‹ La question de NeuchâtelChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

1^ question de droit était la grande question; j'ai tenu à m'y arrêter. Maintenant je pourrai marcher d'un pas plus rapide. Il me reste à décrire avec exactitude la situation du canton de Neuchâtel, et surtout celMde la Suisse en général. On connaît très-mal ce qui s'y passe ; on prend pour une manifestation radicale ce qui est l'expression du sentiment national ; on met sur le compte d'un parti ce qui est le fait du peuple entier, du peuple unanime et résolu.

En parlant de Neuchâtel, j'espère ne pas m'écarter un seul moment du respect que m'inspirent ces royalistes dont je blâme la conduite. Je sais distinguer entre les hommes et la cause. Les hommes ont été entraînés (et je le comprends dans une certaine mesure)

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par le souvenir du bien réel que les rois de Prusse ont fait à la principauté, par un attachement chevaleresque à d'anciens engagements, par l'irritation que causaient à juste titre plusieurs actes du parti républicain. Il faudrait n'avoir pas couny ce qu'est la vie politique dans les petits pays, pour ne pas concevoir l'action considérable que peuvent exercer les positions sociales, les habitudes prises, les traditions de famille, les antipathies personnelles. Je n'ai garde d'oublier que plusieurs sont prisonniers, que beaucoup sont accusés, et je ne me pardonnerais pas de prononcer une seule parole qui pût leur nuire. Je n'écris certes pas un réquisitoire.

Il me sufBt d'ailleurs de rappeler en peu de mots les événements de septembre : ils en disent plus que toutes les dissertations sur la physionomie véritable du canton. — Que s'est-il passé alors? Dans la nuit du 2 au 3 septembre, les royalistes, convoqués à Timproviste par leurs chefe, ont surpris et occupé Neuchâtel et le Locle. Ils avaient sans doute compté sUr le camp établi à Yverdon, espérant que les troupes fédérales viendraient les attaquer, qu'ils se rendraient h la Suisse et non aux républicains neuchâtelois; qu'ainsi on pourrait soutenir la thèse suivante devant l'Europe : « La prétendue transformation républicaine de Neuchètel est un leurre ; le canton est de* meure royaliste, et la preuve, c'est que les royalistes se sont emparés sans peine des localités les plus importantes. Il est vrai que la Confédération est interv^iue

eosuite ^et qu'on a dû céder à une force éviéemment supérieure ; mais oe que la Confédération a fait, le parti républicain ne serait pas parvenu h ie foire, car ce parti est une minorité. »

Le calcul était plus habile qu'on n'a touIu en con^ venir. Si les troupes fédérales d^YTerdon étaient arrivées plus vite, si les républicains neuchàtelois avaient été moins prompts et moins irrésistibles dans leur élan, on aurait peut-être aujourd'hui le droit apparent de soutenir qu'à Neuchàtel il n'y a pas une republique nationale, mais une tyrannie exercée sur le grand nombre par une minorité audacieuse et sans scrupule.

Heureusement les choses ne se sont point passées ainsi. La réaction contre le coup de main royaliste a été si vive, si puissante, si universelle, qu'elle a fait tomber è l'heure même toute résistance et prévenu toute intervention des soldats fédéraui. L'évacuation du Locle a eu lieu dès le 3 septembre, à la première nouvelle de l'approche des républicains; et le lendemain, dès l'aube, le drapeau suisse avait recommencé à flotter sur le château de Neuchàtel.

Je n'oublierai jamais l'aspect de l'armée de volontaires qui accourait vers la capitale. J'ai rencontré successivement ses différents corps, et partout j'ai remarqué cet entrain, cette assurance du succès, cette conscience d'une supériorité écrasante, qui ne permettent pas de douter un seul instant du triomphe. L'attitude du parti royaliste était bien différente,

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Ils sont, dit-on, les plus nombreux à Neuchâtel; or, rien n'était moins radieux et moins triomphant que Neuchâtel à Theure même de la victoire du parti. Je n'ai jamais vu ville aussi consternée. On se renfermait, on ne s'abordait pas, aucune manifestation de roya • lisme n'éclatait dans les rues ou aux fenêtres des maisons. Il y a mieux : je ne crains pas d'avancer qu une grande et très-grande partie de la population antirépublicaine désapprouvait le mouvement et regrettait avec amertume qu'on essayât de nouveau ainsi une restauration impossible.

Je ne donne pas aux impressions d'un passant l'importance qu'elles ne sauraient avoir. Gomme étranger, il m'importait de ne me mêler de rien et de ne m'aboucher avec personne. J'ai rempli consciencieusement ce devoir ; aussi ne puis-je parler que de la physionomie générale de Neuchâtel le 3 septembre, et du Locle le lendemain. En les considérant, il n'est personne qui ne fût demeuré convaincu de ceci : Le canton de Neuchâtel est républicain, et tout essai de retour à un régime définitivement aboli sera une violence exercée sur le sentiment national, un attentat contre la souveraineté d'un petit pays, contre le droit de réforme intérieure reconnu par le roi de Prusse lui-même en 1830 et que les traités de 1815 n'ont jamais eu la prétention de supprimer.

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Les informations que j'ai prises depuis lors, les opinions que j'ai refcueillies dans plusieurs cantons et à des sources fort peu suspectes de radicalisme, n'ont fait que confirmer mes impressions personnelles. J'ai vainement cherché quelqu'un qui crût encore à une majorité royaliste dans le canton de Neuchâtel .

Il est vrai que la population neuchàteloise se compose en partie de Suisses nés dans les autres cantons. — Mais quoi I c'est là le droit commun, la conséquence des institutions fédérales; s'il y a des États souverains, il y a aussi une confédération, et les Suisses sont partout citoyens en Suisse. Cela n'est pourtant pas bien monstrueux !

Et ne croyez pas que les royalistes ferment toujours les yeux sur le fait décisif que je viens de rappeler. Ce parti renferme, comme tous les partis, des hommes que la passion aveugle, et d'autres hommes qui savent se rendre compte de la marche des événements. A côté des riyyali$tes noirs (c'est ainsi qu'on les nomme), chacun a pu remarquer les royalistes éclairés, dont M. Calame a été le principal organe lors de la dernière réunion du Grand Conseil. Quel a été le langage de M. Calame et de ses amis? Fidèles à leurs souvenirs, ils n'ont voulu désavouer aucun dès sentiments de reconnaissance que la domination pater-

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nelle des rois de Prusse leur avait laissés; mais ils oat formellement déclaré que la domination prussienne était de l'histoire et ne devait plus être autre chose, qu'ils étaient las de la situation fausse qu'on leur faisait en maintenant des prétentions monarchiques visà-vis du fait républicain incontestable et définitif, qu'il fallait sortir de là, qu'il n'y avait plus de place pour un Neuchâtel mixte, qu'il ne pouvait être désormais question que d'un Neuchâtel suisse et républicain.

Ces déclarations ofQcielles et visiblement concertées auraient dû frapper l'opinion ; il leur est arrivé ce qui arrive souvent aux démarches sensées, elles ont ptesque disparu sous le mécontentement des deux partis extrêmes. Les républicains trouvaient ihauvais qu'on se permit de rendre justice au roi de Prusse; les partisans exaltés de ce dernier trouvaient mauvais qu'on proclamât son règne fini et fini sans retour. Aussi l'acte le pins important qui se soit accompli à Neuchâtel depuis septembre a^t-il été pour ainsi dire passé sous silence. Les journaux conservateurs de la Suisse en ont seuls fait ressortir la valeur, les journaux prussiens de Berlin et de Paris l'ont tout simplement supprimé.

Je le rappelle parce qu'il honore ses auteurs, et aussi parce qu'il ouvre une chance d'arrangement pacifique. On peut dire que la fraction modérée de l'ancien parti royaliste à Neuchâtel a maintenant dans ses mains le moyen d'agir puissamment sur les

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âéterminatîoiis de )» Prasee, rar les seMîmeato de. l'Europe, et par conséquent sur les destinées de la Suisse et du monde entier. Si cesconserrateure intelligents s'avancent sur la voie où ils se sont déjà engagés, s'ils montrent une masse considérable et influente d'anciens royalistes décidés à accepter la république et à désavouer les projets de restauration, que devient la protection du roi de Prusse en présence des vœux explicites de son propre parti ?

Les démarches de ce parti peuvent plus aujourd'hui pour la Suisse quune bataille gagnée. Je n'ai pas le droit de lui donner des conseils; je lui dis seulement que la responsabilité qui pèse sur lui va être immense, et que la guerre éclatant sans qu'il ait parlé de nouveau , il en éprouverait un poignant remords. Je lui dis qu'il y a pour les partis des moments uniques, moments qu'il faut saisir au passage, car ils ne reviennent plus, heures solennelles et décisives où ils ont le choix entre une estimeineffaçableet une chute sans remède. Les membres modérés de l'ancien parti royaliste touchent à un de ces moments-là; j'espère qu'ils rendront un service éclatant à la cause de la Suisse et de la paix. Leur patrie s'en souviendra, les honnêtes gens de tous les pays leur en sauront gré, et ils marqueront d'avance la place d'une grande majorité conservatrice au sein de la république neuchâteloise.

Je sais bien quelles sont les difficultés : — que penseront les nôtres? On dira que nous avons cédé à la peur ! — On dit toujours quelque chose, mais le vrai

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— 48 -^ Courage se met au-dessus des propos; il regarde plus haut que cela. Ne craignez pas d'ailleurs qu'on le confonde avec la lâcheté. Chaque chose a un caractère qui lui est propre et qui ne tarde jamais à éclater. Quand on verra des hommes respectables, qui ont fait leurs preuves d'inâépendance et qui n'ont pas coutume de flatter l'opinion dominante, quand on les verra s'élever gravement contre la guerre impie dont on menace la Suisse et contre les prétentions dont on Tétaye, chacun sentira qu'ils font une œuvre loyale et virile, une œuvre de braves gens et de bons citoyens.

Disons-le bien haut, le nombre de ceux qui sont isuisses de cœur est plus grand qu'on ne l'imagine parmi les anciens royaUstes neuchâtelois. Beaucoup ont été froissés lorsque, le 3 septembre, on avait supprimé les couleurs fédérales et passé la Suisse sous silence dans les proclamations. Ceux-là ont applaudi aux paroles de H. Calame et de ses collègues au Grand Conseil; ceux-là combattront dans les rangs de Tar^ mée suis^ contre la Prusse qui vient, dit-elle, à leur secours.

Etrange spectacle, on en conviendra, que celui d'une lutte armée où le soi-disant libérateur .ne pourrait arriver à ses fins qu'en passant sur les cadavres de ceux qu il vient délivrer I On sait qu*il y a des gens qui sont plus royalistes que le roi ; mais plus royaliste que les royalistes, c'est ce qui ne s'était pas vu encore et ce qu'ofi se dispose à nous faire voir.

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