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L'ARGUMENT ANALOGIQUE DE MALTHUS TIRÉ DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE

Malthns ramène l'homme au rang des espèces animales et végétales. — L'intelligence chez l'homme et la prévoyance entrent en opposition avec l'instinct au sujet de la procréation. — Opi- >n de l'Américain Carey et de Herbert Spencer à ce sujet. — vemples cités par Carey et par Roscher. — L'instinct sexuel, au fur et à mesure que l'humanité s'élève au-dessus des purs besoins physiques, est combattu et tenu en bride par d'autres considérations, d'autres sentiments, d'autres jouissances. — Les fraudes pour satisfaire l'instinct sexuel en réduisant ou prévenant la procréation.

La théorie de Malthus repose à la fois sur un raisonnement par analogie et sur des recherches statistiques. Le raisonnement par analogie a pour point de départ cette observation qu'il n'existe aucune limite à la faculté reproductive des plantes et des animaux, si ce n'est qu'en augmentant en nombre ils se dérobent mutuellement leur subsistance et que les plus faibles ou les moins appropriés à chaque milieu spécial disparaissent devant

les plus forts ou les mieux appropriés. Si la terre, disait Franklin, était dépourvue de toute autre plante que le fenouil, il suffirait pour la couvrir de verdure. S'il n'y avait pas au monde d'autre peuple que la nation anglaise, en quelques siècles elle peuplerait le monde. Si des millions de mondes vacants nous étaient accessibles et habitables, ils finiraient par être fécondés par la terre seule.

Il y a, certes, une part de vérité dans cette observation. Merveilleuse est la fécondité des plantes et des animaux. Quelques chèvres, abandonnées dans une île, finissent par la remplir de leur espèce; quelques couples de lapins introduits en Australie ont encombré ce vaste pays de leurs rejetons.

Il est hors de doute que quelques couples humains, placés sur un vaste continent dont le climat, le sol, les productions seraient très propices à leur existence et à. leur propagation, créeraient à la longue une population considérable, en relation avec les ressources de la contrée.

Néanmoins, il s'en faut considérablement que l'analogie soit complète entre les hommes et les animaux ou les plantes, au point de vue de la propagation. Ce qui n'est chez ces deux dernières catégories d'êtres vivants que l'accomplissement d'un instinct naturel ou d'une force impulsive irrésistible devient dans l'espèce humaine un acte libre, sur lequel la raison, le sentiment ont une prise incontestable.

Au raisonnement par analogie de Malthus qui tend à ravaler ainsi l'homme au rang des espèces animales et végétales et à le faire l'esclave de l'instinct, on peut opposer des raisonnements d'autre

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nature et tout aussi vraisemblables, sinon davantage.

On a fait remarquer que cette surabondance de la reproduction paraît calculée partout en raison inverse de la sensibilité, de l'intelligence et de la force avec laquelle chaque espèce résiste à la destruction. On peut conclure de cette observation que, au fur et à mesure que le genre humain devient plus éclairé, plus instruit, que sa vie est plus diversifiée, que ses distractions sont plus nombreuses et plus élevées, l'instinct reproductif se trouve en concurrence avec d'autres besoins, d'autres désirs, qui lui font, dans une certaine mesure, concurrence et lui arrachent la prédominance absolue qu'il possédait chez des êtres plus simples et moins développés.

Cette observation est, certes, d'une grande justesse. Carey, se livrant à des recherches plus ou moins étendues, prétend prouver que les grands hommes ont, en général, peu d'enfants et que leur postérité disparaît vite(l). Sans le suivre dans ses développements, sans croire que le nombre des grands hommes doive beaucoup s'accroître dans l'humanité, on peut admettre que V élévation générale du niveau intellectuel et la vie plus diversifiée du genre humain auront une certaine influence restrictive sur la prolificité. Elles retardent en tout cas, d'ordinaire, l'époque des relations entre les sexes et diminuent ainsi dans l'existence humaine l'étendue des années de la reproduction. Bien des circonstances, que nous examinerons, propres à

(1) Consulter Carey (Principles of social Science, t. II. pp. 303 à 311), les nombreux exemples qu il cite et beaucoup d autres que l'on pourrait y joindre.

notre état social, contribuent, d'autre part, à cette même conséquence.

En nous en tenant actuellement aux observations toutes générales, on ne peut contester qu'il n'y ait une part de vérité dans la thèse dogmatique et philosophique que soutient Herbert Spencer, à savoir qu'il y a une opposition générale entre le phénomène de la procréation et celui qu'il appelle l'individuation, c'est-à-dire le développementpoussé au plus haut degré des facultés intellectuelles.

L'observation que l'aisance et l'opulence diminuent la procréation ne manque pas, non plus, de base expérimentale. Elle peut s'entendre de deux façons : ou elles créeraient chez l'homme une disposition à la prévoyance et à la prudence qui lui feraient appréhender la procréation d'un trop grand nombre d'enfants et qui l'engageraient à recourir à tous les moyens pour s'en préserver, les uns moraux, comme la continence, les autres condamnables, comme certaines pratiques vicieuses ; en ce sens, cette remarque ne serait pas contraire à la théorie même de Malthus. Mais l'observation que l'aisance et l'opulence nuisent à la procréation a encore un autre sens : c'est qu'elles exercent sur l'organisme humain une influence qui restreint la force productive de l'homme ; c'est aussi que, en suscitant beaucoup d'autres plaisirs et satisfactions que ceux qui résultent de l'accomplissement des relations sexuelles, elles font à cette dernière catégorie d'actes une concurrence qui la restreint. Quoiqu'il soit difficile de recueillir des renseignements précis et étendus sur des parties de l'existence humaine qui so confinent tellement dans l'intimité et la discrétion, il est impossible de

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ne pas trouver des traces révélatrices d'une situation de ce genre. Le nombre considérable de familles aisées ou opulentes sans enfants, alors qu'il est manifeste que les parents en désireraient, est une preuve à l'appui de cette conclusion.

On invoque aussi les familles illustres, ayant toujours vécu dans l'opulence ; il est vrai qu'elles furent exposées à bien des hasards, à tous les périls de la guerre par exemple, dont elles supportaient autrefois particulièrement le fardeau ; mais encore, cependant, devraient-elles laisser de nombreux rejetons, tandis que beaucoup n'en ont aucun. Les grandes familles historiques devraient avoir un nombre énorme de représentants : on voit, au contraire, la couronne en France et en Angleterre changer de branche par extinction, les familles les plus considérables, comme celle des Montmorencv, disparaître. Il n'en va pas autrement des lords' et des baronnets anglais. Étant données les nombreuses fournées de pairs faites par tous les o-ouvernements successifs et qui sont venues se joindre aux descendants des pairs anciens, la Chambre des lords devrait compter des milliers de membres ; il n'en est rien. Les anciennes familles s'éteignent graduellement, et, parmi les pairs actuels, il n'y en a qu'un nombre infime dont la pairie remonte à deux ou trois siècles.

Il v a vingt ans, écrit Carey en 1859, le nombre des pairs d'Angleterre était de 394, dont 272 résultaient de créations postérieures à l'an 1760. De 1611 à 1819 il vint à s'éteindre 753 titres de baronnet, et le total de ces titres qui avait été créé était moindre de 1.400. Les nobles vénitiens, d'après Daru, étaient au nombre de 2.219 en 1569 et.

en 1703, ils n'étaient plus que 1.300, malgré l'admission à la noblesse de nombre de familles nouvelles.

Dans la ville de Berne, de 1383 à 1634, le conseil souverain avait admis à la bourj^eoisi» 487 familles, dont 379 disparurent en deux siècles, de sorte qu'il n'en restait que 108 en 1783. Dans les cent ans, de 1684 à 1784, il s'éteig-nit 207 familles de Berne douées du privilèg^e. de bourgeoisie. En 1623, le souverain conseil de Berne convoqua les membres de 112 différentes familles pourvues du même privilège et ne leur trouva que 58 représentants (1).

Roscher, écrivain dont l'exactitude a toujours été reconnue, a constaté que, sur 83 familles exerçant le grand commerce à Stettin en 1739, on ne retrouvait les traces d'aucune d'elles en 1839 et que leur nom même, à moins qu il ne fût très commun, n'existait plus dans la ville (2).

Carey fait ressortir que non seulement, dans le temps récent, Napoléon, Wellington, les Fox, les Pitt, n'ont pas laissé de représentants, mais que sur 13 présidents des Etats-Unis qui s'étaient succédé au moment où il écrivait, 7 étaient sans enfants, et le total des enfants des autres ne dépassait guère la vingtaine. Ici, en France, parmi les gloires du xix" siècle, des cinq grands poètes ou écrivains d'imagination, Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Musset, Victor Hugo, les quatre premiers n'ont pas eu de descendants mâles et le dernier n'a laissé que deux petits-enfants.

(1) Garey, Principles of Social Science, III, pp. 303-307.

(2) Roscher, Nationalôkonomik des Handels und Gewerbfleisses. p. 71.

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On fera, sans doute, quelques réserves sur ces faits qui pourraient être multipliés à l'infini. On dira qu'une famille noble ou une famille illustre est censée éteinte quand elle ne laisse pas de rejetons mâles, bien qu'il y en ait de l'autre sexe. On ajoutera que les vices ou l'excentricité de la vie ont souvent leur part dans cette stérilité; cela peut être ; dans une certaine mesure même, cela est certain.

Mais l'humanité doit être considérée telle qu'elle est, avec l'ensemble de ses qualités et de ses défauts, de ses vertus et de ses vices : ou bien elle deviendra plus vertueuse, et alors le penchant à la procréation sera réglé par la continence ; ou elle restera, au point de vue moral, à peu près ce qu'elle est, tout en s'élevant en bien-être et en développement intellectuel, alors la tendance à l'accroissement illimité sera réfréné par tout l'ensemble de causes, les unes louables, les autres blâmables, qui ont empêché et empêchent encore les classes aristocratiques ou bourgeoises, opulentes ou aisées, de pulluler à l'infini.

Au point de vue philosophique général et physiologique, la doctrine, de Carey et de Spencer, daprès laquelle l'homme en se civilisant davantage perd, par des raisons variées^ de sa force reproductive et voit l'instinct sexuel combattu et tenu en bride par d'autres considérations, dautres sentiments^ d'autres jouissances, apparaît comme ayant une base expérimentale bien mieux établie que la doctrine de Malthiis qui repose surtout sur Passimilation de la nature de l'hotnme avec celle des animaux et celle des plantes.

Nous ne faisons que mentionner ici, devant v insister plus loin (pages 29.") à 338). les moyens frau-

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duleux par lesquels on donne satisfaction à l'instinct sexuel en réduisant ou prévenant la procréation. I^s sociétés contemporaines — ménages réguliers ou unions libres — ne sont que trop expertes en cette matière.

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