CHAPITRE II
Raisons pour lesquelles la France est la contrée où l'on peut le mieux étudier l'influence de la civilisation sur la natalité et sur la population. — Un critérium delà doctrine de Malthus : idées qu'émettait Malthus sur la population française et sur l'influence de la petite propriété. — Exemple du ralentissement graduel du taux d'accroissement de la population en France : tableau des mariages, naissances et décès depuis 1801. — Les divorces depuis 1884. — Les naissances naturelles. — Tableau des naissances par mariage. — Coup d'œil général sur les causes du changement graduel, mais très rapide, depuis l'ouverture du xx» siècle du taux de la natalité en France.
La nation contemporaine qui s'offre le plus naturellement pour étudier l'influence de la civilisation sur la natalité et sur le mouvement de la population, c'est la nation française.
> La France est la première nation du monde européen parvenue à la civilisation, notamment à la civilisation démocratique, au sens où nous avons défini ce mot (voir le chapitre précédent, p. 184). Ça été la première nation fortement constituée politiquement, celle où l'aisance s'est le plus tôt universellement répandue, où la classe moyenne a été la plus nombreuse, où l'accès de tous les habitants à toutes les situations a été le plus tôt assuré, où le sentiment de l'égalité se montre le plus vif ; c'est la nation qui s'est le plus tôt et le plus complètement déga2:ée des anciennes traditions. C'est donc en France que l'on peut le mieux étudier
l'influence de la civilisation contemporaine sur la natalité et sur le mouvement de la population.
La doctrine de Malthus, outre qu'elle repose sur des renseignements fort inexacts relativement à l'accroissement de la population chez les divers peuples, reçoit surtout un démenti flagrant de la France. Ici, bien loin de se plaindre de l'excès de fécondité, on redoute, depuis déjà assez longtemps, tout au moins depuis une trentaine d'années et de plus en plus, les effets progressifs de la stérilité. Au lieu de prêcher contre les mariages imprudents et la prolifîcité exagérée, il y a lieu incontestablement d'exhorter les habitants à avoir des familles plus nombreuses.
Malthus ne pouvait pas ne pas s'occuper de la France dans son grand ouvrage. Il y est revenu à diverses reprises dans ses éditions successives. La France traversait alors une période de crise et de renouvellement ; Malthus n'a eu que des idées assez confuses et contradictoires sur les effets du grand changement, social plus encore que politique, qui venait de s'accomplir chez nous. Deux considérations se retrouvent surtout dans ses pages; l'une, que les guerres de la Révolution et de l'Empire ne paraissent pas avoir réduit la population française ; l'autre, que la petite propriété est naturellement prolifique.
Voici comment Malthus s'exprime sur ces deux points : a Dans de telles circonstances, il est possible que la population de la France n'ait éprouvé aucune diminution ; et malgré tant de causes actives de destruction, cela n'est pas même improbable... En France, de tout temps, les femmes ont travaillé aux champs ; il y a lieu de croire que
cette coutume est devenue plus générale pendant la Révolution. En même temps, l'absence des ouvriers les meilleurs et les plus exercés n'a pu manquer d'élever le prix du travail ; mais comme on mettait de nouvelles terres en valeur et qu'un grand nombre de consommateurs avait quitté la France, le prix des subsistances n'a pas pu hausser en proportion. Il a dû résulter de là un encouragement au mariage : les paysans ont dû vivre avec plus d'aisance et élever un plus grand nombre d'enfants (1) ».
Il fait remarquer aussi que l'exemption des gens mariés de la conscription, pendant quelques années du moins, à dû développer les mariages. Dans ces limites, les remarques de Malthus sont justes. D'après lui aussi ou plutôt d'après Necker qu'il cite, les mariages auraient été très nombreux dans la France de l'ancien régime, la proportion des enfants à la population adulte aurait été très forte : « De tout temps en France, dit Malthus, le nombre des hommes en âge militaire a été petit en proportion de la population (2). C'est l'effet de la tendance au mariage et du grand nombre d'enfants qui en résultent. Necker a expressément remarqué cette circonstance. Il observe que la misère des paysans produit une grande mortalité chez les enfants de trois à quatre ans, et qu'en conséquence le nombre des enfants très jeunes est toujours dans Un très grand rapport à celui des adultes (3) ».
(1) Le principe de Population, édit. Guillaumin, 1843, p. 215.
(2) Les lignes que nous soulignons sont soulignées dans le texte de Malthus que nous avons sous les yeus (édit. Guillaumin de 1843).
(3) Essai sur le Principe de Population, p. 220 de l'édition précitée.
Ce passasse est caractéristique des mœurs et de la situation de l'ancienne France, telles que Malthus les a 8oit constatées, soit conçues. On voit combien elles différeraient de la situation actuelle, qui en est tout à fait l'opposé. « Le rapport des mariages à la population, ajoute Malthus en note, est en France, selon Necker, de 1 à H 3. » Aujourd'hui, il n'est guère que de 1 à 127 ou 128, quoique le divorce, introduit dans nos lois en 1884, en ait accru le chiffre de plusieurs milliers chaque année, par les nouvelles unions que contractent les divorcés dénombre des divorces qui était de 1.657 seulement en 1884 et de 4.277 en 1885, «'est graduellement élevé à 12.874 en 1909, 13.049 en 1910 et 13.058 en 1911; nombre d'époux divorcés convolent en noces nouvelles ; cette perspective même est un des appâts du divorce).
Un autre passage de Malthus, très important pour l'état de l'ancienne France et pour l'intelliuence exacte de la conception de l'auteur, mérite d'être relevé : « De tout temps, en France, écrit-il, il y a eu beaucoup de petites fermes et de petits propriétaires. Cet état de choses n'est pas très favorable à l'accroissement du produit net, ou à la richesse nationale disponible ; mais quel- ({uefois, il augmente le produit brut, et il a loujours une forte tendance à encourager la population (1) ».
Celte observation que la petite propriété pousse à
f accroissement de la population est F une des plus
ingulières de l'ouvrage de Malthus, et suffirait à
faire juger combien il généralise hâtivement, et
1 , Icletn, p. H6.
quelle fragilité sa doctrine reçoit de ces généralisations téméraires .
Disons, toutefois, à la décharge de Malthus, en tant qu'observateur, mais non pas en tant qu'auteur de système, que, à un certain moment de l'évolution agricole et sociale, il e^t possible que la petite propriété et aussi la petite culture, même indépendante de la petite propriété, aient pu rendre les familles prolifiques ; c'est le temps oii le développement intellectuel était très modique dans les campagnes, où les goûts d'indépendance individuelle ne s'étaient pas encore répandus, où les jeunes générations étaient soumises aux anciennes, où le souci du travail le plus âpre et du gain présent étaient les seuls sentiments vivaces chez le paysan ; alors l'enfant, qui n'était pas attiré et capturé par l'école, l'adolescent, qui n'avait pas de tendance à l'émancipation, le jeune homme, qui n'était qu'exceptionnellement appelé sous les drapeaux et caserne dans les villes pour y subir une grave crise morale et une interruption de la tradition rustique, fournissaient au père de famille, petit propriétaire, dès l'âge le plus tendre (7 à 8 ans) jusqu'à l'établissement en ménage, une main-d'œuvre gratuite ou à bas prix, docile, constante, qui facilitait singulièrement l'exploitation familiale, la rendait aisée et rémunératrice. Alors, le grand nombre d'enfants était une ressource pour le petit propriétaire, chacun d'eux fournissant, au bout de peu d'années, une valeur supérieure à sa dépense.
Il se peut donc que l'observation de Malthus que la petite propriété « a toujours une forte tendance à encourager la population » ait été
vraie de son temps ; elle le fut, à coup sûr, à un certain âge de l'évolution agricole et sociale. Mais le grand tort de Malthus, c'a été de ne pas voir que ce n'était pas la petite propriété, en tant que petite propriété, mais les conditions spéciales oii file fonctionnait, dans un ensemble particulier, pouvant être transitoire, de sentiments et de mœurs qui avaient cet effet. Nous avons démontré ailleurs, que les conditions et les éléments de la petite propriété sont aujourd'hui singulièrement modifiés, et d'une manière qui lui est très défavorable (1). Malthus n'avait pas prévu r avènement (lu bien-être général, des idées et des mœurs démocratiques, et les profondes conséquences qui en devaient découler sur la nuptialité et surtout sur la natalité.
Cependant, s'il avait été moins en proie à l'obsession d'une doctrine préconçue, il fût arrivé à l;i vérité permanente ,j, qui est l'inverse de son vstème ; il a eu, en effet, quelques lueurs, assez nettes mêmes, mais toutes fugitives, et auxquelles il ne s'est nullement arrêté, de la vraie doctrine. « Il n'est peut-être pas, écrit-il, de proposition plus incontestable que celle-ci : De deux pays, dans lesquels le taux d' accroissement ^ la salubrité naturelle du climat et l'état des villes et des manufactures ont à peu près les mêmes, celui dans lequel la paureté est plus grande aura plus de naissances, de morts et de mariages (2) ».
S'il avait réussi à se dégager du cauchemar qui
(1) Voir notre Traite théorique et pratique d'Economie Politique. 5» édit., t. Il, pp. 1 à 19.
(i) Essai sur le Principe de Population, p. 234. Les lignes que nous souliguons sont soulignées dans le texte de Malthus.
obsédait son esprit, Malthus n'eût eu qu'à creuser cette proposition; il fût arrivé à cette conclusion, contraire à la sienne, que le développement de ce quenoiis appelons la civilisation, laquelle a de bons et de mauvais effets^ atténue progressivement la prolificité et doit faire beaucoup plus redouter aux sociétés modernes, dans un prochain avenir, la stagnation ou la réduction même de la population, que son excessif accroissement . Telle est autant qu'on en peut juger du moins à l'heure présente, et d'après f expérience de toiites les nations civilisées depuis un demi-siècle, la véritable loi,
Fourier, à ce sujet, dans les passages que nous avons cités plus haut (pages 38 à 40), voyait beaucoup plus juste que Malthus.
On va pouvoir en juger par un examen rapide de la situation, à ce sujet, des principaux peuples civilisés, en commençant par la France, la plus vieille nation arrivée à l'aisance générale et au régime démocratique.
D'une longue étude sur la France pendant et avant la Révolution, et de ce que, durant les temps les plus calamiteux, la population de notre pays n'avait cessé de s'accroître, Malthus tirait cette conséquence : « On pourra en inférer un accroissement de près de 2.000.000 de 1785 à 4813, accroissement bien moindre qu'il n'aurait été d'après le taux de celui qui a eu lieu en Angleterre, mais pleinement suffisant pour montrer la force du principe de population et la facilité avec laquelle il surmonte les obstacles en apparence les plus puissants (1). »
Voilà donc l'exemple de la France qui, aux yeux
(i) Essai sur le Principe de Population, p. 234.
(le Malthus. lui semblait la confirmation décisive Je sa doctrine : très grand nombre de mariages relativement au chiffre d'habitants, très forte proportion du chiffre de la population enfantine au chiffre des adultes; petite propriété causant la prolilicité; enfin continuation de Taccroissement de la population malgré l'appel, pendant vingt-cinq ans, sur les champs de bataille d'Europe, d'une grande partie de la jeunesse masculine.
Un éditeur de Malthus, malthusien effréné luimême, un de ces disciples qui ne prennent jamais le loisir d'observer et de penser par eux-mêmes, Joseph Garnier, joignait à l'édition de l'Essai sur le principe de population, que nous avons sous les yeux, des tableaux statistiques embrassant la période 1801 à 1836, qui lui paraissaient démontrer la doctrine du maître : « Le lecteur trouvera, dans le tableau suivant, dit Joseph Garnier, des rapprochements et des rapports qui l'aideront à suivre les raisonnements de Malthus » ; et il publiait les tableaux statistiques en question sur la France dans les trente-six premières années de ce siècle.
L'expérience des soixante-quatre années postérieures du xx^ siècle est autrement décisive et 'onduit à la conclusion opposée.
D'après les documents publiés par M. Emile Levasseur, en y joignant les chiffres pour les années postérieures à celle où il s arrête, nous dressons le tableau suivant, qui indique la population à chaque recensement, ou, pour la période la plus récente, la population calculée, le nombre annuel des mariages, des naissances, des décès, et le rapport de chacun de ces nombres à celui des habitants, et le nombre d'étrangers domiciliés :
p. lerot-bbacliet;. 13
An IX (1801) . .
1912 (1" semestre)