ILLUSIONS SUR LA RÉDUCTION DE LA MORTALITÉ
amélioré de la fièvre typhoïde, les méthodes antiseptiques, la propagation de l'hygiène familiale, individuelle et sociale, l'assainissement de l'habitation, la recherche des eaux pures ou la purification des eaux souillées, une alimentation plus rationnelle, la diminution des heures de travail, une foule de perfectionnements ont pu réduire à ni ou 17 pour i.OOO habitants dans certains pays, à 13 ou 14 p. 1.000 dans d'autres, le taux moyen de la mortalité nationale annuelle. Mais cette réduction peut-elle être indéfinie ? Pourrait-on arriver à un taux de mortalité de 10 p. 1.000 par exemple? On (lira que les colonies australasiennes en sont là ; mais elles ne sont pas constituées de groupes humains normalement composés. La proportion (les enfants et celle des vieillards y sont beaucoup j»lus faibles que dans des populations anciennes où l'immigration tient peu de place. Pourrait-on îirriver, par un surcroît de réduction de la mortalité, à un état de société où la moyenne de la vie >erait de 100 ans ou même de 90 ans? Il ne semble pas, quel que soit l'optimisme de certains hygiénistes, de M. Metchnikoff par exemple, que Ton puisse entretenir cette espérance.
Il V a donc une limite à la réduction de la mortalité : celle-ci ne paraît pas pouvoir descendre, ilans un groupe social normal, à 10 et surtout à H pour 1.000 habitants par exemple. Or, la réduction de la natalité se présente sinon comme n'ayant pas de limites, du moins comme ayant des limites beaucoup moins fixes. Il y aura, sans doute, toujours des hommes et des femmes, ayant le sentiment de la paternité et de la maternité. Mais l'exemple de la France et surtout de certains départements de
France (voir plus loin page 391) prouve que ce sentiment peut cesser d'être général ou qu'il peut trouver sa satisfaction dans un seul enfant par ménage.
Ainsi, l'on peut concevoir que, si rien ne modifie les tendances actuelles de la civilisation, la réduction de la mortalité, quelles que soient les espérances justifiées que l'on fonde sur elle, puisse un jour rester inférieure à la réduction de la natalité. La France ne serait plus alors la seule nation d'Europe acculée à une population stationnaire ou plutôt à une population déclinante.
Puis, quelle serait la situation des sociétés européennes si le nombre des habitants n'y progressait ou môme ne s'y maintenait que par un allongement graduel de la vie humaine, venant compenser totalement ou partiellement un affaissement graduel de la natalité. Une société de ce genre aurait un nombre relatif énorme de nonagénaires, d'octogénaires, de septuagénaires, c'est-àdire d'êtres pour la plupart improductifs. A l'heure actuelle, chez les nations les plus développées de l'Europe, on considère que l'âge du travail productif expire, en général, à soixante ans, puisque c'est cet âge que l'on fixe, en France du moins, pour les retraites ouvrières. Quel serait le fardeau des improductifs dans une nation où abonderaient non seulement les septuagénaires et les octogénaires, mais les nonagénaires et les centenaires ? On dira que le nombre des improductifs ne serait pas plus grand qu'aujourd'hui parce que ces légions de vieillards remplaceraient les légions actuelles d'enfants, ceux-ci n'étant plus procréés qu'en nombre restreint. Une société ainsi composée per-
ILLUSIONS SUR LA UtDUCTION DE LA MORTALlTt: 2Sd
drail non seulement en grâce et en animation, mais en énergie, en activité soit physique, soit intellectuelle ; ce serait une société éteinte.
Dans l'état présent du monde, avec ses immensités impeuplées et les constantes découvertes facilitant la production, tout porte donc à désirer que la natalité ne se réduise pas trop dans les sociétés de l'Europe occidentale et centrale, et que l'exemple de la France ne soit pas suivi.
Il est vrai que plusieurs décades d'années peuvent s'écouler avant qu'un autre peuple européen se trouve dans la situation de la France, c'est-àdire à la veille du déclin persistant de la population. Les tableaux de la page ^75 en témoignent : la natalité en Angleterre a fléchi d'une dizaine ' de naissances pour 1.000 habitants, c'est-à-dire d'un quart environ depuis un demi-siècle ; elle pourrait encore fléchir d'autant que le nombre des naissances y dépasserait, néanmoins, légèrement celui des décès. A plus forte raison en serait-il . ainsi en Allemagne où la natalité a fléchi également de 10 à 12 naissances pour 1.000 habitants, c'est-à-dire d'un peu plus d'un quart, depuis 1874-1880; elle y est encore de 28 p. 1.000 environ mort-nés déduits, et avant qu'elle ne tombe à 18 ou 19 p. 1.000 comme en France, il peut s'écouler un demi-siècle, sinon davantage.
Nous avons établi que la civilisation amène chez tous les peuples une fécondité décroissante, pouvant aller jusqu'à la stérilité relative [nous appelons de ce nom f insuffisance des naissances pour compenser les décès) ; mais cette stérilité relative n'est encore qu'une éventualité assez distante pour la généralité des peuples d'Europe, tandis
qu'elle est pour la France une réalité présente. Nous étudierons dans une autre partie de cet ouvrage le cas spécial de celte nation et les mesures qu'il paraît exiger.