ACCROISSEMENT
H.\BITAST5
ANNCKL
106 LA yUKSTlUN DE LA POPULATION
respond presque exactement à la période de doublement de vingt-cinq ans de Malthus. Bien plus, pendant le premier demi-siècle, l'accroissement de la population a même été plus rapide, puisque, d'après la règle du doublement en vingt- cinq ans, la population des Etats-Unis aurait été de 15.716.856 âmes en 1840, au lieu qu'elle s'est trouvée monter à 17.069.453. Mais il faut tenir compte d'un grand phénomène, jouant un rôle des plus considérables, l'immigration.
Nous n'avons sur celle-ci des renseignements précis que depuis 1830 (1). On estime que depuis les débuts de la colonisation nord- américaine jusqu'en 1790, date du premier recensement, « le contingent annuel des émigrants ne dépassa guère 5.000, soit environ 1 million pour les deux cents ans qui séparaient cette époque des premières familles emmenées par Walter Raleigh (2). » D'après un spécialiste américain, Bromwell, auteur d'une History of immigration in the United States (1865, New-York), citée par Jules Duval, l'immigration aurait été approximativement de 4.000 âmes par an,, de 1784 à 1794, de 10.000 en 1794, de 6.000 de 1790 à 1810 en moyenne; elle aurait atteint jusqu'à 22.240 en 1817, et pour toute la période de 1783 à 1819 elle se serait élevée à 250.000; en déduisant de ce chiffre celui de 28.000, pour les sept années de 1783 à 1790, on obtient 222.000 im-
(1) Voici les chiffres officiels de l'immigration aux Etats-Unis pour chacune des sept dernières décades du xix» siècle; 1830 à 1840 : 599.125 immigrants; 1841-50, 1.713.251 : 1851-60, 2.511.060; 1861-70, 2.377.279; 1871-80, 2.812.191; 1881-90, 5.246.613; 1891-1900, 3.687.564; 1901-10, 8.795.386, ensemble en ces quatre-vingts années : 27.143.344 immigrants.
(2) Jules Duval : Histoire de l'Émif/ration européenne, asiatique et africaine, 186i;, pp. 183 et suivantes.
migrants de 179(» à 1819 (1). Mais ce sont là des données assez incertaines. C'est seulement un Act (loi) du 26 mars 1819, récriant les transports de passagers et ordonnant l'enregistrement par la douane de tous les débarquements, qui permit d'avoir des renseignements exacts sur les immigrants, sauf rinfiUration provenant du Canada. Du 30 septembre 1819 au 30 septembre 1829, le nombre des immigrants aurait été de 128.502, soit 12.830 en moyenne par année; du 30 septembre 1829 au 31 décembre 1839 le nombre des immigrants se serait élevé à 538.381, ensemble, depuis 1790, environ 888.000 immigrants. Mais ces chiffres sont fort au-dessous de la vérité, ne serait-ce que par cette raison qu'il n'y est pas tenu compte de la forte immigration du Canada et d'une moins importante, mais cependant appréciable, du Mexique. Un autre statisticien, M. Legoyt, évalue à 120.000 le nombre des immigrants de 1790 à 1810, 114.000 de 1810 à 1820, 203.979 de 1821 à 1830, 778.500 de 1831 à 1840, soit pour les 50 années 1.216.419 immigrants(l). Ce chiffre paraît plus près de la réalité que le précédent ; pour les années 1831-1840 il dépasse cependant le chiffre officiel (voir p. 106, note).
Si de 1790 à 1840, dans la période la plus agricole et la plus patriarcale des États-Unis indépendants, au milieu d'une paix à peine troublée un instant par la petite guerre de 1812, la population a passé de 3.929.214 âmes à 17.069.453, ce qui
il) D'après un autre calcul, depuis la fondation du gouvernement des Etats-Unis, c'est-à-dire depuis 1776. jusqu'en 1820, il serait venu dans le pays 250.000 passagers étrangers, dont S8 p. 100 étaient des immigrants.
constitue une augmentation de 13.140.239 âmes ou de 334 p. 100 en cinquante années, il ne faut pas en conclure que la population ait, par son mouvement propre, doublé tous les vingt-cinq ans : il faut tenir compte non seulement de ces 1.100.000 à 1.200.000 immigrants, dont la plupart devaient vivre encore, mais de leurs descendants (1). Une population d'immigrants, surtout d'immigrants agricoles (et il n'y en avait guère alors que de ceux-là), offre un excédent des naissances sur les décès bien plus fort qu'un groupe sédentaire. En premier lieu, ces immigrants ne comptent pas ou presque pas de vieillards, ils sont presque tous dans la jeunesse ou au début de la maturité ; ils amènent aussi avec eux des enfants, mais il en est peu de ceux-ci qui soient tout à fait en bas âge : cette population d'immigrants compte peu de gens infirmes, débiles, malades. Il est donc certain que les 1.100.000 à 1.200.000 immigrants et leurs rejetons doivent compter pour plusieurs millions dans la population des États-Unis en 1840 ; s'il en est ainsi, ne dût-on, ce qui serait très modéré, calculer ces immigrants et leur progéniture qu'à 2 millions et demi par exemple, la population des États-Unis en 1840, représentant le mouvement propre qui se rattachait aux éléments existants dans le pays en 1 790, au lieu de monter à 17.069.453, n'aurait atteint que 1 4.369.453 âmes, soit par rapport à 1790, un accroissement de 10.640.239 ou de 270 p. 100 en cinquante ans, ce qui ne représente pas le doublement en vingt-cinq ans (1).
(1) Voir Jules Duval : Histoire de l'Émigration, page 200. Voir aussi le Statistical Abstract for the United States, 1910, pp. 44 et 45 et le Statesmans' Yearbook for 1912, p. 372.
Ainsi, même dans la période de beaucoup la plus favorable des Etats-Unis, celle qui réunit à peu près les conditions idéales que l'on peut rêver, l'augmentation de la population, si Ton tient compte de l'immigration et de son influence, reste assez sensiblement au-dessous de la progression indiquée par Malthus.
Il faudrait encore faire une autre déduction : ces chiffres s'appliquent, tant à la population blanche qu'à la population de couleur, aux esclaves ; or, celle-ci s'est fort accrue, soit par son mouvement propre et l'incurie des noirs, suivant leur penchant à la reproduction, soit par la traite qui s'effectua au grand jour jusqu'en 1811 et qui se fit clandestine, mais resta toujours abondante depuis lors, jusqu'à l'émancipation des esclaves en 1860-1865.
Les statistiques américaines distinguent, comme il suit, d'après les recensements décennaux effectués aux Etats-Unis de 1790 à 1910, la population blanche, les hommes de couleur libres et les esclaves :
POPDLATION DES ÉTATS-UNIS d'après les RECENSEMENTS SUCCESSIFS
AKNÈÊS POPCLATIOX POPCLATIOS TOTAL ACCROISSEME.VT
blanche. noire ou de couleur p. 100
^ -«»^'«— » — — ~ de la population
libre. esclave. toUÎle.
no LA QUESTION DE LA POPULATION
Ainsi le chiffre de la population noire s'est élevr (hommes libres et esclaves) de 7»7.208 âmes en 1790 à 2.873.648 en 1840 et successivement à 4.880.000 en 1870 et 9.828.294 en 1910: les Indiens, les Chinois et les Japonais figurent dans le total ; mais non parmi la population de couleur; ils étaient, en 1910, au nombre de 265.683 pour les Indiens et de 145.602 pour les Asiatiques divers.
Arrêtons-nous au recensement de 1840; on y voit que de 1790 à 1840, le nombre des hommes de couleur, tant libres qu'esclaves, est passé de 757.208 à 2.873.648, soit une augmentation de 280 p. 100 en cinquante ans, ce qui reste encore un peu au-dessous de la période de doublement en vingt-cinq ans.
Si, d'autre part, on examine la seule population blanche, on constate que, de 3.172.006 âmes en 1790, elle s'est élevée à 14.195.805 en 1840 ou 11.023.799 âmes d'augmentation, ce qui représente 346 p. 100, proportion plus forte que celle du doublement en vingt^inq ans; mais, si de ce chiffre de 14.195.805 blancs on retranche les 2.500.000 qui représentent au minimum l'influence de l'immigration dans cette période, soit 1.100.000 à 1.200.000 immigrants et tous les enfants qui proviennent d'eux, on n'a plus qu'une population blanche de 11.695.805, se rattachant aux éléments existants sur le sol américain en 1790, soit un accroissement, par rapport à la population blanche de cette dernière année, de 8.523.799 âmes ou 267 p. 100, proportion qui est encore un peu plus éloignée de celle indiquée par Malthus, laquelle eût exigé pour ces cinquante ans une augmenta-
lion de 300 p. 100 du chef du mouvement propre de la population.
En 1850, la commission de recensement fit de îrrands efforts pour se rendre compte de la part (ju'avait eue Tiumiigralion sur l'accroissement de la population des États-Unis ; elle constata que, dans la population libre, les personnes nées à l'étranger étaient au nombre de 2.240.335 ; mais il faut probablement tripler ce nombre pour tenir compte de toute l'influence de l'immi^ation, à savoir de la progéniture que ces immigrants avaient eue sur le sol américain. La population des Etats- Unis, étant en 1850 de 23. 191. 870 âmes, si l'on en retranche 6.720.000, on a 16.471.876 âmes, qui ne représentent guère plus que quatre fois la population de 1700, soit 3.929.214. Ainsi, ce serait en vingt-neuf ou trente ans seulement que, dans les circonstances les plus favorables, la population des Etats-Unis aurait doublé par son mouvement propre.
Il faut ajouter que ce sont des circonstances en partie artificiellement favorables, à cause de tout l'afflux des capitaux européens venant se joindre aux richesses naturelles relativement illimitées d'un sol immense, qui ont suscité cet énorme développement de la population dans la période de 1790 à 1840 ou 1850 aux Etats-Unis, mais particulièrement jusqu'à 1840.
Si l'on examine la période postérieure à 1840, on voit, en effet, le mouvement à! accroissement végétatif, suivant une expression usitée, c'est-àdire défalcation faite de l'immigration, singulièrement se ralentir. Malheureusement la guerre de sécession qui a sévi de 1860 à 1865 et la décenna-
lité, au lieu de la quinquennalité, des recensements nord-américains ne permettent pas de tenir compte de la période 1860 à 1870. Mais en comparant le recensement de 1860 à celui de 1840 et, d'autre part, le recensement de 1910 à celui de 1870, et en tenant compte dans l'un et l'autre cas de l'immigration, on est frappé du très sensible ralentissement de l'essor de la population aux États-Unis, depuis un demi-siècle. Les Américains en ont été étonnés et un peu humiliés dans leur amour-propre national et leurs vastes ambitions, quoique les causes de ce ralentissement soient faciles à saisir et que, suivant toutes les probabilités, leur action devra fortement s'accentuer dans l'avenir.
La population totale des Etats-Unis, qui était de 17.069.453 âmes en 1840 s'est élevée à 31.443.321 en 1860, soit un accroissement de 14.373.868 âmes ou de 84,21 p. 100 en ces vingt années. En admettant que la guerre de sécession n'eût pas éclaté et que le taux de l'accroissement eût été égal, dans les cinq années de 1860 à 1863, au taux de 18î)0 à 1860, soit 3,56 p. 100 par an, ou 17,80 pour les cinq années, sur le chiffre de 31.443.321, on serait arrivé en 1865 à une population de 37 millions d'âmes environ qui, par rapportaux 17.069.453 âmes formant le point de départ en 1840, aurait représenté un accroissement de 116 p. 100, par conséquent légèrement supérieur à la loi de doublement de Malthus. Mais, si l'on tient compte de l'immigration, les choses changent notablement. D'après les statistiques américaines, le nombre des immigrants aux États-Unis s'est élevé à 1.713.251 dans la période de 1841 à 1850 et à 2.511.060 dans
elle de 4851 à 1860, ensemble 4.224.311 immi- -lants {{). En ne tenant même- pas compte des iiimigrants qui seraient arrivés, au nombre de 1.300.000 à 1.500 000 pendant les cinq années 18()l-186o, si elles eussent été normales, on voit <|ue^ en déduisant seulement ces 4.224.311 immi- -:rants du chiffre de 37.040.232 âmes auquel se serait, sans doute, élevée la population des États- Unis en 1865, si la g^uerre de sécession n'avait pas eu lieu, on tombe à 32.81 5.921. qui n'eût représenté (ju'un accroissement de 92,90 p. 100, au lieu du doublement prévu. Mais ce taux d'accroissement t'st encore très exagéré, car il faut tenir compte non seulement des 4.224.311 immigrants euxmêmes, dont, il est vrai, une partie aurait disparu déjà, mais des enfants qu'ils ont eus et qui ont beaucoup plus que compensé les pertes ; or, les immigrants ,sont des gens en pleine jeunesse, aux iiges reproductifs ou qui approchent du temps de la reproduction : feu le D"" Bertillon a pu dresser un tableau de l'âge moyen des émigrants suédois : il •'•tait de 23 à 24 ans ; sur 1,000 de ces émigrants, on t'U comptait 176,7 âgés de moins de 10 ans, 175.3 .le 10 à 20 ans, 365 de 20 à 30 ans, 165,30 de 30 il 40 ans, 74,4 de 40 à 50 ans et 43,1 seulement, moins du vingtième, ayant plus de 50 ans. Le même auteur calcule, d'après un document, à '2i ans l'âge moyen des émigrants irlandais mâles 't à 23 ans 8 celui des femmes ; pour tous les émi-
runts indistinctement, il place à 22 ans leur âge iiioyen ou médian (2). On conçoit que des groupes
(1) The Slalesmant Yearbook, 19Ji, p. 37i.
(^Bertillon. à rarticle Migration, du Dictionnaire des Sciences Mmtcales, t. VII, 2» partie, 5 ' î ' '46.
p. tEBOY-BEAUUEC. S
composés de cette façon soient très prolifiques. Il n'y aurait donc pas d'exagération à considérer que les 4.224.311 immigrants arrivés aux Etals-Tînis dans la période de 1840 à 1860 eussent représenté à cette dernière date, avec leur progéniture, un groupe à peu près double de ce nombre, ,soit 8.448.000 âmes en nombre rond; mais, pour plus de prudence, supposons que ces 4.224.311 immigrants n'eussent, par les naissances, augmenté que des trois quarts, soit de 3.168.233, on aurait 7.392.S44 âmes à retrancher des 37.040.232 de population supposée en 1863 si la guerre de sécession n'eût pas eu lieu, et il resterait seuleme n 29.647.688 âmes qui, par rapport aux 17.069.453 existant en 1840, eussent représenté seulement un accroissement de 12.578.235 ou environ 73 p. 100. Mais, comme nous avons supputé que de 1861 à 1865 le taux de Faccroissement pour la population globale des États-Unis eût été le même que celui qui a été constaté de 1840 à 1860 et que ce dernier contenait parmi ses éléments l'immigration, il convient pour être exact de tenir compte de ce dernier élément pour la période de 1861 à 1865 si la guerre de sécession n'eût pas eu lieu. D'après les données de 1851 à 1860, l'immigration n'eût pas été inférieure à 260.000 âmes par année ou 1.300.000 pour les cinq années et, avec les enfants que ces immigrants eussent eus dans cette période quinquennale, eût représenté 1.600.000 à 1.700.000 personnes; en défalquant ce chiffre de l'accroissement de 12.578.235, calculé plus haut, on arrive à un excédent de 10.878.235 âmes seulement de 1840 à 1865 pour la population des Etats- Unis, dans l'hypothèse où la guerre de sécession
LE MOUVEMENT UE LA POPULATION AUX ETATS-UNIS li:.
n'eût pas eu lieu et où, dans les cinq années de 1861 à 1865, les phénomènes démographiques auraient été la continuation exacte de ceux constatés pour la période de 1840 à 1860; or, 10.878.235 âmes par comparaison au point de départ de 1840, soit 47.069.453 âmes, cela ne représenterait qitun accroissement de 6SJ p. iOO en ces cingt-cinq ans pour la population des Etats- Unis supposée réduite à son mouvement propre. On voit combien ton est loin de la période de doublement de Malthus.
Ainsi, à mesure que l'élément urbain s'était développé, que la vie patriarcale avait perdu du terrain, que le bien-être et la richesse s'étaient accrus, le taux à! accroissement végétatif (voir plus haut, p. 111) de la population s'était sensiblement ralenti. Cependant, la période qui s'est écoulée de 1840 à 1860 et qui, sans la guerre de sécession, se fût poursuivie jusqu'en 1865, pouvait être considérée encore comme artificiellement favorable au développement de la population aux États-Unis.
D'un côté, la prédominance restait encore à la vie rurale; dans un pays où l'on dé/riche, oit le settler ou colon est isolé, a besoin de compagne , où il est privé de toute distraction^ de toute vie sociale, où il ne peut trouver aisément de domestiques à gages, il y a un attrait particulier au mariage et aux nombreuses familles ; cet attrait n'est pas seulement naturel alors, il est ejcceptionnel, en quelque sorte artificiel ; pour fonder une exploitation, éloignée de tout, la femme est indispensable et les enfants, même de sept à huit ans, sont lucratifs; on ne se marie pas et Con ne fonde pas de nombreuses familles alors uniquement par instinct ou par affec-
116 LA uUESTlOiN DE LA POPULATION
tion, mais on le fait même par calcul ; c'est la situation actuelle retournée ; ce 71' est pas seulement la suppression des obstacles à l'accroissement naturel de la population, mais cest encore l'existence d'incitations spéciales, en quelque sorte d'ordre lucratif et pécuniaire, au mariage et aux nombreuses familles.
D'autre part, dans cette même période qui s'écoula de 1840 à 1860, et qui se serait poursuivie jusqu'à I860 si la guerre de sécession n'avait pas éclaté, l'industrie recevait aux Etats-Unis une impulsion exceptionnellement énergique par les nouveaux moyens de communication, chemins de fer et bateaux à vapeur ; elle était abondamment commanditée par les capitaux européens.
Malgré ces circonstances exceptionnellement favorables, nous avons prouvé que, de 1840 à 1865, dans l'hypothèse où la guerre de sécession n'aurait pas eu lieu, l'accroissement propre de la population des États-Unis n'eût été en ces vingt-cinq années que de 63,7 p. 100, ce qui constitue la période de doublement en une quarantaine d'années, au lieu des vingt-cinq de Malthus.
Le mouvement de. la population dans les vingt années de la période de 1871 à 1890, qui n'a été troublée par aucun phénomène fâcheux, qui s'est signalée par un énorme mouvement d'affaires, des travaux publics gigantesques, de colossales exportations, une affluence de capitaux étrangers, donne encore un démenti plus catégorique à la loi de doublement en vingt-cinq ans.
En 1870, la population totale des États-Unis figure au recensement pour un chiffre de 38.558.371 âmes; en 1890, elle monte à 62.947.714,
soit 24.380.:U3 âmes d'accroissement ou 63,30 [). 100 en vingt années; on voit combien, même en |)renant ces chiffres bruts, ce qui est très incorrect, on est loin de la période de doublement en vingtcinq ans, puisque en ajoutant l'augmentation probable de la population de 1891 à 1895, au taux d'accroissement de 1870 à 1890, on n'arriverait, pour cette année 1895, par hypothèse, qu'à 70.973.584 âmes, ce qui, par rapport aux 38. 008.371 âmes existant en 1870, ne représenterait que 32.415 213 âmes d'augmentation ou 83 p. 100 seulement (1). Mais ce n'est pas là l'accroissement spontané de la population "des Etats-Unis ; il en faut déduire l'immigration et la progéniture des immigrants dans toute cette période; on tombe alors à un chiffre absolu d'accroissement ainsi qu'à un taux proportionnel infiniment moindres.
Bien plus, on prétend que les chiffres donnés par le recensement de 1870 étaient, en ce qui concerne les États du Sud, très au-dessous de la réalité. Au lendemain presque de la guerre de sécession, ce remva aurait omis environ 1.500.000 âmes, de sorte que la population des États-Unis en 1870 eût été réellement de 40 millions d'habitants environ, au lieu des 38.558.371 alors recensés (2). S'il en était ainsi, on voit que la période d'accroissement serait encore sensiblement plus lente.
Laissons de côté, toutefois, cette assertion, quoiqu'elle soit officielle, considérons les chiffres du
\ij Telk'S sont les observations qui résultent du document officiel : Census Bulletin, n» ii, octobre 30 1890; Population of the United Htate-f by States and Terrifories, 1890.
(2) Ces chiiïres sont extraits du Census Bulletin (1890). n° 12. cité plus haut, p. 4.
recensement de 1870 comme n'étant pas inférieurs à la réalité, et prenons Faccroissement de 24.389.343 âmes dans la période 1870-1890 comme représentant exactement l'accroissement effectif de la population des Etats-Unis pendant ces vingt années, il faut en déduire les chiffres de l'immigration. De 1871 à 1880, l'immigration s'est élevée aux États-Unis à 2.812.191 âmes, et, pendant la décade suivante, à 5.246.613, ensemble 8.0S8.804; sans doute, une partie de ces immigrants sont morts dans cet intervalle, mais si Ton considère la jeunesse de la généralité des immigrants (voir plus haut page 113) et que l'on tienne èompte que de beaucoup la plus grande partie est arrivée dans la seconde décade, le nombre de ceux qui avaient disparu par la mort devait être peu considérable. Un certain nombre, mais relativement faible aussi, est revenu dans les pays d'origine, car l'immigration aux Etats-Unis est, au plus haut degré, en général, une immigration permanente. D'autre part, il est notoire qu'il s'effectue par le Canada et surtout qu'il s'effectuait à cette époque (1870-1890) une immigration occulte, beaucoup de Franco-Canadiens, par exemple, et aussi d'Irlandais du Canada venant individuellement chercher du travail aux États-Unis. On peut considérer que cet élément compense tout au moins les départs et peut-être les décès des immigrants enregistrés. Enfin ces 8.058.804 immigrants ont eu, dans ces vingt années, des enfants ; il est difficile d'en évaluer le nombre, mais ces immigrants étant dans la fleur de l'âge, appartenant, en outre, à la catégorie la plus prohfique, c'est-à-dire la classe pauvre, des races les plus fécondes. Irlandais,
Allemands, etc., il est très vraisemblable que le nombre des enfants qu'ils ont eus a dû, tout en tenant compte des décès, accroître d'environ 40 à 50 p. 100 le nombre total, et le porter de 8.058.804 à 12 millions environ.
S'il en était ainsi, ce qui est très vraisemblable, l'accroissement brut de 24.389.343 âmes de la population des Etats-Unis, dans la période des deux recensements de 1870 à 1890, se trouverait ramené à 12.389.343 âmes seulement pour le mouvement propre de la population de ce pays à partir de la première année. Ce chiffre de 12.389.343 âmes rapproché du chiffi'e de la population constatée par le recensement de 1870 fournirait un taux d'accroissement de 32,05 p. 100 seulement en vingt ans, soit guère plus de 1 12 p. 100 par an ; bien loin que la population doublât, de ce train, en vingt-cinq ans, elle ne doublerait qu'en une soixantaine d'années.
La période de 1880 à 1890, si on la considère isolément, donne encore des résultats plus modiques. C'est ce que reconnaît le rédacteur du Census de cette dernière année. Il fait une supposition, certes trop favorable à l'accroissement de la population propre des Etats-Unis, à savoir que les naissances résultant des 5.246.613 immigrants de la période 1880-1890 compensent seulement les morts et les départs dans ce groupe, tandis qu'il est évident, d'après Tâge de ces immigrants, que la natalité parmi eux a dû dépasser énormément les décès et les départs ; néanmoins, en se contentant de .soustraire ce chifi"re brut de 5.246.613 immigrants des 12.800.000 âmes environ d'accroissement, il conclut que le taux d'accroissement dans cette période, pour la population propre des États-Unis,
a été de 14 p. 100 pour les dix années, soit 1,40 p. 100 par an. Mais il est évident que cette proportion est encore trop favorable. D'autre part, il faudrait tenir compte de la natalité exceptionnelle et de la faible mortalité, dans la période 1880-90, parmi les groupes d'immigrants, généralement des jeunes gens ou des adolescents, constituant l'immigration de la décade antérieure, 1870-1880.
Les vingt plus récentes années écoulées (1890- 1910) infligent encore à iMalthus un démenti plus net : en ces vingt années, la population totale des Etats-Unis s'est élevée de 62.947.714 âmes à 91.972.266, soit un accroissement en vingt années de 29.024.552 âmes, ou de 46.10 p. lOO"; on voit en s'en tenant à ces chiffres bruts combien l'on est loin du doublement en vingt ou même en vingtcinq ans. Mais l'immigration a été énorme durant ces vingt années, à savoir de 3.687.564 âmes de 1890 à 1900 et de 8.795.386 âmes de 1900 à 1910, ensemble 12.482.950: certes, ces immigrants de la période 1890-1910 n'étaient pas tous vivants au moment où s'est fait le recensement de cette dernière année ; mais ils avaient eu des enfants dans l'intervalle qui avaient plus fait que remplacer les immigrants morts dans la même période ; or, si des 29 millions d'âmes en nombre rond d'accroissement de la population américaine dans la période 1890- 1910, on retranche les 12 millions et demi en nombre rond d'immigrants de la dite période, soit que ceux-ci vécussent encore au moment du recensement, soient qu'ils aient été remplacés par leurs enfants nés pendant la période (1), l'accroissement ,
(1) On objectera peut-être qu'une partie des 12.482.930 immigrants de la période 1890-1910 ont quitté les Eltats-Unis: cela est
I,K MOLVKMKNI UK t,A t'Ol'lLAIlON AUX KrAl>-LNl> 121
propre, végétatif; de la population des Etats-Unis en ces vingt années ne se trouve plus ôtre que de K) millions et demi d'àmes, ce qui, par rapport au nombre initial de 62.947.000 ànies représente seulement un accroissement de 26,19 p. 100 en vingt années. On n'est pas ici à la moitié, pas même au tiers de la progression entrevue ou annoncée par Alalthus.
Un autre mode de calcul, dont les statistiques américaines fournissent les éléments, conduit à un résultat analogue. La statistique des Etats-Unis distingue dans chaque recensement les native white, c'est-à-dire les blancs nés aux États-Unis et les foreign boni white, les blancs nés à l'étranger. Si nous prenons pour point de départ l'année 1880 (le recensement de 1870, qui suivit d'assez près la guerre civile, ayant, comme on Ta vu plus haut, donné lieu à certaines contestations), nous voyons que le recensement constatait en 1880 aux Etats-Unis l'existence de 36.843.291 blancs nés dans le pays et de 6. 559.679 blancs nés à l'étranger; en 1910, le nombre des premiers (blancs nés dans le pays) est de 68.389.104 et le nombre des seconds (blancs nés à l'étranger) monte à 13. 343. 583. Le premier nombre s'est accru de 85,62 p. 100 en ces trente années et le second de 103,41 p. 100,
vrai, notamment au lendemain de la crise de 1907; mais ces départs d'immigrants sont toujours relativement modiques et en supposant qu'il en soit parti le dixième, cela n'atténue que bien inodiquement les calculs ci-dessus, ou même ne les atténue aucunement, car il est évident que les naissances aux Etats- Unis dans ces vingt ans. du fait des immigrants qui y étaient ai'rivés pendant les n>èmes vingt années, devaient dépasser sensiblement le nombre des immigrants de ces vingt années, soit morts, soit avant quitté les Etats-Unis au moment du recensement de 1910.
c'est-à-dire davantage, ayant plus que doublé. Ainsi le nombre des habitants des États-Unis nés à l'étranger s'accroît sensiblement plus, proportionnellement bien entendu, que le nombre des habitants nés dans le pays.
11 est, d'ailleurs, certain que la proportion d'accroissement aux États-Unis soit de la population totale, soit de la population blanche née dans le pays, fléchit d'une façon constante depuis le début du xix" siècle, en se reportant au tableau :de la page 105, on voit que le taux d'accroissement annuel de l'ensemble de la population des États- Unis, dans chacune des décades d'années de 1800 à 1860 inclusivement flottait autour de 3 1/2 p. 100, le taux le plus faible de ces soixante années ayant été de 3,27 p. 100 pour la décade 1830-1840 et le plus élevé de 3,64 p. 100 de 1800 à 1810. Or, en laissant de côté les deux décades 1860-1870 et 1870-1880, la première ayant été affligée de la meurtrière guerre de sécession, et la deuxième étant peu probante à cause de la suspicion d'inexactitude du recensement de 1870 (voir plus haut, page 117), on voit que dans les trois décades d'années 1880-1890, 1890-1900 et 1900-1910, le taux d'accroissement annuel de la population totale des États-Unis (immigrants et leur descendance compris) a considérablement fléchi, n'étant plus que de 2,55 p. 100 dans la décade d'années 1880- 1890, de 2,07 p. 100 dans celle de 1890-1900 et enfin de 2,10 p. 100 dans la période 1900-1910.
Si l'on pouvait tenir compte, non seulement des immigrants récents, mais de leur descendance, éléments qui échappent, il est vrai, à un calcul exact, il est presque certain que Ton trouverait que la
population des Étals-Unis n'augmente pas actuellement à raison de plus de 1 ou i Ijl p i 00 par an, du chef de son mouvement propre, immigration déduite.
Une dernière observation ressort de la comparaison des recensements successifs des Etats-Unis c'est que, d'un recensement à l'autre, on note, sans doute, en g:énéral, une élévation sensible, du chiffre absolu d'accroissement, mais non pas tellement énorme, ainsi i2. 791. 931 d'augmentation de population de 1880 à 1890, 13.046.861, nombre presque identique, de 1890 à 1900 et 15.977.497 de 1900 à 19 10, écart plus considérable, il est vrai, mais qui ne rappelle aucunement la progression géométrique de Malthus.
Cependant, las Etats-Unis n'ont ni service militaire, ni lourdes charges fiscales ; ils disposent encore de territoires énormes et de ressources inexploitées indéfinies ; ils offrent les occupations les plus variées qui correspondent aux divers goûts humains. Le rédacteur du Census, susmentionné, cite ainsi ces diverses occupations : dans Tordre de l'assiette et du développement de la contrée les industries se succèdent dans cet ordre : après le chasseur, le trapper (preneur d'animaux au piège) ; le berger ou gardien de troupeau [herdsman] suit, et l'élevage du troupeau est pour un temps l'industrie dominante, puis l'agriculture et les manufactures. D'autre part, la population des États-L'niSy outre ces conditions naturelles extraordinairement et passagèrement favorables., jouit du bénéfice de circonstances artificielles et temporaires qui ne le sont pas moins. Elle dispose, grâce aux envois de FEurope, de beaucoup plus de capitaux
12i LA gUESTION DE LA POPULATION
quelle nen produit. Malgré cette situation si anormalement jjrojjice, la populatio?i des Etats- Unis, par son mouvement propre, ne s'accroît pas à raison de la moitié du taux que Malthus considérait comme le taux naturel ; le taux même de cet accroissement n'est guère que du tiers de celui de Malthus et il diminue tous les jours.
On peut s'attendre à ce que, aux États-Unis, le taux de l'accroissement spontané aille en se réduisantfortement dans les prochaines décades d'années.
V observation exacte inflige donc à Malthus un démenti flagrant, décisif. Bien loin que. suivant l'expression d'un de ses disciples, « le principe de population » tel qu'il l'a établi soit analogue à la loi de gravitation et qu'il constitue « une révélation des lois de l'ordre moral comparable à la découverte des lois de l'ordre physique de l'univers par Newton (1) », la vraie loi de la poptdatio?i pour les peuples d'une haute civilisatio?i est tout à fait inverse.
Constatant avec regret pour son pavs le ralentissement progressif du taux de l'accroissement de la population aux États-Unis, le rédacteur du Bulletin sus-mentionné du Census de 1890 s'exprime ainsi : « La loi générale gouvernant l'accroissement de la population est que, quand elle n'est pas troublée par des causes étrangères [exlraneous], telles que guerres, pestes, immigration, émigration, etc., l'accroissement de la population va à un taux continuellement plus faible (increase of population goes on at continually diminishing rate) (2) ». Cette
(1) Voir dans l'étude du Principe de Population, Guillaumin, 1845, l'introduction, p. xxxi.
(2) Census Bulletin, n» 12, 30 octobre 1890 : Population of the
loi, OU plutôt cette rèjfl»', car il serait peut-être exagéré de parler de loi absolue en pareil cas, est beaucoup plus vraie et plus démontrée que le fameux Principe de Malthus, du moins pour les populations arrivées à un haut état de civilisation.
Il peut être intéressant de rechercher le taux d'accroissement de la population de couleur ou noire des Etats-Unis, dont nous avons donné plus haut (p. 109) les chiffres pour chaque décade d'années de 1790 à 1910. Nous rappelons que les Indiens et les Asiatiques ne sont pas compris dans ces chiffres.
De 757.000 âmes en 1790, la population noire ou de couleur, libre ou esclave, est passée à 2.873.000 âmes en 1840, à 4.880.000 en 1870 et à 9.828.000 âmes en 1910 ; ce sont seulement les quarante dernières années que l'on peut utilement étudier, les chiffres de cette population dans la période de l'esclavage pouvant être infidèles. Il vaut mieux même prendre pour point de départ Tannée 1880, le recencement de 1870 ayant suscité des contestations au sujet de son exactitude. En 1880, le nombre des noirs ou des gens de couleur aux Etats-Unis était de 6.580.000, il est de 9.828.000 en 1910, soit 3.248.000 âmes d'accroissement ou 49,36 p. 100.
i'niled Stales by States and Tenilories. On peut consulter aussi l'ouvrage de mon fils Pierre Leroy-Beaulieu : Les Etats-i'nis au XX* siècle ; l'auteur concluait que, de 1S90 à 1000, l'accroisseinent annuel propre de la population des Etats-Unis était de 14,7 p. 1.000, la mortalité paraissant èliy de 17,4 p. 1 000 et la natalité de 32.1 p. 1.000 (p. 57 de l'ouvrage précité). Cette proportion d'ac- «Toissement est un peu plus forte que celle que nous indiquons; mais il y a eu une légère chute pour la période l'JOO à 1910: puis, il est probable que la natalité parmi les immigrants est plu.> forte que dans le reste de la population. On sait qu'il n'y a pas. au.x htats-Unis (pays fédéraii, un vasemble parfaitement régulier d'enregistrement des naissances et des décès. •
Ainsi, en trente années, bien loin de doubler tous les vingt ans ou tous les vingt-cinq ans, la population noire ou de couleur des États-Unis ne s'est pas accrue de moitié. Cependant, elle se trouve dans des conditions de vie tout particulièrement favorables ; elle a le travail assuré, grâce au très grand essor de la contrée ; elle touche de larges salaires relativement à ses besoins, restés très primitifs. On voit que le Principe de population de Malthus échoue même pour cette catégorie d'hommes cil il semblerait le plus naturel qu'il se vérifiât.