‹ La Question de la PopulationChapitre 4 sur 177 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

et politiques ^ et en le publiant sous un format qui ne rebute pas le lecteur, nous avons entendu faire une œuvre scientifique à la fois et nationale.

Paul Leroy-Beaulieu.

Paris, le 15 février 1913.

1. Nous avons donné lecture à cette Académie des passages principaux des dernières parties de ce livre dans les séances des 25 janvier et 1" février 1913 et l'Académie a décidé d'en faire l'objet d'une discussion dans les séances suivantes.

LA

OUESTIO.N DE LA POI'LLATION

1. mouvement de la population a considérablement varié suivant les temps et les pays. — La multiplication des habitants des contrées européennes est un phénomène récent datant tout au plus du dernier quart du xviii» siècle. — Modicité de l'accroissement de la population anglaise au xvii» et même au XVIII» siècle. — Opinion de Voltaire sur la lenteur de Taccroissement de la population. — Opinion du maréchal de Saxe sur la dépopulation. — Coup d'oeil général sur les causes qui ont provoqué l'énorme développement de la population au xix» siècle et au commencement du xx« siècle.

La question si grave de la population ne s'est pas toujours présentée aux hommes sous le même aspect, et le mouvement effectif de la population a, suivant les temps et les pays, inflniment varié. La très grande augmentation de la population des nations européennes est un phénomène propre à la fin du xyiii*^ siècle, au xix*" siècle et au siècle présent. Les âges immédiatement antérieurs n'ont rien vu de pareil.

On estime que, vers la fin du xvi' siècle, l'Angleterre proprement dite avec le pays de Galles comptait un peu moins de 3 millions d'habitants, qu'elle en avait 6 millions à la fin du xvn' siècle,

I'. LF.ROV-BF.MLIF.I . i

ayant gagné seulement 1 million ou 20 p. 100 en cent ans. Le xviif siècle, au contraire, dont la deuxième moitié coïncide avec l'ouverture de l'ère des grandes inventions et la constitution de la grande industrie, augmenta de 2.800.000 ànies la population anglaise, soit de moins de 50 p. 100, ou d'un demi p. 100 par an, et la porta à 8.873.000. Ces calculs sont, sans doute, simplement approximatifs, parce que la statistique ou, comme on disait alors, l'arithmétique politique, reposait encore sur des bases incertaines ; mais ils suffisent pour le. sujet qui nous occupe. Ainsi, au xvi" siècle, l'augmentation de la population de l'Angleterre fut très faible et elle resta encore très modérée pendant le xviii" siècle, surtout pendant la première partie. Au contraire, dans le courant du xix^ siècle, la population de l'Angleterre proprement dite et du pays de Galles a presque quadruplé, s'élevant, en 1901, à 32.527.343 âmes.

Voici donc le même peuple qui, dans trois siècles successifs, accroît le nombre de ses habitants dans la proportion assez faible de 20 p. 100 pendant l'ensemble du premier siècle, dans la proportion modérée de 45 à 50 p. 100 pour l'ensemble du siècle suivant, et dans la proportion énorme de 270 à 280 p. 100 dans le siècle le plus récent. On ne peut arguer ici d'un changement de race, car si un peuple est resté lidèle à lui-même, défendu contre tout alliage, au moins depuis le début des temps modernes, c'est bien le peuple anglais. Or, il s'est montré successivement^ dans le cours des trois derniers siècles, d'abord peu prolifique, puis modérément prolifique, enfin excessivement prolifique, ou du moins, car le phé-

noinène de raccroissenient de la population dépend de la combinaison de deux facteurs, la natalité et la mortalité, le jeu de ces deux forces chez le peuple anglais aboutit à un accroissement assez faible de la population au wn*" siècle, à un accroissement modéré au xviii% et à un accroissement f norme au xix''.

Ces variations sont incontestables ; elles ont des raisons d'être qui ne sont pas dans la race ; ce sont les circonstances économiques et morales, les influences extérieures et les influences psychiques qui ont déterminé ces prodigieuses diffé- I tiices dans l'allure du mouvement de la population fu Angleterre, depuis le commencement des temps modernes. Au xvii" siècle et jusque vers 1760, le peuple anglais était surtout un peuple agricole; il se composait principalement de petits tenanciers ; l'industrie qu'il pratiquait était la petite industrie, régie par les guiUU ou corporations et leurs statuts restrictifs. Il n'y avait pas de grandes villes en Angleterre, sauf Londres, qui encore avait à peine la population dune de nos grandes villes de province. La ville principale, après Londres, était Bristol, à qui l'on n'attribuait guère que 2;j.000 âmes lors de la Révolution de 1648. Ce jK'uple de petits tenanciers ruraux et de petits artisans, composant une sorte de société cristallisée, devait se signaler par des mariages prudents, souvent tardifs et modérément féconds.

A partir de 1760, il s'effectua un changement prodigieux, qui atteignit le point culminant vers le milieu du xix"' siècle : l'application à la production des découvertes de la science moderne et la constitution de la grande industrie. C'est de l'an-

née 1760 que l'économiste anglais Marshall fait dater, pour son pays, celte prodigieuse révolution (1).

Presque immédiatement se produit une altération démographique profonde dans la nation anglaise ; ce peuple de petits tenanciers et de petits artisans, épars dans les campagnes et dans de médiocres bourgs, asservi à des méthodes traditionnelles et jouissant !d'une fécondité limitée, devient l'exubérante nation manufacturière et commerçante, prolifique, envahissante, débordante de vitalité, que nous avons connue dans le courant du xix" siècle et qui a fait tant de jaloux. Les vieux règlements des guildes sur le compagnonnage, sur la maîtrise, le célibat forcé ou les mariages tardifs qu'ils entraînaient pour un grand nombre sont abandonnés : des villes nouvelles se fondent et en quelques années écHpsent les villes les plus anciennes ; les manufactures appellent non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants, et donnent à ceux-ci, à partir de cinq ou six ans, une rémunération qui peut pourvoir à leur entretien et qui, à dix ou douze ans, laisse un excédent. De ce moment date la prolificité anglaise.

I^a population peut alors sensiblement s'accroître pour se proportionner, non seulement aux subsistances, mais au débouché. Le second de ces mots convient mieux que le premier, qui est d'un sens vagiie et ne comprend que des éléments matériels, tandis que le second, dans le sujet qui nous occupe, comporte un élémentmoral, l'appréciation que font les hommes de leur destinée future dans le miheu

(1) Marshall, Economies of Induslry, p. 18, voir plus loin, p . 43.

économique et social existant et de la destinée probable de leurs enfants. Le débouché prodigieusement élargi pour l'emploi des hommes, des femmes et des enfants surtout, détermina une abondante nuptialité et une natalité plus abondante encore.

D'autres circonstances y contribuèrent. L'état mental et la conception familiale étaient autres alors qu'aujourd'hui, La classe ouvrière et une grande partie de la petite classe moyenne ellemême n'avaient aucune ou presque aucune instruction: habituées à vivre dans une société régulièrement stratifiée et sans élasticité, elles ne pensaient guère à s'élever d'un échelon social à un autre ; leur horizon était restreint ; elles se contentaient des maigres jouissances traditionnelles et se résignaient aux privations habituelles. Le sentiment de la famille, moins tendre et moins affectueux qu'à l'heure présente, ne s'imprégnait pas d'ambition; on n'avait pas l'espoir, par conséquent guère le désir, pour ses enfants, d'une destinée meilleure et surtout plus brillante que la sienne. Ces dispositions mentales détournaient de la prévoyance et du calcul. On affrontait, sans les mesurer ni s'en inquiéter, les charges familiales ; celles-ci, on l'a vu, se tournaient même en bénéfices par l'emploi rémunéré des enfants et des adolescents.

S'il survenait des malheurs, — la perte du chef «le famille, des infirmités, des chômages, — un système d'assistance, d'une générosité naïve et imprudente, fournissait au misérable Tindispensable. quelquefois davantage. La célèbre loi des pauvres, Poor law, avant la réforme de 1832, poussait, elle aussi, à la prolificilé : « L'allocation

pour chaque enfant additionnel était si élevée proportionnellement à celle des adultes, dit un écrivain anglais contemporain, que plus un homme avait d'enfants, meilleure était sa condition, et ainsi Ton encourageait l'accroissement rapide d'une population de pauvres ; l'allocation pour les enfants illégitimes dépassait même celle des enfants légitimes (1). »

Toutes les influences, aussi bien externes qu'internes sollicitaient à la prolificité. Une autre cause encore y contribuait et continue d'agir, quoique à un degré qui s'est beaucoup affaibli depuis vingt ans : les facilités ouvertes à l'émigration par les progrès de la navigation, par les secours aux émigrants qu'allouaient certaines colonies, et le sort relativement heureux de la plupart des colons. Cette cause influa grandement, pendant de nombreuses années, non seulement sur la classe populaire, mais sur la classe moyenne et commerçante. Le débouché offert par les Etats-Unis et par les colonies britanniques aux enfans des familles aisées comme à ceux des familles ouvrières était plus ample et plus assuré dans les trois premiers quarts du xix* siècle qu'il ne l'est aujourd'hui et surtout qu'il ne l'était auparavant. Un ingénieur, un contremaître, un commerçant, de même qu'un cultivateur et un ouvrier, étaient plus sûrs alors de se faire une place et une situation dans les contrées- lointaines, de climat et de milieu social à peu près analogues à ceux de la mère patrie.

Telles sont les circonstances qui, à partir de 1760 en Angleterre, et d'une date de près d'un

(\) Nicholls, cité par Walker, Political Economy, p. 421 et

ilt'mi-siî'clo plus récent»' sur le conliiK'nl, «lélorminèrent chez les nations de l'Europe occidentale une prolificité et un accroissement de population

omnic n'en avaient connu aucun Ci^c préc«Mlenl. >i. vers la un du xvir siècle, un statisticien avail voulu faire des prévisions sur la population de rAn«:leterre deux siècles plus tard, cest-à-dire vers 1 1)00, en se fondant sur les résultats des cent dernières années écoulées, il ne l'eût pas évaluée à plus de 1) ou 10 millions d'habitants au maximum. Son calcul, établi sur l'expérience antérieure, eût • té sin§:ulièrement démenti par les faits : c'est qu'il a sureri tout un ensemble de circonstances nouvelles que personne ne pouvait prévoir.

Non seulement au xvii'' siècle, mais même au tnilieu du xviii- siècle, personne ne pressentait le [)iodig:ieux développement de la population qui sest manifesté depuis. Un des hommes, certes, les moins engagés dans les liens de la routine intellectuelle, Voltaire, au moment même où il se vantait dans toutes ses lettres de faire de l'agriculture j)rogressive, d'employer les semoirs mécaniques et it's charrues nouvelles, consulté par M. de la Mi-

liodière, intendant d'Auvergne, au sujet d'une 'valuation du nombre d'habitants de la ville de Clermont-Ferrand, écrivait : « Les hommes ne peuplent pas comme le prétendaient ceux qui disent froidement qu'après le déluge il y avait des millions d'hommes sur la terre. Les enfants ne se font pas à coups de plume, et il faut des circonstances fort heureuses pour que la population augmente d'un vingtième en cent années (1). » C'est là ce

(1) Œuvres complèfet de Yolluire, édition Leqnien. t. V de la Correxpondance générale, p. 3*fi.

qu'écrivait de Feiney, en novembre 1757, un homme qui, s'il n'était pas particulièrement versé dans les questions économiques, se flattait, cependant, de connaître tout ce qui concernait l'état social et représentait admirablement, en tout cas, l'opinion de son temps.

Vers le moment où Voltaire, homme de large information, émettait l'idée qu'on vient de voir sur la lenteur, considérée par lui comme normale, de l'accroissement de la population, un homme très célèbre du même temps, qui sans doute n'était aucunement imbu de l'esprit scientifique, mais qui, par sa fréquentation des hommes d'État et de l'élite du pays, peut être regardé comme un homme représentatif, le maréchal de Saxe, se plaignait de la dépopulation. Vers les années 1740 à 1750, il avait composé un ouvrage qui ne parut qu'après sa mort, publié en deux volumes in-quarto, sous le titre : Mes rêveries ; c'est surtout un recueil d'études militaires, mais suivies de quelques mémoires dont l'un débute par ces mots : « Après avoir traité d'un Art qui nous instruit avec méthode à détruire le genre humain, je vais tâcher de faire connaître les moyens auxquels on pourrait avoir recours pour en faciliter la propagation. »

« La diminution extraordinaire dans le monde, depuis Jules César, continuait l'écrivain, a souvent attiré mon attention ; il est certain que les peuples innombrables qui habitaient l'Asie, la Grèce, la Scythie, la Germanie, les Gaules, l'Italie et l'Afrique ont disparu à mesure que la religion chrétienne s'est établie en Europe et la mahométane dans les autres parties du monde. Cette

diminution va toujours en augmentant. 11 y a soixante ans que M. de Vauban fit le dénombrement des habitants qui étaient en France ; il s'en trouvait 20 millions. Il s'en faut bien que ce nombre y soit à présent. »

Ainsi, dès 1740, le dépeuplement, réel ou supposé de la France, inquiétait certains penseurs, notamment le maréchal de Saxe. 11 faut dire que l'on était alors peu éloigné des misères de la fin du règne de Louis XIV. Nous n'entrerons pas dans l'exposé des propositions en irénéral ou fantaisistes ou chimériques, auxquelles se livrait le maréchal de Saxe, pour développer la population (1) ; il n'entrevoyait à ce développement aucun terme désirable.

En fait, la population de la France jusqu'au début du XIX* siècle ne s'était graduellement accrue que d'une façon modérée et lente, justifiant, non pas littéralement, mais presque, le mot de Voltaire cité plus haut. La population de la France était évaluée par l'Assemblée Nationale en 1789 à 26.360.000 âmes; Necker, qui est un calculateur attentif, ne l'estimait qu'à 24.802.000 âmes (2). Ce serait un accroissement d'environ 5 millions

(1) Voir, dans le Journal des Uêbals du 1« août 1912, l'article intitulé : Maurice de Saxe el la Repopulation.

(2) Lerassear : La population française t. I", pp. 288 à 297 : comme points de comparaison, voici, d'après Levasseur, les chiffres, d'ailleurs très hypothétiques, de la population du territoire correspondant à la France actuelle 1528.400 kilomètres carrés) : K.700.000 habitants pour la Gaule sous Jules César, 8 millions 12 d'haltitunts pour la Gaule sous 1»^< .\ntonins. 8ày millions au temps de Gharlemagne ; iO millions vir.s la fin du xvi« siècle :21 .1X6.000 en 1700 ; 18 millions vers 17tb : ii millions 1,2 vers 1770 ; 26 millions en 1789 (Levasseur. La population française, I.page 288). — En 1851. la population de la France était de 35. 700.000 et en 1870 de 36.900.000. Alsace-Lorraine comprise; en 1901. elle atteignait, pour la France actuelle, 38.9ril,000 et en 1911, 39.601.509.

10 LA OUKSïION DK LA POPULATION

tl'âmes ou de 25 p. 100 depuis le temps de Vauljan, soit en un siècle environ. Rien ne ressemble là à la multiplication de la population de certains pays au xix" siècle et l'accroissement est même beaucoup moindre que celui de la France dans ce même xix^ siècle oii la population s'est accrue de oO p. 100, passant de 27.400.000 à 38.1)00.000 en 1901. On verra plus loin que certains révolutionnaires trouvaient la population de la France, à la fin du xix'" siècle, exubérante, et que celte idée assez répandue parmi les Jacobins a pu contribuer aux massacres de l'époque de la Terreur (voir plus loin, p. 33).

Tout témoigne qu'avant le xix" siècle, l'accroissement de population chez les peuples européens était fort lent.

L'application des découvertes scientifiques à la production, la rupture des sieux liens des corporations et de nombre d'autres règlements restrictifs, la constitution de la grande industrie, ouvrirent, vers le troisième quartier du xviii^ siècle en Angleterre et à partir de 1815 sur le Continent européen, à l'accroissement de la population un champ en quelque sorte indéfini. Cette révolution économique n'alla pas sans souffrances : en l'absence de toute institution tutélaire, de toute combinaison d'assurances et d'aide mutuelle, la substitution du travail automatique au travail à la main, les détournements de clientèle, les chômages parfois fréquents des établissements nouveaux, dont la production, de temps à autre, anticipait, sinon sur les besoins, du moins sur les habitudes et les goûts, déterminèrent un paupérisme qui, s'il n'était pas plus étendu peut-être qu'autrefois, se trouvait plus concentré et plus ostensible.

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