
On n'est pas acculé a cette extrémité en ce qui concerne la natalité française. De ce que les diverses causes se croisent, se
(1) Nous avons pris comme critérium de la ricliesse des départements, la valeur du centime départemental. Voici la valeur de ce coefficient, en 1891, pour les départements cités dans le texte (la moyenne étant de 43.687 fr.) :
Gers, 21.204 fr. — Creuse, 12.553 fr. — Basse-Alpes, 9.547 fr. — Lozère, 8.492 fr. — Finistère, .33.895 fr. — Gironde, 99.701 fr. — (:alvadr>s, 02.913 fr. — Nord, 157.164 fr. — Pas-de-Calais 68.617 Ir.
(2) Les Pensées^ article VIll, p. 155.
contrarient et aboutissent à des effets contradictoires suivant leur prédominance respective, il ne s ensuit pas que chacune d'elles ne j>;arde son influence sur la résultante et qu'en agissant sur Tune ou Tautre d'entre elles, on puisse agir sur cette résultante elle-même.
Débarrassés de celte lin do non-recevoir préalable, reprenons les divers facteurs de la volonté des parents et vo) ons comment ils iniluent sur la natalité.
L'instinct, la passion innée, poussent à la reproductiorr>>Q[est une force que la population a dans son jeu, qui conspiré 'eil sa faveur. Si elle n'est pas contenue par des forcèSo^^lagehiistes, elle tend à peupler le monde. / '^^'^//c
Tandis que Tinstinct agit toujours dans llr; même téret peut agir dans des sens opposés. Ici\lv' pér(* apprécierai que les enfants sont une richesse pour lui, N^'ils. l'aiderajit cultiver son champ, à manœuvrer sa barque^^^ù^alini(?nè^^ ménage par leur salaire. L'instinct, servi par rinté7ef7Tera son œuvre et la famille sera féconde. Là, au contraire, le père calculera les charges que lui impos(*raient de nouveaux enfants : il faudra les élever, l(*s mettre* au collège, les doter, leur sacrifier son confortabl(^ Il limitera donc sa postérité à la mesure de son égoïsme.
Le devoir lui-même pourra recevoir deux interprétations divergentes, qui se traduiront par des résultats différents. Les pbres de famille, dominés par le sentiment religieux, obéiront sans hésiter au précepte : « Croissez et multipliez » ; ceux-là ont la conviction que Dieu bénit les nombreuses familles. A côté d'eux, d'autres pères se feront une conception opposée de leur rôle et se croiront tenus d(* prépar(U' à leurs enfants une vie aisée en en limitant le nombr(\ Si l'on a un enfant unique, il ne sera pas condamné à déchoir ; il conservera le domaine rural, l'atelier, sans avoir à le partager; il se mariera dans son monde, à son gré, au lieu d'être voué par une dot insuffisante à des choix inférieurs ou au célibat. Avec de telles idées, la stérilité se réclame de la prévoyance et se hausse à la dignité du devoir.
Chacun sait que la misère est prolifique. Le pauvre, qui ne compte plus que sur l'assistance publique, s'abandonne à l'instinct et procrée sans réflexion. L'un d'eux auquel on reprochait
sa prog(^niturc dobordanto s écriait : « Qiio voulez-vous? c'est le seul plaisir que Ton puisse avoir gratis (1). » — Voilà l'instinct pi*is sur le fait. — (( Les classes pauvres^ a dit M. Baudrillart, ont autant d'enfants qu'il plait à la nature de leur en donner et qui deviennent ensuite ce qu'ils peuvent (2). » Les conseils de Malthus, qui étaient spécialement destinés à ces classes, n'ont aucune prise sur elles et, grâce à une singulière interversion des rôles, ces conseils ne sont appli(|ués que par les classes aisées, bien qu'ils ne soient pas à leur adresse. C'est du malthusianisme h rebours, qui fait reposer le recrutement de notre population sur la sélection des types inférieurs. Si un éleveur procédait ainsi, il arriverait vite à la dégénérescence de ses bœufs ou de ses chevaux. Ce procédé ne vaut guère mieux pour la race humaine. En outre, il compromet le bon recrutement des professions et court ris(pi(^ d'amoindrir la valeur de ceux qui les exercent (3).
Après l'instinct, veut-on voir à Tœuvre le devoir sous ses deux interprétations contradictoires? Nul ne conteste que les familles religieuses sont les plus fécondes : c'est un fait établi par Tobservation de tous les jours. Les familles de pasteurs protestants sont d'une fécondité légendaire : on ne se figure pas un pasteur anglican sans une longue théorie de garçons et surtout de filles. Le peuple juif s'accroît avec une rapidité que la statistique hésite elle-même à enregistrer, tant elle la juge invraisemblable (4). En sens inverse, combien n'existe-t-il pas de pères des plus respectables, qui s'imaginent obéir à un véritable devoir en s'abstenant d'appeler au monde des enfants auxquels ils ne pourraient assurer un assez brillant avenir?
(1) VlrréUr/ion de Vnvenb\ par Guyau, p. 274.
(2) Etat moral des populations de la Picardie,
(3) « Alors même que le droit à l'héritage ne détruirait pas chez les enfants Tesprit de travail et d^initiative, la stérilité laisserait aux parents peu de chances de trouver parmi eux un successeur apte à continuer Fœuvre de la famille. » (F. Le Play, La Réforme sociale^i. II, p. 88.) « Dans les contrées où la loi morale a conservé son empire, oii rien n'entrave le libre développement des tendances naturelles, les pères de familles ont un motif principal pour conserver la fécondité : ils veulent instituer un héritier capable de cojitinuer les bonnes traditions des anc«*tres et leur choix est d'autant meilleur qu'il peut être fait dans une progéniture plus nombreuse. » (F. Le Play, Les Ouvriers européens^ t. VI, p. 367.)
(4) Voir dans le Jour/ud de la Société de staftJ^tifjue (n^ d'avril 1^91, p. 119) un article de M. Arthur Ratl'alovich sur la Natalité Juive en /^z/às/c. La population juive en Russie doublerait en trente ans au plus, tandis que la population russe en général, déjà si exceptionnellement féconde, demanderait quatre- viiit^t-dix ans pour ce doublement.
Quant à rintorôt, son inlluonco s'atteste par de nombreux et concordants résultats. C'est Tégoïsme, la peur de la gône, des souffrances de Ja maternité, des soucis de l'éducation et de rétablissement, qui expliquent cette stérilité américaine, que tous les observateurs récents reproclient à la haute société des Etats-Unis. C'est le calcul qui tarit la fécondité normande et qui accroît au contraire celle des paysans et des ouvriers, quand ils voient dans leurs enfants des auxiliaires ou des sources de revenus. Là oii les enfants trouvent un débouché fructueux ils pullulent sans restriction.
Tous ces éléments moraux s'entremêlent pour contenir ou seconder Tinstinct. La natalité résulte du conflit ou de la composition de toutes ces forces, et c'est pourquoi elle est si déprimée dans notre pays^ sous les tristes suggestions de l'égoïsme personnel, de la peur de la lutte et de la tendresse aveugle pour les enfants.