‹ La Question de la PopulationChapitre 99 sur 177 · ENÈSE DU NÉO-MALTHUSIANISME EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ENÈSE DU NÉO-MALTHUSIANISME EN ANGLETERRE

«l'hui H un publiciste ultra-radical [over -radical) du temps, qui fut alors célèbre et qui est resté encore considéré dans certains cercles, puisqu'on lui a ( onsacré un ouvrage biographique dans les toutes dernières années du xix^ siècle, Francis Place (l). C'était un des plus ardents disciples de Malthus, mais il rejetait complètement le moral restraint ou ontinence. Parlant de lui-même et de James Mill l de deux adeptes des mêmes doctrines, un nommé KiixM cl un nommé Wakefield, il déclarait qu'il <'était marié personnellement à dix-neuf ans, qu'il n avait pas pu même jusque-là vivre dans la continence et que, avec les trois personnes sus-dénommées, ils avaient 36 enfants, « drôles de corps, ajoutait-il, pour enseigner la continence, rare fellows ive to teach moral restraint ».

Dans un ouvrage publié en 1822 et intitulé : I llmtrations et Preuves du principe de population, il s'exprimait ainsi :

« Si l'on comprenait clairement une bonne fois que les [i'^rsonnes mariées ne s'exposent à aucun discrédit en recou-

int à tels moyens de précaution qui, sans être préjudiciables ^ la santé ni porter atteinte à la délicatesse féminine, préviennent la conception, on aurait ainsi un frein suffisant ■ '^ntre l'accroissement de la population au delà des mojens

• subsistance; le vice et la misère dans une prodigieuse

\lension pourraient être bannis de la Société; et l'objet de

M. Malthus, de M. Godwin et de tous les philanthropes

serait atteint par l'accroissement du confort, de l'intelligence

et de la conduite morale de la masse de la population. »

Francis Place ajoutait : « La méthode recommandée sera, j'en suis persuadé, adoptée par le

W -.^*^^'®'*^' ^ *^^' PP * et 13 : cette biographie est intitulée : The Ufe of Francit Plate, 1771 1854, par Graham Wallas. et a para en 189S.

peuple, à un moment donné, quand même on le laisserait à ses seules inspirations ». Il avait une confiance absolue dans le succès, ce qui ne l'empêchait pas de recourir à une propagande active et incessante.

Il avait rédigé sa circulaire sous trois formes différentes : « Aux gens mariés des deux sexes parmi les ouvriers, To the Married of both Sexes of the working People ; Aux gens mariés des deux sexes de la classe aisée, To the Married of both Sexes in the Genteel Life ; enfin, Aux lecteurs des deux sexes dans la maturité, to the mature reader of both Sexes ».

Après quelques contestations et quelques hésitations, un nombre notable de radicaux extrêmes [over radicals), qui, au début, avaient rejeté le néomalthusianisme, en continuant d'attribuer les maux sociaux à la mauvaise législation, au clergé, à l'inégalité des conditions, avaient fini, cependant, par se rallier à ce système. On cite notamment un nommé Richard Carlile, publiciste et agitateur, parfois emprisonné pour ses appels démagogiques.

Outre les écrits sus-mentionnés, divers autres furent rédigés dans le même esprit, par exemple : « Le mariage rendu inoffensif, Marrying made harmless ; un Index matrimonial avec tables de population, A Matrimonial Index to the population tables ; Essais pratiques pour appliquer le système de M. Malthus à la restriction de la population. Pratical Indeavows to apply the system of M. Malthus in checking population; Première lettre d'un tisserand aux classes laborieuses sur la population et les salaires; Qu'est-ce que l'amour, What is Love? Le livre de chaque femme, Every Woman's

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liook '). De «e dernier, publié en 1826, et dont <'.arlile était l'auteur, on rapporte que 1.500 exemplaires furent épuisés en quelques semaines et que 'J.OOO le furent en huit mois.

On peut joindre aux ouvrages ci-dessus, comme se rattachant à la même propagande, le livre de Robert Dale Owen, fils du célèbre industriel socialiste, Owen, intitulé Moral Physiology, Physiologie morale, qui fut publié dabord à New-Vork en décembre 1830. y atteignit sa cinquième édition vers le milieu de 1831 et apparut ensuite en éditions anglaises, qui furent nombreuses, à partir de 1832. L'auteur américain auquel nous empruntons ces iétails, M. James A, Field, déclare que tout en - tant rédigé avec modération, la Moral Physiology lie Robert Dale Owen est en même temps le traité le plus élaboré qui ait paru sur le nouveau frein on the neio check), c'est-à-dire sur les pratiques mticonceptionelles.

Le mouvement néo-malthusien avait gagné l'Amérique ; en 1833, paraissait à Boston, sous le titre (le « Fruits de la Philosophie », Fruits ofPhilosophy un livre du docteur Knowlton ayant le même objet.

La propagande en Angleterre, par l'envoi ou la remise de circulaires ou de li\Tes, s'adressait non seulement aux gens mariés de toute classe, lUX femmes en particulier, mais aussi aux ecclésiastiques (clergymen), que l'on prétendait associer, comme patrons, à ce mouvement. Certains de ces clergymen firent des dépositions à ce sujet près de la Commission d'enquête sur les salaires des travailleurs en 1824.

Divers journaux populaires prêtaient leur publi-

cité aux adeptes de cette doctrine : « l'Ami des travailleurs, the Labourer' s Friend ; la Chronique de l'Artisan de Londres et des Provinces, the Artizan's London and Provincial Chronicle ; le Républicain, The Rejmblican, etc. ».

Les chefs de cette propagande ne reculèrent pas devant les précisions et les crudités ; ils vantaient « la nécessité absolue du plan anticonceptionnel » et prétendaient qu'il gagnait chaque jour en popularité. Le « frein artificiel, artificial check » était seul capable de prévenir « le mal suprême, the mastcr evil », à savoir l'excès d'accroissement de la population ; peu importe, disaient-ils, que le remède soit pénible et répugnant : never mind, however painful or répugnant ; la situation du genre humain le rendait nécessaire. Ils se livraient à des comparaisons médicales et soutenaient que la méthode n'était pas plus contraire à la nature que la médecine et la chirurgie.

Il serait superflu de s'étendre davantage sur cette éclosion et cette expansion du néo-malthusianisme en Angleterre dans la période de 1818 à 1834 environ. Elle fut contemporaine de la seconde moitié de la vie de Malthus et dut attrister son âme droite.

Les propagandistes, quoique appartenant à un cercle d'ultra-radicaux {arch radicals ou over radicals), n'ayant guère de situation sociale, réserve faite du fils d'Owen, se vantaient de sympathies, sinon d'appuis, dans le monde politique et le monde scientifique le plus élevé. Cela était vrai de James Mill, peut-être aussi de Bentham, le fondateur de l'École qui fait reposer tout l'ordre social sur l'Utilité ; dans une lettre à Francis Place, il a refusé de se prononcer nettement et s'est tenu dans une sorte

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lit' neutralité ; mais cela seul indique une sorte de -\ mpathie.

Les néomalthusiens de cette période prétendaient avoir pour eux « une société de médecins, gens de Irltres, économistes, membres du Parlement, illiommes et de femmes du premier rang: au point <\t' vae de la fortune et des titres (1) ».

Ce mouvement, après avoir été si accentué, cessa ti)ut à coup vers 1834, sans laisser de traces visibles. La réforme de la loi des pauvres, lorgani- -ition de la grande industrie dans des conditions iueilleures, bientôt le libre-échange et la prospérité jtopulaire contribuèrent à y mettre fin. Il ne semble jias, malgré le zèle extrême de ses adeptes, qu'il ait eu une influence un peu profonde sur une partie étendue de la classe soit ouvrière, soit même moyenne. Il faut, pour que ces pratiques innaturt'iles puissent se répandre, que le terrain social

il mieux préparé, que l'ensemble de la popula- ..m soit parvenu à un certain degré d'aisance, "1 instruction, d'ambition familiale, d'esprit d'arrivisme, qu'elle soit davantage détachée des croyances <t des traditions anciennes, La population soit ouvi'ière, soit même bourgeoise, dans le deuxième (juartier du xix' siècle, n'en était pas là.

On vit cette doctrine, après des périodes d'assoupissement, renaître à deux reprises, mais avec moins d'entrain, de durée et d'extension, La première fois, ce fut, en 1854, quand le docteur Drysdale publia, d'abord sans nom d'auteur, ses Eléments of Social Science , avec le sous-litre : Heligion physique, sexuelle et naturelle. Nous

1) James A. Field, op. cil., p. 25.

avons, dans notre Traité théorique et pratique d'Economie politique, parlé de ce dense volume de 600 pag'es. Nous ne connaissions alors que vaguement le premier mouvement néomalthusien, qui, avec les Place, Carlile et autres, se produisit en Angleterre, de 1820 à 1834 et dont l'économiste américain, M. James A. Field, a fait récemment le curieux exposé auquel nous avons puisé les renseignements qui précèdent. Le livre dénommé Eléments de la Science sociale nous était, au contraire, depuis longtemps connu. J'ai raconté que la traduction française, publiée en 1869, sur la septième édition anglaise, me fut personnellement remise au lendemain de son apparition par un philanthrope français, connu et respecté, ancien saint-simonien, avec lequel j'avais des rapports d'amitié ; il me faisait présent de ce livre comme d'une contribution des plus importantes pour la Science sociale. Je reproduis ici le résumé que j'en ai fait paraître dans mon Traité d'Economie politique ; tout cet énorme ouvrage, disais-je, se résume en ces quelques phrases :

« Il est un moyen — et il n'en est qu'un seul — de surmonter ces maux, d'assurer à chacun de nous sa part de nourriture, d'amour et de loisirs, part sans laquelle la Société n'est qu'un chaos d'égoïsme, d'injustice et de misèi*e. Je crois du reste que ce moyen quelque opposé qu'il soit aux idées courantes, ne renferme en lui-même que peu de mal réel; dans tous les cas il implique la moindre somme de mal dont les lois de population nous laissent le choix. Je suis convaincu que ce moyen finira par être universellement adopté en dépit de l'opposition qu'il rencontrera dans le début. Je défie le génie de l'homme d'imaginer même la possibilité d'une autre méthode qui permette d'éviter les maux économiques et sexuels dans les vieux Etats, une fois qu'on aura

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