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LE PRÉ-MALTHUSIANISME SOUS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Idée répandae chez les Jacobins, plusieurs aimées avant la publication du livre de Malthus, que la France est beaucoup trop peuplée. — Cette idée a une part dans la Terreur et les massacres qu'elle autorise. — Le « svstème de dépopulation » de Babeuf.

Un point curieux à constater, qui nous vient d'un historien philosophe et non d'un économiste, c'est que les révolutionnaires français à la fin du XVIII* siècle. Collot d'Herbois notamment, quelques années avant l'apparition du livre de Malthus, avaient émis en système que la France était trop peuplée et qu'il fallait, pour obtenir l'universel bonheur, réduire dans des proportions énormes le nombre de ses habitants. « Baudot et Jean Bon Saint- André, Carrier, Antonelle et Guffroy, dit Taine, avaient évalué à plusieurs millions le nombre des vies qu'il fallait trancher, et, selon Collot d'Herbois qui avait parfois l'imagination pittoresque : la transpiration politique devrait être assez abondante pour ne s'arrêter qu'après la destruction de 12 k 15 millions de Français. » Cela eût réduit la population française à 6 ou 8 millions d'habitants environ ; plusieurs ne s'en épouvantaient pas. Guffroy écrivait dans son journal :

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« Que la guilloLine soil en permanence dans toute la République, la France aura assez de 5 millions d'habitants (1) ». Ce n'est pas seulement là une hallucination meui'trièn; ; rapprochée de la déclaration de CoUot d'Herbois, cette formule témoigne d'une certaine conception économique relativement à la population et au bien-être, quatre ans avant la publication de l'ouvrage de Malthus.

Un témoignage plus décisif de cette idée répandue parmi les révolutionnaires français, plusieurs années avant la publication du livre de Malthus, que la France souffrait d'un excès de population, c'est l'opiiscule mêriie de Babeuf intitulé : « Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier. Paris, an III. » Cet opuscule date de 1895, soit trois arts avant l'apparition de la première édition du livre de Malthtis. Babeuf s'en prend, dans ce mémoire étendu, directement à Robespierre ; suivant l'expression d'un de ses biographes et panégyristes, M. Albert Thomas, aujourd'hui Réputé socialiste, Babeuf « exposait (dans cette brochure) le projet attribué à Robespierre d'immoler par la Terreur une partie de la population de la France ; les gros possesseurs et une partie lîiême des pauvres, pour opérer une nouvelle distribution des richesses. »

11 est intéressant de reproduire, sur ce point d'histoire trop négligé, les paroles même de Babeuf :

« Sans cette certitude du nécessaire, écrit-il, sans cette éducation, sans cette indépendance récipi'oque, jamais vous ne parviendrez à rendre la liberté aimable, jamais vous ne

(1) H. Taine. Les Origines de la France contemporaine, la Révolution, t. Illi pp. 393 et 394.

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ferez de vrais républicains. Kl jamais vous n'aurez la tranquillité intérieure, jamais vous ne gouvernerez paisiblement, Jamais la poignée de riches ne jouira avec sécurité dun regorgement scandaleux, à coté de la masse affamée. Une les premiers soient justes et ouvrent les yeux à la vérité, à leurs propres intérêts, ils s'exécuteront eux-mêmes; autrement la nature (elle fut toujours juste), quand la mesure est comblée, quand l'essaim du peuple à qui tout garde-manger est fermé, est devenu dévorant, force toutes les digues : alors cette guerre intestine, qui subsiste toujours entre les affameurs et les affamés, éclate et renverse tout ; alors il n'y a point de gouvernement qui puisse arrêter le torrent ; alors se réalise ce qu'a dit Bertrand Barére dans certain rapport : Les malheureux sont les puissances de la terre; ils ont droit de parler en inaUres aux gouvcrnemoits qui les négligent. 11 n'y a que la dépopulation qui soit capable de calmer ce vent impétueux, mais le simple essai de ce moj'en n'est pas sans danger. Bertrand Harère, Maximilien llobespietre et adjoints en ont fait l'expérience.

« Je réprouve par-dessus tout, et je crois être eà cela à l'unisson avec bien du monde, je réprouve ce point particulier de leur système. Outre que je ne crois pas avec eux que les productions du sol français aient jamais été en proportion inférieure aux besoins de tous ses habitants, c'est que je

is encore, sur le chapitre de l'extermination, homme à . t ''jugés. Il n'est pas donné à tous d'être tï la hauteur de Maximilien Uobespierre. Je crois qiie dans le cas même où 11 serait bien reconnu que les moyens de subsistance d'une nation ne seraient point en mesure suffisante pour remplir l'appétit de tous ses membres, je crois qu'alors les simples lois de nature commandent, au lieu de la dépopulation, la privation partielle de chacun des membres, pour satisfaire t»ar égalité, dans la proportion usuelle, les besoins de tous. ie n'ignore pas que Platon, Mably, Montesquieu et d'autres ont parlé de la possibilité d une population excédant la mesure que le territoire est capable de soutenir. Aucun d'eux na laudace d'insinuer le. massacre de sang-froid de la portion qui surcharge lEtat. Ils ne dissimulent point que ce peut être un inconvénient bien préjudiciable à la félicité commune. Mais ils ne conseillent que les institutions coloniales ou autres moyens à peu près semblables, pour remédier au

mal présent, et des dispositions politiques, qui ne blessent en rien les lois naturelles, pour prévenir de semblables dangers futurs. Cette matière que, sans doute malheuseusement. le génie de Robespierre a trop pesée et mal mûrie, est cependant digne de toute l'attention des membres du Sénat, et qui ne songera pas à la réfléchir n'est point législateur '. »

11 apparaît bien, dans ce passage que, si Babeuf était opposé au Système de dépopulation^ beaucoup de jacobins en étaient pénétrés : les crimes de la Terreur trouvèrent dans cette idée, peut-être même dans cette obsession, non pas certes une excuse, mais un stimulant. Gela se passait de cinq à trois ans avant la publication du livre de Malthus.

On voit que celui-ci ne pourrait réclamer pour sa théorie un absolu brevet d'invention; elle devait recevoir un accueil d'autant plus empressé que beaucoup d'esprits déjà inclinaient à une conception analogue, plus excessive même.

La population de la France avait été estimée par l'Assemblée Nationale de 1789 à 26.363.000 âmes, et par Necker seulement à 24.800.000 (2) ; on n'était pas fixé à 1 ou 2 millions près. Le chiffre de Necker paraît le plus proche de la vérité; c'était, toute compensation faite des territoires perdus et gagnés depuis lors, à peine les deux tiers de la population actuelle.

(1) Ce passage est tiré : Du système de dépopulation par Babeuf, p. 31. Nous l'empruntons nous-même à la publication de M. Albert Thomas sur Babeuf: la doctrine des Egaux, extraits des œuvres co-uplètes (p. 47 à 49) faisant partie de la Bibliothèque Socialiste, Paris, 1906.

(2) E. Levasseur, La population française, t. I, p. 288.

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