‹ La Question de la PopulationChapitre 35 sur 177 · I ARGUMENT STATISTIQUE DE MALTHUS · texte numérisé non relu

I ARGUMENT STATISTIQUE DE MALTHUS

Au temps où écrivait Malthus, on n'avait guère les movens d'investigation nécessaires pour de bonnes statistiques, ou de méthode pour leur interprétation judicieuse et corr*te, ni le sentiment de la circonspection qu on doit apporter dans les conclusions à en déduire.

Aussi, toute la partie statistique du livre de Malthus, qui est ou devrait être la base positive de sa théorie, pèche-t-elle considérablement. Un examen attentif le démontre.

Dès l'ouverture de son ouvrage, à la page 7 de la traduction française, Malthus prend comme un fait constaté que la population des Etats-Unis double dans un moindre intervalle qu'un quart de siècle (1) : « Dans les Etats du nord de l'Amérique, dit-il, où les moyens de subsistance ne manquent point, où les mœurs sont pures et où les mariages précoces sont plus faciles qu'en Europe, on a trouvé que la population, pendant plus d'un siècle rt demi, avait doublé plus rapidement que tous les vingt-cinq ans. Dans les établissements de l'intérieur, où l'agriculture était la seule occupation des colons et où Ton ne connaissait ni les vices, ni les travaux malsains des villes, on a trouvé que la population doublait en quinze ans. Cet accroissement, tout grand qu'il est, pourrait, sans doute, l'être bien davantage si la population n'éprouvait pas d'obstacle. Pour défricher un pays nouveau, il faut souvent un travail excessif; de tels défrichements ne sont pas toujours fort salubres ; d'ailleurs, les sauvages indigènes troublaient quelquefois ces entreprises par des incursions, qui diminuaient le

(1) Essai sur le principe de Population, édition Félix Àlcan, 1845, p. 7 et 8.

produit de l'industrieux cultivateur, et coûtaient même la vie à quelques individus de sa famille.

« Selon une table d'Euler, calculée d'après une mortalité de i sur 36^ si les naissances sont aux morts dans le rapport de 3 à 1, la période de doublement sera de 12 années et 4/5^' seulement. Et ce n'est pas là une simple supposition, mais elle s'est réalisée plus d'une fois pendant de courts intervalles de temps. Sir William Petty croit qu'il est possible, à la faveur de certaines circonstances particulières, que la population double en dix ans. Mais, pour nous mettre à l'abri de toute espèce d'exagération, nous prendrons pour base de nos raisonnements Taccroissement le moins rapide ; accroissement prouvé par le concours de tous les témoignages et que l'on a démontré provenir du seul produit des naissances. Nous pouvons donc tenir pour certain que, lorsque ta population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans et croit de période en période suivant une proportion géométrique. » C'est Malthus luimême qui souligne ces lignes et quatre lignes plus bas, il ajoute : v Un nombre de mille millions d'bommes doit doubler en vingt ans par le seul principe de population, tout comme un nombre de mille hommes (1). » Cette contradiction à si peu de lignes de distance, dans l'estimation de la période de doublement, tantôt vingt-cinq ans, tantôt vingt ans, s'il n'y a pas là une simple faute d'impression, montrerait que Malthus est un statisticien peu minutieux; quant à la prétention que les faits doivent être les mêmes pour mille millions d'hommes

(1) Essai sur le principe de Population, édition citée, page 7 et 8.

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que pour mille hommes, elle est peu philosophique : un petit groupement d'individus, hommes, femmes, enfants, adultes, vieillards, est beaucoup trop étroit pour que puissent s'y épanouir et y avoir leur jeu naturel tous les éléments et toutes les influences qui se rencontrent dans un ensemble d'êtres humains un million de fois plus étendu.

Avant (l'entrer dans une discussion de fait, il convient de faire une remarque préliminaire : on ne connaît pas de pays a où la population n'ait été arrêtée par aucun obstacle » ; cette formule» même manque tout à fait de précision ; car, à défaut d'obstacles physiques et extérieurs, il s'en rencontre et s'en forme dans les goûts même des hommes ; c'est une des règles, récemment découvertes, de féconomie politique, que nous nous sommes constamment efforcé de mettre en lumière, gue les divers besoins et les divers désirs de r homme sont entre eux en lutte constante et que^ suivant les circonstances, tantôt l'un, tantôt l'autre triomphe ; c'est ce que ion appelle la loi de substitution; il en résulte qu'aucun désir, aucun besoin, à un degré assez avancé du développement humain, n^ prend, sur tous les autres, une prépondérance absolue et définitive, surtout universelle chez tous (es hommes (i). Une jeune tille qui veut faire un choix parmi les épouseurs attendra peut-être jusqu'à vingt-trois ou vingt-cinq ans pour se mai'ier,

(1) Nou8 avons établi, dans notre Traité théorique et pratique d'économie politique (notamment, t. I", p. 88, et t. III, p. H), que la loi de substitution des besoins entre eux, des plaisirs entre eax. an delà d'an certain degré de satisfaction, de la concurrence entre les jouissances est une des lois fondamentales de l'économie politique et que le rAle de cette loi s'accroît au fur et à mesure que rhomanité ou qu'une société progresse.

au lieu de le faire à quinze ou seize. Ce simple obstacle intérieur fait éclater tous les calculs de Malthus.

Malthus, dans sa formule : « lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle », ne paraît tenir aucun compte de cette loi de substitution des besoins et des désirs entre eux, ainsi que des obstacles intérieurs qu'elle suscite à son « principe de population » en dehors de tous les obstacles extérieurs ; il semble supposer les hommes des êtres aussi simples, aussi impulsifs, aussi peu compliqués de besoins et de désirs que les animaux. En fait, les calculs de Petty, d'Euler et les siens propres diffèrent peu de tous ceux auxquels on s'est livré sur la prolificité des lapins ou sur le temps qu'il faudrait aux produits d'une seule truie pour couvrir la France entière ou le globe entier.

Le pays qui peut le plus se rapprocher de la conception de Malthus est certainement les Etats- Unis; salubrité, immensité de terres fertiles, de ressources naturelles, faibles impôts, absence de service militaire, disposition de capitaux énormes, prêtés pour la plupart à bas intérêt par le vieux monde, salaires élevés, vie, du moins dans la première partie de leur développement, très patriarcale ; voilà tout un ensemble de conditions qui qualifient les États-Unis pour le cTiamp le plus propice à la prolificité humaine. Non seulement on y est sollicité aux mariages précoces, mais, tout au moins dans les solitudes de l'ouest, en l'absence de toute vie sociale développée, ils sont un charme et en même temps presque une nécessité pour les colons. De même en est-il du nombre des enfants; ils ne chargent guère, quand ils sont tout

petits ; de bonne heure, ils rendent quelques services et paient leur entretien dans les petites tâches de la vie rurale; un peu plus tard, ils sont même lucratifs, et l'on n'a aucune inquiétude sur leur sort ultérieur; on les lâche sans souci dans la vie sur un continent qui n'a guère, même à l'heure actuelle, que le dixième de la population qu'il peut aisément nourrir.

Or, jamais les États-Unis, quoi qu'en disent Pettv et Malthus, n'ont vu leur population doubler, du chef de son mouvement propre, dans un espace de ving^t-cinq années. Quant aux tables d'Euler, ce sont de pures abstractions.

Voici, d'après les recensements successifs, à partir du premier qui a été fait en 1790, la population des États-Unis :

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