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CAUSES DE L INFÉCONDITÉ FRANÇAISE

Garonne, l'un des plus petits de France et l'un des plus stériles, qui a fourni le plus de ministres et de hauts personnages à la République, c'est faire un abus des mots. Puis le département de l'Yonne, qui le dispute au Lot-et-Garonne en stérilité, aurait-il aussi une population neurasthénique? Il n'v paraît guère. On invoque notamment comme cause de cette neurasthénie rurale les mariages qui se font entre gens d'un même village ou d'un même canton, ayant déjà entre eux plus ou moins une communauté de sang ; mais on oublie que c'est là le cas de toutes les populations primitives qui, pour la plupart, sont restées prolifiques, les Italiens, les Russes, etc., que c'est encore le cas pour les Bretons et que, au contraire, dans le temps présent, à cause des voies de communication nouvelles, la sphère habituelle pour les mariages de paysans est plus étendue qu'autrefois.

Ce qui nous semble distinguer les départements les plus improlifiques de France, c'est un trait différent de caractère, c'est un trait opposé, à savoir, en employant un terme nouveau qui mérite d'être retenu parce qu'il est expressif, c'est Varrivisme, l'esprit arriviste, la tendance à se pousser le plus haut possible et l'idée que, d'une pari, il ne faut pas s'embarrasser d'enfants pour arriver soi-même haut et rapidement et que, d'autre part, si l'on veut que sa progéniture arrive haut et vite, il convient de concentrer les efforts et la fortune sur une ou deux têtes seulement, plutôt même sur une que sur deux.

Dans tous les rangs de la population française aujourd'hui, en ces départements arrivistes du moins, on tient par-dessus tout, dans tous les rangs

de la population, à ce que, d'une génération à l'autre, la famille s'élève sur l'échelle sociale. L'idée que leurs enfants seront dans une moindre position sociale qu'ils ne le sont eux-mêmes est insupportable à la plupart des parents. On ne se résigne même pas au statu qiio pour ses descendants, c'est-à-dire à une situation analogue à celle qu'on occupe soi-même ; on veut les voir monter. Les rêves ambitieux qu'on n'a pu satisfaire pour soi-même, on les reporte sur ses enfants. L'ouvrier souhaite que son fils soit patron ou fonctionnaire ; le paysan désire qu'il devienne un « monsieur », un employé d'administration ou un médecin, ou un commerçant, un fonctionnaire aussi et surtout. Le petit bourgeois a des idées analogues : chacun regarde plus haut que soi. Nul ne se résigne pour sa descendance à la situation qui lui est à lui-même échue. La presse de province entretient cet état d'esprit, en publiant chaque semaine la nomenclature des postes de fonctions publiques auxquels garçons et filles peuvent aspirer, l'indication d'écoles de fonctionnaires qui y préparent et les traitements de début et de sommet de la carrière qui y correspondent (1).

Or, il semble à ces moyennes et petites gens que le meilleur moyen de faciliter l'avenir de leurs enfants, c'est d'en limiter le nombre, de laisser à chacun une plus grosse part de fortune ; il en coûte, d'ailleurs, cher de donner à un enfant une éducation qui le mène aux earriëres libérales ; on

(l) Passant une partie de l'année dans un département méditerranéen, nous lisons régulièrement dans un journal très répandu de cette région ces indications qui y paraissent périodiquement sous ce titre : Cavrièrea de jeunes gens. Carrières de jeunes filles, avec l'adresse d'une Ecole de fonctionnaires.

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Veut concentrer sur une tête, au lieu de disperser sur plusieurs, les sacrifices d'éducation que la famille peut s'imposer. De là la coutume, aujourd'hui presque générale, celle de l'enfant unique ou de deux enfants, l'un de chaque sexe, mais, de préférence, l'enfant unique.

^ Nous avons signalé, il y a déjà un quart de siècle, ces sentiments démocratiques, qui exaltent l'ambition du père de famille comme la cause principale de l'infécondité française. Un écrivain à tendances socialistes, M. Arsène Dumont, a plus récemment développé la même thèse (1). 11 a donné à ce phénomène un nom frappant, celui de capillarité sociale ; chaque molécule sociale, poussée par un instinct irrésistible, cherche à s'élever. Pour l'individu, comme pour la famille, la fécondité semble un obstacle à cette ascension. Se mariant plus tard> après être arrivé à une position meilleure, ayant moins de charges, entourant l'enfant unique ou les deux enfants d'une tendresse idolâtre, l'homme s'imagine qu'il devient plus important dans la Société,

A ce genre d'ambition familiale se joint, en effet,

l'adoration de l'enfant, ce qui est la corruption

d'un sentiment respectable. La famille doit se

ifier à l'enfant, non pas aux enfants, ce qui

lit une dispersion et ferait manquer le but.

Il serait, sans doute, aisé d'aligner des arguments contre cette conception mesquine de la famille et de la vie. Le simple bon sens indique que, si l'avoir est morcelé dans une famille à plusieurs enfants, il y a plus de chances pour celle-ci de trouver, dans cette pluralité, quelque sujet d'élite qui honore

I, Arsène Dumont. Dépopulalion et Civilisation (1890).

la famille, la relève et la porte à un degré social supérieur où elle se maintient parfois avec éclat pendant plusieurs générations. Sans rechercher, avec M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur, si les cadets sont en général mieux doués que les aînés, recherche qui nous paraît pouvoir difficilement conduire à des conclusions péremptoires, il est aisé de citer des exemples historiques qui prouvent que les parents ambitieux pour leur progéniture font bien de ne pas se réduire à un seul enfant. Pour ne citer que quelques cas tout à fait fameux : si le père et la mère du cardinal Richelieu n'avaient pas poussé au delà du premier enfant, leur famille aurait végété, sans doute, depuis deux siècles et demi dans l'obscurité, tandis qu'un cadet a jeté sur elle un éclat incomparable, lui a procuré une fortune hors de pair, dont pendant deux siècles et demi elle a amplement profité et elle profite encore. Et que dire de ce ménage de petits hobereaux corses, réduits à la portion congrue dans la petite ville d'Ajaccio, vers 1765 et 1769 ; s'ils avaient cru servir les intérêts de leur famille en s'en tenant à un fils aîné et à une fille ; au lieu que leur prodigieux enfant cadet a rempli et remplit encore le monde entier du bruit de son nom et a placé toute sa descendance au rang des familles souveraines.

En laissant de côté la politique et l'armée, voici encore assez proche de nous, dans la littérature un cadet glorieux, venant après fils aîné et fille, Chateaubriand. De tout temps les cadets, peut-être parce qu'ils avaient les dents plus longues et le caractère mieux formé, se sont placés au premier rang parmi les conquérants des grandeurs terrestres .

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Si nous citons quelques noms éclatants, c'est qu'ils sont les seuls universellement connus. Mais dans tous les ordres de l'activité humaine et à tous les desrrés des succès humains, on trouverait des cadets, des tard-venus, des enfants en quelque sorte en surnombre, qui firent l'honneur, le prestige et la prospérité matérielle de la famille : et cela est aussi vrai des hommes engagés dans les carrières industrielles, commerciales et autres, des artisans, des ouvriers d'élite, des paysans, que des iiomraes qui peuvent par la politique, les sciences ou les lettres, arriver à la célébrité. Dans toutes les sphères, aussi bien modestes et obscures que lumineuses, le cadet est doué d'une force ascensionnelle qui dépasse souvent celle de l'aîné ou de l'enfant unique. On connaît la boutade du célèbre écrivain anglais, Samuel Johnson : parlant du droit d'aînesse et négligeant ses conséquences heureuses politiques ou sociales, il disait, non sans quelque exagération, sans doute : « C'est un système qui a l'avantage de ne faire qu'un sot par famille. » On pourrait appliquer ce mot, beaucoup plus justement à lenfant" unique, choyé, adulé, préservé avec soin contre toutes les hardiesses, tous les risques et toutes les énergies.

C'est une grave erreur, chez une famille ambitieuse, que de limiter trop le nombre des enfants; cela équivaut k ne prendre qu'un ou deux billets à la grande loterie des succès humains.

Dans la première partie et au milieu même du xix" siècle on attribuait souvent l'infécondité volontaire, systématique, que commençaient à manifester certaines catégories de la population française, à la limitation du droit de tester. Telle était,

par exemple, l'idée de Le Play et de son école qui ne cessèrent et ne cessent de réclamer la liberté de tester avec une infatigable persévérance. Li' Play faisait presque de cette liberté la clef de voûte de son système social. Il est certain que maint paysan-propriétaire répugne à l'idée du morcellement de son bien : le désir d'assurer le maintien du domaine familial peut certainement porter un certain nombre de paysans propriétaires à n'avoir qu'un ou deux enfants.

Notre démocratie, d'autre part, à l'opposé de la grande et florissante démocratie américaine, s'est toujours montrée intraitable en ce qui concerne la limitation du droit de tester et de la quotité disponible : et l'on peut dire qu'elle a avec elle l'opinion publique : celle-ci considère que les enfants ont un droit positif sur la fortune des parents qui les ont mis au monde et les ont placés dans un certain milieu et une certaine situation sociale. On fait ressortir, d'ailleurs, que la quotité disponible, c'est-à-dire la part de leur fortune dont les pères et mères peuvent disposer par testament, n'est pas aussi insignifiante que le prétendent Le Play et ses disciples : elle est au moins d'une part d'enfant et jamais inférieure au quart de la fortune : la libre disposition de ce quart minimum donne aux parents la faculté d'assurer à un de leurs enfants, s'ils y tiennent, au moins le double de ce qu'a chacun des autres. Dans le cas de deux enfants, les parents peuvent disposer du tiers de leur avoir et s'ils le donnent à un de leurs enfants, celui-ci obtient les deux tiers de la fortune, ce qui lui constitue juste le double de ce que reçoit l'autre ; au cas de trois enfants, les pères et mères peuvent

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disposer du quart, ce qui assure la moitié à l'enfant qu'ils désignent et toujours le double de ce «|ue reçoit chacun des autres. Au cas, déjà assez rare, de quatre enfants, la quotité disponible étant toujours le quart, l'enfant que l'on veut privilégier reçoit ce quart disponible plus un quart du restant soit 43,75 p. 100 de la succession et près de deux fois et demi la part de chacun des autres. Ainsi, la part de l'enfant privilégié relativement à la part de chacun des autres enfants serait d'autant plus forte que les enfants sont plus nombreux. Dans le cas de six enfants et de la quotité disponible dévolue à l'un d'eux, la part de l'enfant privilégié est de 37,50 p. 100 et juste triple de la part de chacun des autres enfants.

L'on ajoute que les parents ne font que très exceptionnellement usage de la quotité disponible. Dans quelques provinces seulement, le Midi Méditerranéen par exemple, l'habitude de disposer du quart en faveur de l'aîné des garçons a été assez répandue aussi bien dans la bourgeoisie que dans les classes rurales; mais elle tend à se perdre. Les parents craignent que le recours à la quotité disponible paraisse un mauvais procédé, une preuve de désaffection envers les enfants qui en pâtissent, que ce ne soit l'origine de brouilles de famille et qu'un acte de ce genre, si légal qu'il soit, trouve l'opinion publique défavorable et hostile.

On ne peut douter que, si le Code avait évité de provoquer le morcellement, la dispersion ou l'aliénation des moyens et des petits domaines, la natalité ne se fût maintenue plus forte parmi la population rurale. La conservation des petits et des moyens domaines est d'intérêt public. Le

législateur l'a tardivement compris en constituant récemment « le bien de famille », mais il a maintenu un certain nombre de dispositions du code et certaines exagérations fiscales dans les droits de succession sur les immeubles qui rendent en beaucoup de cas très malaisée la conservation dans les familles des immeubles ruraux. Un jurisconsulte, M. Thaller, professeur à la Faculté de droit de Paris, a fait, en 1908, une intéressante étude à ce sujet (1). Nous en parlerons ultérieurement.

Quant à ^'élargissement de la quotité disponible, dût-on la porter par exemple au minimum du tiers, au lieu du minimum du quart et décider que quelque soit le nombre des enfants, celui qui bénéficierait de cette quotité pourrait toujours recueillir la moitié de la succession, outre que l'on pourrait élever, à l'encontre de cette élévation, des objections sérieuses, il est vraisemblable qu'elle aurait peu d'effet. Il est probable qu'on ne recourrait pas plus à la quotité disponible du tiers ou même de la moitié qu'on ne recourt à celle du quart. L'opinion publique est aujourd'hui trop enracinée en faveur du partage égal entre enfants ou quasi égal.

Il n'apparaît pas d'ailleurs, que ce soit là la cause principale de la réduction de la natalité française. Pendant les trois premiers quartiers du xix« siècle, le régime de la réduction à une part d'enfant ou au quart de la succession de la quotité de leur fortune dont les parents peuvent disposer s'est concilié avec une natalité, non pas, certes,

(1) Voir dans La Réforme sociale, bulletin de la Société' d'Économie sociale, livraison du 16 décembre 1908 : La Population et les Lois successorales.

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abondante (elle ne Ta quasi jamais été en France), mais relativement satisfaisante et suffisant à un accroissement modéré de la population, malgré une assez forte mortalité.

Des modifications du code en ce qui touche le partage en nature des biens et des lois fiscales sur l'évaluation des immeubles en cas de succession sont, au contraire, urgentes.

L'infécondité française a des causes beaucoup plus générales et plus actuelles que la limitation de la liberté de tester. Outre celles que nous avons déjà indiquées, il faut signaler l'avènement d'une sorte de néo-paganisme qui est éclos ou, du moins, s'étale au grand jour particulièrement depuis un quart de siècle et qui tend à pénétrer toutes les catégories de la population. Ce néopaganisme se manifeste par la renonciation à tout idéal élevé et désintéressé , l'exacerbation de

' l'égoïsme, la poursuite acharnée de la jouissance ou du bien-être, le dédain de toute idée de sacrifice, l'affaiblissement de la notion du devoir. Cet état d'àme se traduit dans des formules bien connues : (( le droit au bonheur », le désir de « vivre sa vie ». Il en résulte que Ton écarte tout ce que l'on considère comme un embarras, tout ce qui peut réduire les aises. Les femmes sont, au moins,

; aussi imbues de ces principes nouveaux que les hommes. La maternité, surtout la maternité répétée, leur apparaît comme une gêne: nombre de mariages se concluent comme une simple camara- •derie. pour avoir une existence à deux, de sexe différent, pour la commodité, pour l'agrément sans

• aucune considération d'enfants à venir. La limitation de la natalité qui venait surtout autrefois des

hommes vient aujourd'hui tout autant des femmes. La littérature, le théâtre encouragent et propagent cette mentalité nouvelle.

Les amuseurs publics, auteurs dramatiques, romanciers, chroniqueurs, encensent tous la femme contemporaine, applaudissent à tous ses caprices, à toutes ses frivolités; cette femme contemporaine, suivant la mode du jour, peut avoir certaines qualités ; mais elle tend à être une poupée n'ayant d'autre idéal que de se dégager de tous les embarras et de tous les soucis et de transformer la vie en une série de distractions. La femme contemporaine répugne de plus en plus, sinon absolument à la maternité, du moins à la multi-maternité.

A toutes ces influences pernicieuses s'en joint une dernière que l'on ne devrait pas rencontrer, celle de certains médecins qui propagent l'idée que la grossesse répétée est un danger pour la santé de la femme : or, la répétition commence au nombre deux : s'ils prônaient en même temps la continence, leur thèse, tout en préparant la fin de la nation, sinon celle de l'humanité, pourrait, au point de vue de l'hygiène de l'individu, être spécieuse ; mais, comme la continence n'entre guère dans leurs vues et encore moins dans celles de leurs clients, ils oublient de dire que le recours dans l'union des sexes aux moyens et aux pratiques anticonceptionnels est beaucoup plus dangereux pour la santé de la femme que les grossesses répétées (1).

(1) C'est à ces pratiques que l'on attribue à es maladies devenues de plus en plus fréquentes chez les femmes : les fibromes notamment, etc.

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Nous avons esquissé les principales causes qui, dans la société contemporaine, tendent à déprimer de plus en plus la natalité, à la faire tomber audessous du niveau qu'exige le simple maintien du groupe social et qui préparent ainsi, en un petit nombre de générations, trois ou quatre peut-être, une demi-douzaine au plus, la dépopulation ou la dénationalisation de pays admirablement doués de la nature comme la France, il nous reste à rechercher les moyens de lutter contre cet angoissant fléîni.

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