‹ La Question de la PopulationChapitre 11 sur 177 · LES PRÉDÉCESSEURS DE MALTHUS · texte numérisé non relu

LES PRÉDÉCESSEURS DE MALTHUS

seillaient des moyens violents pour obvier à la prolifîcité. Au xviii® siècle, Montesquieu, Franklin, Arthur Young, d'autres encore émirent, sans trop s'y arrêter, des idées assez analogues à celles de Malthus.

L'érudition allemande lui a trouvé bien d'autres précurseurs, si l'on peut appeler de ce nom ceux qui ramassent au hasard une idée, en font luire un instant une des faces et l'abandonnent sans penser à en extraire tout le contenu et sans se douter de son importance. Machiavel, Giovanni Botero, se trouvent parmi les plus sérieux de ces pré-malthusiens : d'après ce dernier, la vente des esclaves en Guinée, le cannibalisme des sauvages, les vols et les brigandages des Arabes, k plus forte raison les migrations des peuples et même la généralité des crimes n'ont pas d'autre cause que l'encombrement de l'espèce humaine sur le globe ou sur certains points de celui-ci.

Un des premiers explorateurs et colonisateurs modernes, Walter Raleigh, disait que, sans les famines, les guerres, les crimes, les pestes, la terre regorgerait bientôt d'habitants.

Il y avait loin de ces aperçus fugitifs à la doctrine magistrale et cohérente de Malthus.

Elle trouva en Angleterre un terrain admirablement préparé; elle s'y épanouit; presque tous les • fonomistes anglais de la première partie du MX* siècle s'y rangèrent. Elle constitua, avec la théorie de la. Rente de la terre, de Ricardo, (1) qui n'était pas sans analogie avec elle, une sorte de foi économique nouvelle qui eut pour grands prêtres

(1) Voir nos ouvrages : Essai sur la reparution des richesses et fTrailé théorique et pratique d'économie politique.

'-<'' h\ OUKSTIUN DE LA l'«Vl^i>ATlON

les doux Mill : James MiU (i), du vivant rnùmu do Malthus ut son fils, qui le continua, mais Téclipsa on célébrité, John Stuait Mill. Ce dernier en est imbu jusqu'aux moelles. Tous nos progrès lui paraissent illusoires ; ils ne tendent qu'à enrichir dérqesurément un petit nombre d'hommes et à permettre à un nombre chaque jour plus grand de vivre d'une vie misérable ; l'accroissement de la population est la cause de cette déplorable condition de l'humanité; à moins que l'on ne trouve le rpoyen de le contrecarrer par des peines sévères, par Tintervention des lois pénétrant jusque dans l'intimité de la vie privée, une amélioration durable du sort de l'espèce humaine n'est pas possible.

Les économistes anglais plus récents se sont, on partie du moins, soustraits à ce cauchemar. La plupart, notamment ïhorold Rogers, Sidgvvick, Marshall, considérant comme excessives les généralisations deRicardo, n'ont pu avoir un sentiment complètement différent à l'égard de celles de Malthus; néanmoins, ils ne laissent pas que d'en être toujours très impressionnés. Après avoir décrit les trois points principaux de la théorie malthusienne, M. Marshall, dans son ouvrage élémentaire, s'exprime ainsi : « Nous avons déjà constaté que les économistes anglais de la première partie de ce siècle exagèrent la tendance de l'accroissement de la population à empiéter sur les moyens de subsistance. Ce n'était, certes, pas leur faute s'ils ne pouvaient prévoir les développements récents des transports à vapeur sur terre et sur eau, qui ont permis aux Anglais de la génération présente d'ob-

(1) James Mill peut être regardé comme un des pionniers du néo-malthusianisme, voir plus loin. pp. 303 et suivantes.

LES PRÉDÉCESSEURS Dfc MAl.tHÙS 29

tenir les produits des plus riches terres du monde, à un prix généralement bas. Mais le fait que Malllius n'avait pas prévu ces changements rend le second et le troisième terme de son argumentation surannés dans la forme, quoiqu'ils soient encore, dans une large mesure, valables au fond ; antiqttated in form^ thoiigh theij are still, in a great measttre, calid in substance (1) ». Ce n'est pas là, on le voit, il s'en faut même, un abandon de la doctrine de Malthus, mais simplement une atténuation et une modification. A un autre endroit du même ouvrage, M. Marshall reconnaît que, par suite de circonstances diverses qu'il explique, le rapport des mariages à la population est tombé, en Angletefre, de 8,8 pour 1,000 en 1873, à 7,1 pour 1 .000 en 1886, et que le recensement de 1891 constate un ralentissement considérable dans le taux d'accroissement île la population en Angleterre : a great falLing offin the rate ofincrease ofthe population in England{2) ». Ces dernières observations sont, ainsi que nous le montrerons plus loin, avec le concours de bien d'autres preuves, beaucoup plus destructives de la doctrine de Malthus, considérée tomme un système scientifique et par conséquent universel, que ne le sont les résultats des tlécouvertes ou des applications industrielles du • ommencement et du milieu du xix" siècle, lesluelles auraient pu ne procurer à l'humanité qu'un impie répit. C'est, toutefois, une faiblesse pour un pt'nseur que de n'avoir pas prévu la possibilité de très grands changements prochains, surtout quand

(1) Marshall, Bcbnomies of Industry, p. 124.

(2) Idem, ibid., p. 130. Voir plus loin, p. â45 à 247, des données plus rf("ent»»s sur le mouvement de la population en .\ngleterre.

les causes de ces changements, la découverte de la vapeur et l'inauguration de l'industrie mécanique, étaient déjà connues et en travail de son temps. Si l'on peut arguer, de ce côté, des circonstances atténuantes en faveur de Malthus, il est absolument impossible de les accorder à John Stuart Mill, qui écrivait en plein essor de forces dont il n'a nullement su évaluer l'avenir ; c'est une des preuves que Stuart Mill, pur logicien, était dénué, à un très rare degré, de l'esprit d'observation personnelle et que les phénomènes concrets du monde vivant échappaient à son regard (1).

En Allemagne, la doctrine de Malthus trouva un accueil chaleureux comme en témoigne la phrase que nous avons citée (page 24). Les économistes allemands actuels discutent avec indépendance d'esprit la théorie malthusienne (2).

En France, les idées de Malthus ont rencontré une adhésion beaucoup moins générale qu'en Angleterre ou en Allemagne; dans ces deux derniers pays très prolifiques, l'opinion était prédisposée à les accueillir ; dans la France du xix" siècle, dont la population a toujours été peu ascendante et a même fini par reculer, du moins pendant quelques années consécutives, il était naturel qu'on se montrât moins inquiet d'un mal dont, à tout le moins, la nation paraissait préservée. Il

(1) Nous avons établi, dans notre Traité théorique et pratique d'économie politique (5» édition, t. I"), en parlant du rôle de la nature, que le peu d'attention prêté par les économistes anglais du commencement du xix« siècle à l'étude de la nature a été pour beaucoup dans leurs erreurs et dans la sombre conception qu'ils se sont faite de l'avenir économique du genre humain.

(2) Sur le néo-malthusianisme en Allemagne, voir plus loin, p. 335 et 336, texte et note.

Page 1