DES AUTRES PAYS
Tendances à l'endosmose entre les nations.
Si, dans une contrée particulière, la prolifîcité venait à se réduire, alors que dans toutes les autres elle se maintiendrait très abondante, la nation qui montrerait cette sagesse, au point de vue malthusien, n'en bénéficierait que partiellement, ou peutêtre même, au cas extrême, n'en bénéficierait pas du tout. Elle supporterait la pression de tout le monde environnant. Le renchérissement des subsistances qui se ferait sentir par le pullulement sur le globe entier se répercuterait indirectement sur ce pays exceptionnel; d'autre part, la baisse des salaires qui, d'après les Malthusiens, résulterait dans la plupart des pays de ce pullulement d'une population affamée et malingre se communiquerait aussi, dans une certaine mesure, par suite du commerce extérieur, des relations et de la concurrence internationale, au pays le plus circonspect en matière de population. Bien plus, les ouvriers étrangers viendraient affluer dans cette contrée
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exceptionnelle, y déprimeraient la main-d'œuvre nationale et formeraient, au point de vue politique et social, un bloc dangereux, d'une difflcile, parfois d'une impossible, assimilation. Tel est le cas, en partie, de la France actuelle. La population propre y étant stationnaire, une partie de l'excédent des populations belge, allemande, suisse, italienne, espagnole, s'y précipite et s'y implante. Le nombre des étrangers chez nous s'est considérablement accru, au point que, en 1891, il était de 1.101.798 sur 38.343.192 habitanU, ou environ 3 p. 100 ; mais dans certains départements voisins des .frontières, cette proportion montait à 10 ou 15 p. 100, et, dans nombre d'arrondissements et surtout de communes, dépassait largement ce quantum. Si, de 1886 à 1891, le nombre des étrangers a légèrement diminué chez nous (il était de 1.115.214 sur 38.218.903 habitants en 1886 , cela tient à une nouvelle loi sur la naturalisation en date du 26 juin 1889, qui a donné une plus grande importance pour la francisation au fait de la naissance sur notre sol. Pour la seule année 1890, le nombre des étrangers naturalisés est supérieur à la diminution du nombre des étrangers relevée pendant toute la période 1886-1891 (1). // nen demeure pas moins que la nation française ne retirerait pas la totalité du profit de sa continence, vertueuse ou vicieuse. En outre, la race serait graduellement altérée par ces mélanges. En 1911, le nombre des étrangers en France est de 1.132.696 ; celui des étrangers naturalisés, dont certains peuvent être insuffisamment francisés d'esprit et de
1 ] Voir Annuaire de l'Economie politique et de la Statistique, Maurice Block, 189f, p. 13 (Paris. F. Alcanj.
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tendance, est chaque jour plus considérable. Nous examinerons plus loin (voir p. 366) la question qui devient de plus en plus délicate de la situation des étrangers dans un grand et beau pays peu prolifique.
Une situation analogue, moindre au point de vue de l'intensité actuelle, beaucoup plus dangereuse par la diversité des éléments, se produit aux Etats-Unis, dans l'ouest, par l'immigration chinoise, quoique celle-ci soit contenue par la législation dans d'étroites limites.
Les 2 millions de Suisses, dont parle Rossi, si continents fussent-ils, auraient de la peine à garder absolument toute leur liberté et leur pureté, s'ils se trouvaient environnés de 8 millions d'Irlandais faméliques dont le nombre s'accrût toujours (i).
Ainsi, il y a une sorte de solidarité, au moins partielle, entre les peuples au point de vue de l'accroissement de la population, surtout entre les peuples de race et de civilisation peu différentes. Sans que les divers pays puissent être exactement comparés, en ce qui concerne la densité de la population, à des vases communiquants contenant des liquides, néanmoins ils ne peuvent être regardés comme absolument isolés les uns des autres. 11 y a tout au moins entre eux un phénomène d'endosmose.
Si, dans l'état présent du monde, cette solidarité se manifeste, quoique partielle, on peut se demander si elle ne deviendra pas beaucoup plus accentuée et plus forte (juand la plupart des pays neufs seront peuplés, et que les générations nouvelles
(1) Voir plus haut, p. 31, le mot de Rossi. La population de la Suisse est de 3.741.971 âmes d'après le recensement de 1910 ol celle de l'Irlande, en 1911, n'est plus (jue de 4.3S1.951.
TK.Nl)ANt:KS A L ENUOSMOSK KNTRE LES NATluN^ :. .
seront encore plus accoutumées aux voies de communication perfectionnées et aux déplacements. Si l'Amérique se trouvait à peu jprès fermée aut Européens (et il serait plus facile de leur en interdire l'accès qu'il ne le serait à une contrée contifaëntale de se préserver de rinûltration d'étrangers arrivant par terre}, on peut penser que l'afflux d'Allemands, de Belges, de Suisses, d'Italiens en France deviendrait beaucoup plus considérable, en supposant que les habitudes de ces différentes nations restassent les mêmes.
Nous avons bien des fois établi qu'une nation a l'obligation morale de se montrer accueillante pour les étrangers provenant des pays prolifiques, du moins quand il n'y a pas trop de différence de race, de morale et de civilisation, que cette pratique d'hospitalité est en même temps une règle de prudence, pour éviter, sinon le retour de migrations k main armée, du moins de nouvelles causes de guerres (l).
Au point de vue politique^ d'autre part, et même, 'dans une certaine mesure, au point de vue économique, la situation complètement stationnaire de la population d'un pays, quand celle de tous les autres pays ou de presque tous est en rapide croissance, ne laisse pas que d'avoir des inconvénients graves. Il en résulte un affaiblissement relatif de l'influence politique. La population française, a-t-on dit, comptait, en 1700, à raison de 38 p. 100 parmi les grandes puissances européennes ; en 1789, à raison de 25 p. 100 ; en 1815, à raison de 20 p. 100 ; en 1882, à raison de
Voir notamment notre Traité théorique elpratque (Técono- ■• politique, l. !•', p. 139.
13 p. 100, et en 1912 l'ensemble de la population française ne représente guère que 10 p. 100 de la population des six grandes puissances européennes : Angleterre, Russie, Allemagne, Autriche, Italie et France.
Cette relative et graduelle déchéance peut avoir des conséquences graves pour la sauvegarde de nos intérêts nationaux sur terre et sur mer. Elle en a, en outre, au point de vue de nombre d'éléments qui ont pour nous une valeur économique : la propagation de notre langue, la connaissance et k goût à l'étranger de nos usages, de nos modes, de nos produits, notre puissance d'émigration et de prise de possession, de mise en exploitation des territoires encore vacants. Nous ne faisons qu'es quisser sommairement ce sujet sur lequel nous reviendrons dans une autre partie de cet ouvrage (Voir livre III) .
Telles sont les circonstances très diverses qui font qu'une nation isolée, se soumettant à des règles strictes en ce qui concerne l'accroissemenl de la population, si la généralité des autres ou du moins celles de son groupe social ne l'imitent pas, ne pourrait retirer qu'un bénéfice partiel et précaire, en supposant qu'il y en eût un, de cette réserve.