‹ La Question de la PopulationChapitre 18 sur 177 · STIMULANTS A LA NATALITÉ AU DÉBUT DU XIX* S · texte numérisé non relu

STIMULANTS A LA NATALITÉ AU DÉBUT DU XIX* S

un demi-siècle, l'époque de ce que nous avons appelé la période chaotique de la grande industrie. Les filatures et les tissages particulièrement, môme aussi les blanchisseries, les impressions sur étoffes, également les mines, non seulement pour les travaux de surface, mais aussi pour ceux du fond, eurent besoin d'un nombre toujours croissant de femmes et d'enfants et leur ofl'rirent des salaires qui constituaient, relativement à l'état de choses antérieur, des aubaines imprévues.

L'homme du peuple ne courait, en général, aucun risque à se mettre en ménage et à faire des enfants sans compter; lui, sa femme, bientôt aussi ses fils et filles, trouvaient à s'employer, dans des journées harassantes, il est vrai, par leur prolongation, mais qui leur enlevaient le souci du lendemain. Dans leurs rares heures de loisir, ils pouvaient se livrer à ce que Ton a appelé parfois le plaisir du pauvre, sans en appréhender les suites. Celles-ci étaient, comme on le verra tout à l'heure, bienfaisantes pour leur ménage et pour leur bourse.

La plupart de ces ouvriers et ouvrières de fabrique accouraient, laissant leurs parents et leur domicile d'origine : c'étaient ce que l'on nomme aujourd'hui des déracinés, qui, sortis de leur milieu traditionnel, n'étaient retenus, pour la plupart, par aucune considération d'amour-propre, de tenue et de respectabilité ; ils vivaient, en général, d'une vie quasi simplement physique et remplissaient sans appréhension ni vergogne, leur fonction de prolétaires au sens primitif, c'est-à-dire de géniteurs.

Même l'agriculture, en voie de transformation,

favorisait aussi un certain déracinement. Elle faisait appel à ce que l'on a appelé les bandes agricoles, agi'icidtw^al gangs, qui se coliipôsaient de troupes errantes d'hommes, dcfenjnies et d'enfants, venant faire, d'un district à l'autre, les différents travaux ruraux, notamment ceux de récoltes (1

Les autorités des paroisses favorisaient, de leur côté, par intérêt pécuniaire collectif, le déi*acinement hurnain en même temps qu'elles encourageaient indirectement la prolificité illégitime.

La loi dos pauvres [poor laïc) établie par la reine Elisabeth, en 1601, déclarait que les enfants pauvres et orphelins seraietit mis par les paroisses (correspondant à nos communes) eti apprentissage dans quelque métier. Quand surgit la grande industrie, les paroisses, s'appuyèrent sur ce vieux texte pour livrer des fournées d'enfailts aux manufacturiers, soit voisins, soit distants, sans stipuler aucun contrat d'apprentissage, ni fixer aucune condition. Il pouvait arriver que les manufacturiers, tout en défrayant les enfants du strict nécessaire en échange d'un travail accablant, remissent, eh outre, un pécule individuel ou collectif aux paroisses qui disposaient, stiivant leurs convenances, de ce pécule.

Quant aux enfants des familles qui en conservaient la disposition, celles-ci les livraient aussi fréquemment aux industriels pour le travail des fabriques; mais elles touchaient, elles-mêmes,

(1) Une de nos premières études a élé un travail sur les Agricultural Gangs ou bandes agricoles, publié dans la Revue des Deux Mondes en novembre 186i>, à Toccasion dune enquête parlementaire sur cette organisation qui excitait de vives critiques au point de vue social et moral ; mais celle-ci remontait beaucoup plus hauti

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uno rémunération qui dépassait, d'ordinaire, parfois sensiblement, les frais très modiques d'entretien des enfants. Les enfants travaillaient dès l'Aire de (i ou 1 ans.

Citons, à (i(i sujet, un passade d'un rapport parlementaire, fait par la députationdeLeeds en 1819 : il s'aeril d'un ouvrier travaillant chez le célèbre industriel réformateur, Robert Owen :

« Nous questionnons l'homme qui nous accompagne jusqu'à noire demeure. Il est depuis vingt ans chez Owen ; il est marié et père de onze enfants dont les deux aînés employés â la fabriqué gagnent 32 shillings (40 francs) par mois, les deiiH suivants (24 shillings) et le cinquième 8 shillings ; les six autres n'ont pas dix ans (et vont par conséquent à l'école). Malgré ses lourdes charges, cet homme vit confortablement, est heureux et ne craint pas les suites d'un accroissement de famille. Ses enfants sont bien élevés, reçoivent une instruction religieuse et ont une bonne éducation et de bonnes façons. Il vit dans une maison confortable et bien meublée qu'il nous invite à visiter. »

11 s'agit ici, d'un ouvrier, chef de famille, qui travaille et fait travailler ses enfants âgés de plus dé dix ans chez un industriel réformateur. Ce qui est frappant dans cette déposition, c'est que cet ouvrier, poiir le travail de ses cinq enfants aînés, touche par mois 64 shillings (32 -|- 2i H- 8), soit 81 francs ou 972 francs par an, et cela il y a près d'un siècle, alors que les habitudes de vie étaient très au-dessous de celles d'aujourd'hui, que le prix de la plupart des vivres était fort inférieur et que les salaires étaient moindres de moitié oii de deux tiers de ce qu'ils sont aujourd'hui. Quelle incitation k la prolificité !

1) Robert Owen, par Edouard Dolléans, p. 67, Paris, F^ Alc&n.

Le réformateur Owen ne faisait travailler en fabrique les enfants qu'à partir de dix ans, mais ses confrères commençaient beaucoup plus tôt. La loi britannique de 1819, que Ton considéra comme un grand progrès social, fixait la limite d'âge pour l'entrée des enfants dans les manufactures à neuf ans et autorisait pour eux, de neuf à seize ans, un travail de douze heures.

La vie de tous ces déracinés, hommes, femmes, enfants en fabrique, avec des journées de travail excessivement prolongées, qui atteignaient treize, quatorze ou quinze heures (parfois dit-on, mais sans doute avec exagération, plus encore) était naturellement, peu favorable au maintien de la santé et à la longévité. D'autre part, la médecine avait fait certains progrès, dont l'un très répandu et très considérable, la vaccination, qui avait fait disparaître la petite vérole, l'un des fléaux les plus meurtriers des sociétés antérieures au xix^ siècle. Ces progrès médicaux et la vaccination à elle seule pourraient ôtre considérés comme faisant en grande partie compensation au régime épuisant des fabriques.

Ainsi la natalité était surexcitée et, tout considéré, la mortalité l'était moins : la population devait donc rapidement s'accroître.

En France, les influences que nous venons d'indiquer ne se firent sentir que plus tard et dans une moindre mesure. D'une part, la France était absorbée par les événements politiques et militaires qui, durant le quart de siècle de 1789 à 1815, ne favorisaient pas le développement de l'industrie ; d'autre part, l'essor de la grande industrie en France, pendant tout le cours du xix' siècle et

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iiiùiiic encore à Iheure présente, a été relativement comprimé par la pauvreté de la France en houille. On sait que l'étendue des charbonnages connus et exploités dans notre pays et la quantité de houille extraite sont très inférieures à celles de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Allemagne, même de TAutriche-Hongrie et, tout compte tenu de la superficie et de la population respectives, de la Belgique. Récemment, à savoir depuis l'ouverture du xx"^^ siècle, on s'est aper(;u que la France est fort riche en minerais de fer, dont d'importants gisements ont été découverts en Lorraine, en Normandie, dans le Maine et en Anjou. Ces découvertes pourront donner un peu plus d'impulsion industrielle à la France de demain ; mais, outre (jue la richesse en minerai de fer est très loin de compenser la pauvreté en iiouille. dont nous importons le tiers de notre consommation, laquelle est, d'ailleurs, très modique, ces découvertes étant récentes n'ont pu profiter au passé ; il en est de même pour les forces hydrauliques, dont la Frnnce est assez bien pourvue, fort bien même dans le sudest et convenablement dans le reste du sud et dans le plateau central.

Il reste acquis que, durant tout le xix* siècle, la situation industrielle de la France, par rapport à celle de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Belgique notamment, a été comprimée par l'insuffisance et la cherté de notre production houillère ; la grande industrie n'a pu se constituer chez nous assez fortement, en ce qui concerne les produits communs, ceux d'un usage général sur le globe, pour fournir à une exportation abondante.

Malgré cette lacune, dont la France a sensible-

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ment pâti dans tout le siècle écoulé, la tendance à l'accroissement de la population y a été stimulée à la fin du XVIII* siècle et dans la première partie du XIX* par des influences diverses, dont certaines sont analogues, quoique dans une proportion moindre, à celles que nous avons exposées pour l'Angleterre.

Une influence spéciale a été la suppression des maîtrises, des jurandes et, d'une façon générale, des corporations, l'établissement de la complète liberté des professions, édictée par la Révolution de 1780 et maintenue, sans aucune tentative de réaction, par tous les régimes postérieurs. Le prolétariat s'est ainsi jugé afïranchi et a eu accès à toutes les activités et à toutes les situations ;. les « compagnons » ou subalternes de la veille ont pu passer « maîtres », sarts examen, sans délai et sans frais. Il n'est pas douteux que, au moins pendant une période initiale d'une certaine durée, cet accès libre à toutes professions a dû, dans une mesdre assez notable, stimuler la natalité dans les classes urbaines.

Un autre événement, suite également de la Révolution, a dû avoir une influence analogue pour les campagnes : il s'agit de la vente des biens nationaux. Quoiqu'il soit certain aujourd'hui que la propriété était, dans l'ancienne France, beaucoup plus divisée qu'on ne le croit généralement, quoiqu'il soit établi aussi que les biens nationaux ont été plutôt acquis, en général, par la classe movenne -^ ou petite moyenne que par les paysans à proprement j parler, on ne peut douter que le morcellement des grandes propriétés, médiocrement cultivées, d'ordinaire, du clergé et de la noblesse n'ait aidé à

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