HÈPARTITION DE LA POPULATION SUR LE GLOBE
l'Afrique ainsi qu'une très vaste partie de l'Asie nétant soumises qu'à une exploitation très insuffisante, les produits naturels affluent en quantités de plus en plus considérables chez les nations civilisées et leurs prix, jusqu'à la fin du xix" siècle du moins, faiblissaient notablement, au point que jamais lensemble des subsistances ne fut aussi bon marché par rapport à la valeur de la journée du travail le plus commun. La crise agricole et commerciale de la fin du xix" siècle (1), c'est-àdire le défaut momentané d'équilibre entre la consommation et la production, la tendance à un excès delolTre sur la demande, venaient précisément de ce que les subsistances et matières diverses destinées aux contrées civilisées avaient beaucoup plus rapidement augmenté que la population de ces contrées. Le désarroi qui s'est manifesté pendant une vingtaine d'années (1880-1903) dans le commerce du monde na pas eu d'autre cause : t infériorité de r accroissement de la population des pays civilisés relativement à i accroissement des denrées diverses à leur usage. Contrairement à ce qu'ont pensé Montesquieu et Jean-Baptiste Say, il n'est pas ou il n'est plus exact que partout où naît un pain naisse un homme.
On peut répondre, il est vrai, que cette «situation est transitoire, qu'on peut mesurer le moment où les deux Amériques, la Russie, l'Asie septentrionale et centrale, l'Océanie, toute l'Afrique seront
(1) il ne faut pas oublier que, de 1880 à 190o, dans les deux mondes, on s'est plaint arderamment de la baisse générale des prix, notamment pour les produits agricoles. Les prix du blé et de tous les objets d alimentation étaient alors très au-dessous de ceux de la première moitié cl du troisième quartier du xix" siècle (voir plus loin, p. 70, noie).
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tellement peuplées que leur production en denrées alimentaires sera absorbée par leurs habitants, que dans un siècle tout au plus, sinon même trois quarts de siècle, on en sera là pour l'Amérique du Nord, dans un siècle et demi ou deux pour l'Amérique du Sud, rOcéanie, l'Afrique, l'Asie, etc. On peut alléguer en faveur de cette opinion la hausse des prix qui s'est produite sur le globe dans la période 1906-1912; mais il faut tenir compte de diverses causes, dont certaines transitoires comme une série de récoltes médiocres, sinon mauvaises, dans les dernières années de cette période. Sans prétendre à une exactitude stricte en ces matières oii la conjecture est exposée à négliger tant d'éléments dont certains ne sont même pas déterminés encore à l'heure présente, il est sûr que l'existence de vastes contrées vacantes ou presque vacantes sur le globe recule l'encombrement général de quelques siècles tout au plus, à moins que quelque grand changement ne se produise au point de vue de la prolificité même des races humaines. Il n'y aurait donc là qu'un répit : l'humanité ayant déjà plusieurs milliers d'années d'existence consciente, ce répit de deux, trois ou quatre siècles, pour l'encombrement du monde, quoiqu'il fût très favorable aux générations prochaines, aurait peu d'importance au point de vue de l'ensemble de l'évolution du genre humain et de ses destinées futures. La loi de Malthus recouvrerait, au bout de ce délai, toute son action sans plus rencontrer d'obstacles.
On peut faire remarquer, d'autre part, qu'étant données les liabitudes actuelles des hommes, l'existence de vastes contrées susceptibles de production
et peu peuplées encore n'empêche pas l'encombrement, avec ses désastreux effets, de s'effectuer sur beaucoup de points du monde. Les Hindous pourraient peut-être occuper et cultiver les régions tropicales de l'Afrique ou de l'Amérique ; mais, en fait, ils s'entassent dans les Indes et leur prolificité y est cause de beaucoup de maux. De même, quoique beaucoup d'Italiens émigrent chaque année, la population s'étouffe jiresque encore dans certaines parties de l'Italie et, trop pressée, y vit misérablement et chétivement. Même dans l'état présent du monde, si l'encombrement n'est pas général, il est local, et l'excès de prolificité en est soit la conséquence, soit Tune des causes.
Une réponse plus péremptoire que l'on pourrait faire à la théorie de Malthus et qui tendrait à transformer en garantie définitive contre l'encombrement général le répit de quelques siècles qui résulte de l'existence actuelle de nombre de territoires vacants sur le globe, ce sont les perspectives des progrès culturaux et des applications des sciences.
J'ai en ce sens, dans l'un de mes précédents ouvrages (1), fait un apologue que certains économistes ont pris à tort pour une dérision de la doctrine de Malthus et que d'autres, avec plus de raison, ont considéré comme une réfutation, au moins conditionnelle (2). Je me permets de le répéter ici.
Je suppose une contrée vaste et iricivilisée, les
Il Essai sur la Répartition des Ric/iesses, p. i&.
'i) Un économiste portagais nons fit le reproche dont noas parlons et qui est très mal fondé; M. Joseph Rambaad, au contraire, dans SOS Eléments d'économie politique (1895), résume ces passages de notre Bépartilion des Richesses, en ajoutant : « Rien n'est frappant comme cet apologue des trois Malthus u.
p. LKROT-BKACLrer. §
États-Unis d'Amérique avant Foccupation par les Européens. Cette immense solitude à l'état vierge est habitée par quelques tribus d'un peuple chasseur. Il faut à chacune d'elles, pour la nourrir de gibier ou des rares fruits que lui donne la cueillette, une énorme étendue de terrain : des centaines d'hectares suffisent à peine à chaque individu. Au bout de quelques siècles un sage se lève au milieu de ce peuple chasseur, et avec gravité : « La terre est limitée, fit-il, nos forêts sont restreintes, les daims, les cerfs, les buffles commencent à manquer à notre population exubérante. L'homme multiplie trop et les subsistances n'augmentent pas. Chaque addition d'une tête nouvelle à notre tribu réduit la part de chacun des autres membres. L'accroissement du nombre des habitants provoque d'abord la disette, plus tard la famine ; encore quelques dizaines d'années et nous serons réduits à manquer de vivres. Si 1 homme ne se fait à luimême violence, ne réprime l'instinct le plus doux et le plus impérieux de sa nature, les forêts et la prairie seront trop étroites pour les nombreux chasseurs qui y chercheront leur subsistance. La faim rendra les hommes féroces ; ils tourneront les uns contre les autres ces armes dont ils ne devraient se servir que pour atteindre les animaux; les plus faibles périront ; les plus forts eux-mêmes n'auront qu'une vie précaire. La misère, la dégradation, le crime, la mort prématurée, voilà ce qu'amènera, chez nos tribus innocentes et adonnées à la chasse, la multiplication désordonnée du nombre des humains. »
Si quelque Malthus sauvage avait tenu ce langage il y a plusieurs dizaines de siècles, dans le pre-
mier à^e des sociétés, il semble qu'on n'eût pu rien lui répondre ; les arguments eussent fait défaut à ceux que la morale et Tamour de l'immanité eussent portés à être ses contradicteurs. Mais voici que l'expérience, plus inventive et plus féconde que la raison, s'est chargée de démontrer combien étaient frivoles, prématurées, les observations ou les prédictions du sage que nous avons fait parler. Parmi I ce peuple chasseur, quelques hommes plus réflé- ' chis ou d'un tempérament plus sédentaire que le reste de la tribu, s'avisent qu'en réunissant vivantes quelques-unes des bètes qui servaient à leur nourriture, en en formant un troupeau, en les enfermant ou les tenant dans un pâturage propice, en veillant avec soin à leur conservation et à leur reproduction, ils ont avec moins de peine des vivres plus assurés et plus abondants. Ce premier essai réussit et fait impression sur la tribu tout entière. Peu à peu, de chasseresse, la tribu devient pastorale. Alors on commence à s'apercevoir que la terre est vaste, que, mieux aménagées, les ressources en sont étendues. Au lieu de quelques centaines d'hectares, quelques dizaines suffisent à nourrir sous ce régime un individu, même une famille. Les habitants se sentent au large dans la conti'ée ; plus rapprochés les uns des autres, ils se trouvent moins gênés. Us croissent et multiplient, et cela dure plusieurs siècles. Alors, pour la seconde fois, et sans qu'il ait entendu parler de son prédécesseur en pessimisme, un pasteur d'un grand âge et d'esprit méditatif s'adi-esse au peuple :
. « Enfants, dit-il. Dieu lit les pâturages bornés ; l'homme, au contraire, a l'instinct de multiplier à l'intini. Chaque jour notre peuple devient plus nom-
breux; cependant, la terre ne peut nourrir plus de troupeaux, jetez les yeux sur le pays, il n'est pas un coin que ne parcoure et ne tonde notre bétail. Nos vivres ne peuvent plus s'accroître. Chaque nouveau venu dans la tribu, au delà du chiffre actuel des habitants, enlève aux autres une part de leur nourriture ou est réduit à mourir de faim. Quel triste avenir nous réservent nos penchants désordonnés ! Continence, célibat, ou misère et destruction, telles sont les deux extrémités entre lesquelles il faut choisir. »
11 se tut, et l'on conçoit la perplexité de ses auditeurs. Quelle réponse trouver à un langage si net, si judicieux, si péremptoire ? Le genre humain est condamné à la famine ou à la continence, cela paraissait évident. Voici, cependant, que pour la seconde fois la Providence, plus clémente que nos folles appréhensions ne l'imaginent, vient au secours de l'homme. Un berger, occupant ses vastes loisirs, gratte un coin de terre et y sème négligemment quelques graines d'une graminée vulgaire ; l'été suivant, il y trouve une moisson ; il recommence l'expérience, il l'étend et il a un champ de blé. Un petit espace lui donne de la nourriture pour toute .; une année. Suivant la belle expression d'un écono- ^ miste (Michel Chevalier), la civilisation paraît un épi à la main.
Au lieu d'errer avec ses troupeaux sur d'énormes espaces, déplaçant ses pacages, la tribu se, fixe; ce peuple, d'abord chasseur, puis pasteur,; devient agriculteur. La terre lui semble vaste, se* inquiétudes sur l'avenir disparaissent; il se sent maître de la nature et confiant en ses propres destinées. La division du travail, le commerce s'éta-
blissent, les arts naissent ; pour vivre, il ne faut plus à l'individu des centaines ni même des dizaines d'hectares, quatre ou cinq suffisent.
Avons-nous épuisé la série des stages successifs, par lesquels passe la société, reculant de plus en plus la limite des subsistances? Non, certes. Après que tout le pays fut défriché et mis en culture, que la population se fut accrue, il est possible qu'une fois encore quelque calculateur alarmé ait signalé à ses concitoyens l'augmentation désordonnée du nombre des habitants en présence de la petitesse de la terre, quil ait suscité chez eux des inquiétudes. Mais quoi!... un progrès succède à un autre. Les jachères disparaissent; le vieil assolement triennal est remplacé ; l'art agricole apprend à se servir des eaux et des engrais; il invente les cultures dérobées qui permettent sur un même terrain plusieurs récoltes annuelles; il connaît mieux les plantes et sait les adapter au sol. Sans gagner en étendue, la terre, Valma mater, devient plus féconde ; les sinistres prédictions que pouvait faire, avec une apparence de raison, quelque Malthus sous un régime de jachères et de cultures légères sont encore une fois démenties par les faits?
Croit-on que cet apologue n'est pas concluant? l'armi les terres que le soc de la charrue sillonne chez les peuples civilisés, combien, de beaucoup le plus grand nombre, sont encore exploitées par les procédés de l'ancienne barbarie, sans science, sans art, sans capitaux? La France tire une partie de sa subsistance de l'étranger; mais s'il lui était nécessaire de la produire tout entière elle-même, elle n'éprouverait guère de peine à le faire. Une
hausse un peu sensible du prix du blé et de la viande, qui rétablirait les cours de ces denrées aux environs de ceux de la période de 1865 à 1873, même en restant un peu au-dessous, ramènerait tellement les capitaux à l'agriculture que, avec les connaissances agronomiques actuelles, la France produirait aisément, dans les années de récolte convenable, 150 à 160 millions d'hectolitres de froment et plus de bétail qu'elle n'en consomme aujourd'hui. Suivant le mot de Boisguillebert, c'est le prix qui détermine l'étendue et Ton pourrait ajouter l'intensité des cultures.
Ainsi nous exprimions-nous, il y a un quart de siècle et plus, et nous concluions que, à l'heure actuelle, c'est plutôt le consommateur qui manque aux denrées, du moins au prix où on peut les produire en Europe, que ce ne sont les denrées qui manquent au consommateur. Cette situation était certainement celle de la période 1880-1905 (1).
Nous reconnaissons, néanmoins, que les malthusiens peuvent répondre qu'il s'agit là d'une situation temporaire, tenant à ce que le monde
(1) Tous ces passages sont extraits de notre Essai sur la Répartition des Ricliesses et la tendance à une moindre inégalité des conditions, pp. 16 à l'J (1" édition, 1881).
M. Emile Levasseur, dont on connaît l'exactitude et le scrupule statistique, dans un opuscule fait pour la « Société nationale d'Agriculture de France » et intitulé : Le prix du blé dans divers pays depuis 1171 (Paris, typographie Philippe Renouard. 19, rue des Saints-Pères, 1908), a dressé le tahleau suivant pour les prix du blé en Angleterre depuis le milieu du xix« siècle en les traduisant en francs et en hectolitres (p. 7 de l'opuscule cité).
Prix moyen de l'hectolitre en francs :
PÉRIODES d'années FRANCS