CAUSES DE L AFFAISSEMENT DE LA NATALITÉ
C'est, toutefois, l'orgueil démocratique qui est, avec le goût de ses aises, la cause la plus déterminante de l'affaissement de la natalité. Chacun rêve pour sa famille une ascension continue en richesse et en honneurs ; le meilleur moyen semble être à beaucoup que l'avoir patrimonial soit réparti sur peu de têtes. L'enfant unique, surtout garçon, si l'on était sûr qu'il vécut et que lui-même en eût un à son tour et ainsi de suite, serait le rêve d'un nombre très considérable de familles françaises et sans doute aussi wallonnes oii américaines. Le deuxième enfant est considéré comme un en-cas ou pour mêler les sexes ; le troisièmej comme une erreur encore acceptable, et le quatrième comme une fâcheuse surprise. Nous avons pu écrire, il y a quelque vingt annéeSj alors que le déclin de la natalité française était moins accentué qii'aujourtl'hui, que « entre couples de paysans ou de bourgeois normands de même famille et de même nom, on s'entendrait pour savoir lequel de ces couples ferait l'enfant destiné à perpétuer le nom et à cumuler la fortune ». On a considéré cette réflexion comme une boutade, et dans une cei*taine mesure, t'ile l'est ; mais l'observation attentive que nous avons faite des mœurs et des idées de certaines classes et de certaines provinces de la France nous l)ermet de dire que quelques groupes de familles, attentivement examinés et suivis par rious, juslilient littéralement ce jugement. Certes, il est excep-
pea, toutefois, ces fils ont quitté leur famille, se jugeant exploités par Hile, et aujourd'hui ces cas de gain dans une exploitation rurale, grâce au travail peu rémunéré des enfants, deviennent très rares. La natalité s'en ressent, notamment dans le département primitif de l'Aveyron, auquel se rapporte l'observation qiie nous venons de faire.
tionnel que l'on arrive à cette nature bizarre et à ce degré d'ambition familiale ; mais il s'en trouve des exemples. Nombre de femmes, en tout cas, dans certaines sphères, non seulement aisées ou riches, mais médiocres, renoncent au mariage et quelques hommes aussi, avec la consolation que leur neveu en sera plus riche.
L'école de Le Play pense que l'on pourrait, avec la liberté de tester et le non morcellement des héritages, prévenir les progrès de ce mal de la stérilisation systématique. Il y a, certainement, une part de vérité dans l'observation de Le Play, mais non toute la vérité ; nous avons pu écrire que nombre de Français, se trouvant dans l'impossibilité de faire légalement un « aîné », y arrivaient indirectement en supprimant les « cadets ». Le remède de Le Play serait, sans doute, très insuffisant, car, à moins de ne rien donner du tout aux enfants autres que celui qui serait favorisé, ce dernier serait toujours considéré comme privé du peu que l'on allouerait aux autres, et dût-on même ne rien allouer à ceux-ci, qu'on considérerait qu'ils ont encore « fait tort » à l'enfant d'élection des frais de leur éducation et de leur entretien pendant leur enfance et leur adolescence. Il faut remarquer que la quotité disponible laisse encore un certain jeu au père de famille et dont, sauf dans quelques régions du Midi, il ne se sert pas ; quand on a deux enfants, la quotité disponible est d'un tiers, par conséquent, les parents peuvent laisser les deux tiers à l'un des deux enfants et le tiers seulement à l'autre; quand il y a trois enfants, la quotité disponible est du quart, les parents peuvent donc laisser la moitié de leur bien à l'un des enfants, et
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seulement le quart à chacun des deux auties ; la (juotité disponible ne tombe jamais au-dessous du (juart, de sorte que au cas de quati'e enfants, les parents peuvent laisser 43,73 p. 100 de leur fortune H l'un de leurs quatre enfants et seulement 18,75 p. 100 à chacun des trois autres. Il y a donc là une marge assez appréciable mais l'esprit public et l'opinion générale portent peu à s'en servir. L'on aime mieux supprimer la venue au monde des cadets que de les chagriner en les privant de ce qu'ils croient leur être dû.
Ce n'est pas seulement dans les classes rurales, ot pour conserver le bien familial, c'est dans toutes, aussi bien celles qui s'adonnent au commerce ou (jui ne possèdent que des valeurs mobilières, qu'on constate la réduction systématique du nombre des enfants. Néanmoins, comme on le verra plus loin p. 431) il y aurait des modifications sérieuses à introduire dans la législation en France sur les successions, notamment pour le partage des biens.
Le seul remède, que le temps peut-être pourrait apporter parce qu'il est un grand maître et que l'état moral des générations se transforme parfois par des influences nouvelles et inattendues, ce serait un changement complet dans les idées et les sentiments, l'avènement d'une conception moins • troite de la famille et de l'amour filial ; mais il n'y faut pas compter. // faudrait quune sorte de demiindifférence pour les avantages de la richesse et '/u'une plus grande confiance dans le résultat des efforts propres de l'homme vinssent dégag£r la famille de ses préoccupations sordides. Peut-être l'abaissement graduel du taux de f intérêt produiraitil à la longue un revirement dans cette direction.
La fortune ne pouvant plus représenter Vaisance prolongée pendant des séries de générations, il est possible qu'on vienne à s'en inquiéter moins et qu'on n'éprouve pas autant d' appréhension devant la division d'un avoir devenu naturellement plus stérile.
Ce n'est là, toutefois qu'une hypothèse et l'ensemble des conditions mentales et matérielles de la civilisation présente porte, sinon à la stérilité, du moins à la réduction systématique de la natalité. Il est hors de doute que les pratiques vicieuses, dont parlait et que condamnait Malthus (voir plus haut, p. 24), que recommandaient au contraire M'"* Besant et nombre de néo-malthusiens, sont appliquées dans nombre de ménages en France, dans la Belgique wallonne, aux États-Unis et ailleurs, sans aller en général jusqu'aux méthodes précises et odieuses qui sont vantées par certains apôtres excentriques du néo-malthusianisme (voir plus loin, pages 296 à 338).
La propagande de ceux-ci est, d'ailleurs, bien inutile ; nombre de familles devancent leurs leçons par instinct.
L'absence de toute résignation à rester dans la condition où l'on a été. placé par le sort, ainsi que l'effroyable concurrence dans toutes les professions intellectuelles, accrue et développée avec soin par les stupides encouragements de l'Etat moderne (1),
(1) Sur l'aberration de la conduite de VEtat moderne, en matière d'instruction, consulter notre ouvrage : L'Etal moderne et ses Fonctions (4» édit., pp. 309 à 338). Les politiciens contemporains, à tous degrés, depuis les conseillers municipaux des villes jusqu'aux ministres, représentent, pris en masse et la part faite de quelques exceptions, une des classes les plus viles et les plus bornées de sycophantes et de courtisans quait jamais connues l'humanité. Leur seul but est de flatter bassement et de développer tous les préjugés populaires, qu'ils partagent d'ailleurs
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retarde, d'ailleurs, de plus en plus l'âge des mariasres, presque en tout pays, ce qui aflaiblit, même en l'absence de toute praticjue vicieuse, la fécondité matrimoniale. Il est des carrières où, à l'heure actuelle, surtout quand on a l'ambition de s'élever aux premiers rangs, on n'arrive à des gains d'un tant soit peu d'importance qu'entre trente-six ou (juarante ans, la carrière de médecin, par exemple, «[uand on désire arriver à être titulaire dans un hôpital, et celle d'avocat. Pour être un peu moins lentes, nombre d'autres carrières, à l'entrée desquelles se trouvent des examens, desconcours, etc., ne fournissent une rémunération un tant soit peu ample que vers la trentaine.
Le zélé statisticien italien M. Bodio donne au sujet de l'âge des mariages toute une série de tableaux qui sont très instructifs. Dans les pays les plus civilisés, cet âge du mariage se trouve reculé depuis trente ans. Ainsi en France, en 1874, sur 303.113 mariages, 6.508 avaient lieu au-dessous de 20 ans pour les hommes et 72.228 de 20 à 25 ans, ensemble 78,736 ou 25,98 du total ; en 1875, le nombre des époux (hommes) au-dessous •le 20 ans, sur 300.427 mariages, était de 6.384 et celui des époux de 20 à 25 ans de 74.445, ensemble 80.829 ou 26 p. 100, proportion à peu près équivalente. Pour la dernière année, au contraire, dont les résultats nous soient connus, 1890, le nombre des époux hommes au-dessous de 20 ans est de 4.740 et celui des époux de 20 à 25 ans de 63.990, ensemble 68.730, sur 269.332, soit 25,52 p. 100 ou
vaguement pour la plupart, n'ayant guère consacré d'instants Je leur vie a la r^flexioii et à l'oDservation.
inférieur de 0,46 p. 100 à la proportion de 1874 et de 0,48 p. 100 à celle de 1873. Pour n'être pas énorme, cette différence n'en est pas moins appréciable.
Le recul de Tâge du mariage s'effectue également pour les femmes. En 1874, il se trouvait en France, 60.392 épouses au-dessous de 20 ans, sur 303.113 mariages, soit une proportion de 19,99 p. 100. En 1875, le nombre des épouses de moins de 20 ans était de 62.046 sur 300.427 mariages, soit une proportion de 20,63 p. 100. En 1890, au contraire, le nombre des épouses au-dessous de 20 ans était de 52.633 sur 269.332 mariages, soit seulement de 19,55 p. 100, ou 1,10 p. 100 de moins que la proportion de 1875 et 0,44 p. 100 de moins que celle de 1874. La France était, de longtemps, arrivée à un état où l'âge du mariage était peu précoce ; néanmoins il recule encore.
L'Angleterre offre un phénomène du même genre : en 1874, il se trouvait dans l'Angleterre proprement dite et le pays de Galles 102 époux (hommes) au-dessous de 18 ans et 5.450 de 18 à 20 ans, enfin 72.653 de 20 à 23 ans, sur un total de 149.848 mariages, soit une proportion ~de 3,71 p. 100 pour tous les époux au-dessous de 20 ans et de 32,19 p. 100 pour tous les époux au-dessous de 23 ans. On voit combien la situation est différente de celle de la France. En 1892, d'autre part, le nombre d'époux (hommes), en Angleterre et dans le pays de Galles, au-dessous de 18 ans est de 70, il est de 4.203 entre 18 et 20 ans et enfin de 92.976 de 20 à 23 ans, ce qui donne une proportion de 1,93 p, 100 pour tous les époux au-dessous de 20 ans, au lieu de 3,71 p. 100 en 1874, et