APERÇU STATISTIQUE LES ENFANTS LES ÉCOLES
Parmi les personnes fini, en ce moment, parlent et éci'ivent sur les aveugles, combien y en a-t-il qui se soient donné la peine d’examiner la statistique dressée par le Ministère du Travail à l’aide du recensement général de 1901 ? Cette statistique a ce|)endant été publiée dans le Valentin Haüii (l), juillet et août 1908, où M. Guilbeau l’a étudiée avec soin. Cependant, il est dilTicile, pour ne pas dire impossible, de raisonner sur l’organisation générale de l’assislance à donner aux aveugles sans savoir en l)résence de quel nombre et de quel genre d’aveugles ou se trouve (2).
(1) (’.e travail ne s’adressant |)as au grand |)iiblic, mais aux ty[tlilo|)liiles <jni veulent bien étudier les ({neslions relatives aux aveugles, il m'est permis de supposer qu’ils ont à leur portée la collection du Valentin Ihiihj, (|ui renlerme tant d’études nécessaires à counaitre lorsqu’on veut parler ou agir en pleine connaissance de cause.
(2) Voici ce que, à propos des mineurs infirmes de moins de seize ans, le Ministre de l’Intérieur disait dans sa circulaire du 21 août 19Û9 ; « ...Combien y a-t-il en France de tels enfants? Il y a là un inconnu redoutable. Aucun projet ne peut être envisagé aussi longtemps que certaines données ne seront pas acquises à ce
Certes, ce n’est pas que la statistique dressée par le Ministère du Travail réponde à tous nos desidcrcUa : loin de là. Mais, telle quelle, on y trouve déjà d’utiles indications. Nous voyons, par exemple, qu’en 1901, sur une population recensée de 38.900.000 âmes, on compte 27. 174 aveugles, ce qui donne une proportion de 1 sur 1.433, tandis qu’en 1831 on en tiouvait 1 sur 930, et il y a des chances pour qu’en 1831 la précision ait été plutôt moindre qu’en 1901 (1). Cela montre donc que le nombre des aveugles décroît
sujet. Une ent'iiiête donc s’impose
« l’armi les (ineslions auxquelles la in-éseiite enquête cherche une réponse, il eu est une foi't délicate : celle (]in demande, parmi les eid'anls inlii’uies envisagés, combien sont suscepliblcs de recevoir une assistance éducalive et combien, au contraire, sont dans tel état d’irrémédiable déchéance |)hysique qu il ne peut s’agir à leur égard que de les garder, de les entretenir matériellement, de les hospitaliser dans le sens ordinaire de ce mot. Cette question, ainsi que celles relatives à l’appréciation aussi exacte que possible du caractère et des origines de l’infirmité, e.xige que l’enquête ne soit pas, sauf exception, confiée simplement aux maires des communes, mais bien à des personnes attentives et compétentes, en même temps que pénéirées de l'importance du {iroblème social aujourd'hui ])osé. . .
(t) « lün 1883, une carte fut dressée indiquant la proportion des aveugles par lO.OÜü habitants, et cette proportion fut établie pour chaque département. A cette époque, la f.oire-Inférmure comptait 401 aveugles pour une population de 012.971 habitants et le pourcentage par JO. 000 habitants était représenté par 0,06.
« Nous nous sommes arrêtés aujourd’hui au nombre de 330 ijui, d’après nos recherches, nous semble plus près de la vérité, ce ipii indiijue une diminution sensible du nombre des aveugles due sans doute à des i)rinci[)es d’hygiène plus suivis, à des soins antiseptiques plus répandus ». (D>' Teillais : Causes et prévention de La Cécité dans la Loire-lnféCeu^e. De l'Assistance des Aveugles, (îa/olte médicale de Noutes, 15 janvier 1910.)
-ma-
ires sensiblement. On voit, ensuite, qu’il y a 2.348 aveugles de 0 à vingt ans, parmi lesquels se recrute le contingent des écoles ; 5.582 de vingt à cinquante ans, âge où l’on peut travailler; 19.042 au-dessus de ci luj liante ans, ayant passé l’àge du travail et parmi lesipiels se recrute le contingent des hospices ; eu lin 202 d’àge inconnu.
Si l’on considère qu’il y a beaucoup plus de gens au dessous de cinquante ans qu’au-dessus, on constatera que la cécité frai)pe surtout après cinquante ans, c’est-à-dire à un âge où un ai)preiitissage est bien rarement fructueu.x. Le plus souvent on doit se borner à s’initier à un petit travail, occupation plutôt que métier; quelquefois on peut continuer, mais dans une mesure très restreinte, le travail ([u’on faisait j)récédemment ; on peut s’occuper ulitemeut, c’est certain, mais non approfondir un métier de manière à l’exercer sutlisa minent pour gagner sa vie (I ). Il est bien entendu, je le répète
(1) Celte coiistatulioii a été laite bien ailleurs qu'eu France.
« La iiruj)ortion des aveugles ineaiiables, soit parleur âge, soit
par leur inaptitude 4)liysi(|ue, de proliter^de l’éducation professionnelle telle qu’elle se donne dans la plupart de nos Institutions, est très forte. L’ouvrage qui [)eut leur convenir doit être tout à fait simple à e.xécuter. En j)rincipe, ce genre de travail ne saurait être avaidageuseinent cntre|)ris dans les Institutions: l” à cause de la difliculté de fournir constamment ce genre de travail, 2’ parce que le travail des aveugles entraine un taux de rémunération que tous ces établissemenls ne peuvent supporter. Des « missions» et d’autres
une fois encore, que je parle ici de la généralité des adultes ayant perdu la vue après cinquante ans, et non des exceptions. On ne saurait donc prétend le, lorsque tant de fois j’ai dit exactement le contraire, que j’estime la plupart des aveugles incapables d’apprendre un métier, que, partant, je suis ennemi du travail pour eux, et partisan de les assister par des secours. J’ai dit seulement, et je le répète (1), qu’il faut se rendre compte de la situation, des
agences s’occupent déjà, dans une large mesure, en deliors des Institutions, de fournir de l’emploi aux aveugles peu capables, mais il serait désirable que ces organisations fussent groupées, afin d'agir avec plus d’ensemble et d’efficacité. » (Macdoxald ; Rapport présenté à la Conférence sur les aveugles, tenue à Édlnibourg en juin 1905).
« Un autre problème dans la question du maintien des industries vient de ce que. dans beaucoup de cas, la Commission se trouve en présence d'hommes et de femmes non seulement aveugles mais empêchés de travailler pour d’autres causes : manque d’intelligence, découragement, incapacité pour tous les genres de travaux auxipiels peuvent se livrer les aveugles. En général, la Commission donne la préférence aux aveugles qui peuvent an iver à gagner leur vie dans ses magasins ; mais elle ne peut refuser son aide aux aveugles la méritant. A mesure que l'expérience lui ouvre de nouvelles voies, elle peut mieux pourvoir à ces cas difüciles. Cependant, il restera toujours un groupe d’aveugles absolument incapables de travailler et seulement objets de la charité publique ou privée. On étudie avec attention la question de savoir si ces derniers doivent être abandonnés aux soins des établissements existant déjà ou logés dans des maisons spéciales comme cela a été fait dans d’autres États. » (2’ Rapport annuel de la Commission du Massachuseth pour Its aveugles, Boston, novembre 190S).
(1) J’éprouve le besoin de m’excuser d’insister comme je le fais, ici et ailleurs, sur ce que j’ai dit ou n’ai pas dit... Appuyer ainsi m’est plutôt antipathique. J’estime qu’un homme sérieux, s’adressant à des lecteurs sérieux, n’a pas besoin d’insister. Il dit une fois ce
iiptiliules pliysiques des contingents d’aveugles dont on doit s’occuper, et que, inalheureusement, parmi les adultes frappés de cécité dans le cours de la vie, il y a un fort déchet au point de vue du travail à cause des cas de cécité produits non par des accidents locaux, mais par des maladies générales. J’ai dit aussi que, de même qu’ «il y aurait toujours des pauvres parmi nous », de même, malheureusement, il y aurait toujours des aveugles ayant besoin d’hospitalisation, et je plaidais pour le maintien de rilospice national des Quinze-Vingts.
Sur 2.3'jr8 aveugles ayant moins de vingt ans, on estime (ju’il n’y en a que 910 dans les écoles (l), ce qui, à première vue, porterait à croire que beaucoup de jeunes aveugles restent privés d’instruction faute d'écoles (2). Mais si Ton étudie les choses de plus près, on s’aperçoit d’ahord qu’il y a 800 enfants
qu i! croit avoir à dire et c’est tout. Mais, depuis quelque temps, des gens peu sérieux se sont mis à parler des aveugles sans étude sunisante. Il n'ont pas lu ou ont lu tiés superüciellemeiit ce qu’on a écrit sur la question, travestissent constamment la pensée de l’auteur et lui font dire ce qu’il n’a [>as dit, ce qu il n'a jamais voulu dire.
{1/ Voir la liste de ces écoles, Appendice IL
(■2) Preuons, par exemple, le Pas de Calais, où il y a 610 aveugles pour 930. OüU habitants. Son école d'aveugles a cinquante ans d’existence, elle est très connue dans toute la région, recherche tous les aveugles en âge scolaire et les reçoit sans diinculté. Or, il n’y a actuellement à l'Institution d’Arras que 18 élèves garçons et 14 élèves filles originaires du Pas-de-Calais.
ayant moins de neuf ans, dont, par conséquent, les familles hésitent à se séparer. Ensuite, un fait très frappant, c’est que pi-esque toutes les écoles d’aveugles se plaignent de manquer d’élèves et d’avoir des places vacantes ; le nombre de ces places vacantes s’élevait à 383 : 239 filles et 144 garçons, en l’année scolaire 1904 1905 (1).
Actuellement l’Institution nationale a une vingtaine de places libres (2) et dans certains
(1) Et, chose remarquable, c’est que dans les écoles d'aveugles le nombre des demi-aveugles est beaucoup plus considérable (ju’antrefois (voir Appendice IV, p 115). Récemment, une maîtresse constatait que sur 30 élèves qui forment le contingent de ses classe.';, U possèdent un « point de vue » très suffisant pour se guider seules et, sur ces 14, 5 peuvent lire les caractères vulgaires avec leurs yeux. En 190.5, M. Guilbeau constatait qu’à l’Institution nationale, sur un effectif de 144 elèves garçons, 29 y voyaient assez pour pouvoir servir de guide à leurs camarades dans les promenades et, sur les 29 demi-aveugles, 18 pourraient, à des degrés divers, lire en noir. Certes, je ne ))rètends pas critiquer ici l’admission des demi-aveugles ou demi-voyants (le terme importe peu) dans les écoles d’aveugles; si ces enl'anis ne sont pas admis dans les écoles des clairvoyants, il faut bien les recevoir quelque i)art. Mais je veux dire seulement que si les écoles d’aveugles n'obliennent l’efTeclif incomplet qu’elles ont acluellement qu'avec des enfants qui, à la grande rigueui-, pourraient ne pas s’y trouver, il faut bien renoncer à la légende des multitudes d’enfants aveugles attendant à la porte des écoles...
(2) Le même phénomène se constate ailleurs qu'en France. Voici, par exemple, ce qu’on lit dans le Rapport de L'Union centrale suisse pour le Bien des Aveugles, année 1907 : «... Nos cinq établissements d’instruction se sont accyns, en 1907, de 8 élèves. Toutefois, ils renferment encore 33 places inoccupées, ce qui prouve, d'une part, qu'ils pourraient recevoir i)lusieurs enfants aveugles encore privés d’instruction, d’autre part, qu’ils suffisent largement aux besoins du pays, et qu’en raison de la diminution relative de la cécité dans l’enfance, il est inutile d’ouvrir chez nous de nouvelles écoles spé-
(lépartemenls à proximité de deux écoles d’aveugles,” ou assiste à nue lutte véritable entre ces deux écoles à (pii obliendra ta préférence des Conseils généraux pour leui's boursiers. De sorte ([u’oii i)eut dire des écoles d’aveugles ce qu’on disait naguère de celles des sourds muets : (( Aujourd’hui, ce ne sont pas les écoles (jui luauqueut aux sourds-muets, ce sont les sourds-muets qui manquent aux écoles ouvertes pour les l'ecevoii* ».
Assurément toutes les écoles ouvertes aux aveugles ne sont pas I)onnes ; il y en a meme de ti'ès médiocres, pour ne pas dires mauvaises, et absolumeiU incapables de mettre de^ aveugles eu élat de gagnei* leur vie, sauf quelques sujets spécialement doués (|ui arrivent, en dé[)it de la mauvaise organisation, à a[)i)rendre i)eu à peu leur métier. Mais pour apprécier la valeur réelle d’une école, il ne faut pas s’eu tenir aux expositions ni aux écrits, rapi)orts, photographies ])ubliés par les directeurs, car ce sont alors les plus adroits, les plus audacieux qui l’emportent sur les modestes.
ciales à leur ijiteiilion II n’en est pas de meme des ateliers dont le nombre pourrait utilement être an^meidé ».
Kn Saxe, où l’instruction est obligatoire pour les aveugles comme pour les clairvoyants, sur 4.309.000 habitants, U y a 812.000 enlants clairvoyants de six à quinze ans et 123 enfants aveugles de six à quinze ans.
les timides. Il y a bien des choses dans une école qui sont des « trompe-l’œil )), et tout d’abord les certificats d’études, voire même les brevets de capacité obtenus par des élèves. Ces diplômes font beaucoup d’effet et ne prouvent absolument rien en ce qui est du résultat pratique de l’enseignement.
J’ai déjà dit ailleurs qu’il convient de ne pas se faire illusion sur la valeur réelle, c’est-à dire sur la valeur professionnelle, pour l’aveugle pauvre, des diplômes de capacité, baccalauréats, etc. Jusqu’ici, ce n’est que très exceptionnellement qu’un aveugle a pu réussir à gagner sa vie dans l’enseignement intellectuel des clairvoyants. N’oublions pas que dans cet enseignement la difficulté, pour le maître aveugle, n’est pas de ne pouvoir écrire de manière à être lu par ses élèves, mais bien davantage de ne
pouvoir lire ce que ses élèves ont écrit Aujour-
d’IiLii où les clairvoyants munis de tous les diplômes possibles sont extrêmement nombreux et répandus jusque dans les moindres villes, il est plus que douteux qu’on leur préfère les aveugles, et qu’il y ait pour ceux-ci, dans cet enseignement, un débouché sérieux.
Au point de vue professionnel, (pie valent pour les aveugles les brevets de capacité élémentaires ou supérieurs? Sur une centaine d’aveugles, qui
depuis cinqiianlc ans ont obtenu ce brevet, il n"y en a pas deux qui, grâce à lui, aient trouvé un gagnepain, si on exce[)te ceux qui exercent les fonctions de professeur d’enseignement intellectuel dans les écoles d’aveugles. Les autres ont dù rester à la charge de leur famille ou vivre à l’aide de leur profession de musicien, d’accordeur ou d’ouvrier. Ce n’est donc ()as le nombre de brevets qu’une école d’aveugles fait obtenir à ses élèves qui peut être donné comme critérium de la valeur de son enseignement. Je pourrais citer telle ou telle institution ((ui, depuis sa fondation remontant à quarante ans et plus, n’a jamais eu un élève breveté, je dirais même que renseignement intellectuel y est peut-être trop rudimentaire : toutefois, depuis sa création, elle compte (i'i anciens ou anciennes élèves qui gagnent honorablement leur vie comme organistes ou professeurs de musique; peut-on dire que ce n’est pas une bonne école et que son enseignement ne vaut rien?
Voici, par exemple, ce qu’écrivait un aveugle breveté contraint à apprendre un métier manuel poui’ gagner sa vie : (( Je me suis adressé à plusieurs instituts afin d’obtenir une place de professeur ;
excepté l’Institution de X , les autres ne m’ont
même pas honoré d’une réponse, c’est à la suite de
ces refus que je nie suis décidé à venir aux ateliers. Voilà à quoi me servent les immenses sacrifices que je me suis imposés pour approfondir la littérature. Si j’avais su qu’un jour je devrais entrer à Tatelier, je me serais épai-gné de si grandes dépenses et de si dures fatigues ; hélas ! j’ai été bien malheureux et bien peu favorisé du ciel ! »
Ces diplômes sont des ornements mais non des outils professionnels pour les aveugles qui les possèdent (il va sans dire que je ne parle pas ici du diplôme musical intitulé : « Certificat d’aptitude à renseignement du chant dans les écoles de l’Etat », c’est tout autre chose). Les certificats d’études, les brevets de capacité sont pour les écoles des parures (1) qu’elles étalent soigneusement aux yeux bienveillants des préfets et des conseillers généraux qui, d’aventure, viennent faire une visite aussi rapide que superficielle à l’établissement où sont placés les aveugles boursiers de leurs départements. Ils s’émerveillent de tout ce qu’on leur montre, et peut il en être autrement puisque c’est la première fois, sans doute, qu’ils considèrent des aveugles faisant auti-e chose que mendier ?
(l) Cette question a souvent été abordée, voir notaniinent : Mes Notes, page 2'it) et Trente ans d'études et de propagande, page 152. J’ai eu l'occasion, dans des études antéi-ieiires. de traiter avec plus on moins de détails plusieurs des (juestions abordées ici. Ceides, je
Pour inspecter vraiment une école d’aveugles, il faut des gens ayaiil des points de comparaison, et l)our se rendre exactement compte de la. valeur praticpie de son enseiguemeiit, il faut examiner avec attention ce que sont devenus les anciens élèves de cette école. Oui ou non, gagnent-ils leur vie à l’aide de la profession qui leur a été apprise ? Voilà, ce me semble, un bon critérium, le but d’une école d’aveugles étant de mettre ses élèves en état de gagner leur vie par l’exercice d’une profession. Les bonnes écoles acceptent parfaitement ce critérium, et inleriogées à cet égard, elles présentent avec empressement l’état nominal de leurs anciens élèves, montrant très simplement les succès et insuccès (bêlas! il y en a toujours, n’y a-t il pas des (( fruits secs » paidout) ? Quant aux écoles médiocres ou mauvaises, il est impossible d’en obtenir cette liste ; elles préfèrent citer quelques certificats d’études, voiie même un ou deux brevets obtenus rà et là. Pour ce qui est de la généralité des anciens élèves, on développe la tbèse que voici : « Il n’y a pas assez de temps que notre école existe. — Les ressources nous ont toujours manqué poiii' orga-
n'ai pas la |irclenlion d’avoir été la par nn grand nombre; mais, enliii, <|ael(|aes ans ont parcouru ces etudes, Je dois donc à ceux-là de ne pas m’attarder.
niser renseignement tel que nous aurions voulu le donner. — La plupart de nos élèves sont incapables, tous les élèves intelligents sont attirés par les grandes écoles. »
Or, voyons ce que valent ces excuses :
Ancienneté. — Dès lors qu’une école a plus de dix ans d’existence, elle doit pouvoir faire état d’élèves sortis, puisque la durée des études est ordinairement de huit à dix ans.
2o Manque de ressources. — Mais si vous n’aviez pas les ressources nécessaires pour fonder et soutenir une école d’aveugle, pourquoi l’avez-vous entreprise? Qui donc vous suppliait d’ouvrir une nouvelle école? Pouvez-vous dire en conscience que vous l’avez créée, cédant aux sollicitations des familles ou des pouvoirs publics qui ne savaient comment assurer l’enseignement des enlanls aveugles de la ville ou de la région? Et, si cela était, pourquoi n’avez vous pas adopté un prix suffisant? Si votre département et les départements voisins avaient absolument besoin d’une école d’aveugles, pourquoi n’avez-vous pas posé vos conditions au lieu d’adopter un taux calculé sur le taux que ces département payaient pour faire instruire leurs aveugles dans d’autres écoles? Et encore, si les ressources vous manquaient pour faire des éduca-
lions complétas, pourquoi ne pas vous borner à comiueucer celles-ci, à préparer les enfants à entrer dans une école ayant fait ses preuves et où vos élèves, pour leur plus grand bien, auraient terminé leurs études? Dans la statistique des aveugles ayant passé par votre établissement figurerait avec honneur un contingent d’élèves admis dans d’autres écoles après avoir été bien préparés par la votre ; et il est moins coûteux d’ôlre école préparatoire qu’école de plein exercice.
.> Médiocrilé du niücau intellectuel des élèces. — Ici, suivant qu’on veut critiquer rorganisation des écoles concurrentes, ou qu’on veut défendre son propre enseignement, l’on a deux manières d’apprécier le niveau intellectuel de la généralité des enfants aveugles : dans le premier cas, on déclare que ce niveau est très sulfisant ; dans le second cas, on cite, par exemple, les remarques de M. Constançon, directeur de l’Asile des aveugles de Lausanne :
« Nous avons peu de choses à dire sur le développe-
ment intellectuel de nos élèves, sinon qu’il est, sauf quelques rares exce[)tions, lent et laborieux. Nous n’avons aucun élève très intelli^qent, quelques-uns sont normaux et progressent très régulièrement, mais la plupart n’ac(piièrent que peu à peu le minimum d’instruction qui leur est indispensable.
(( Il y a une grande différence entre nos élèves actuels et ceux que l’Asile a eu le privilège d’instruire à ses débuts. Dans les anciens registres, nous voyons figurer à côté de la majorité des noms la mention « intelligent, « très intelligent, développement rapide » ; tandis qu’actuellement ce sont des mentions toutes différentes que nous sommes obligés d’inscrire. Et pourtant, les moyens d’instruction se sont perfectionnés, nos élèves ont mille facilités que n’avaient pas leurs devanciers. Cette baisse presque continue du niveau des aveugles est due aux grands progrès réalisés en ophtalmologie. On guérit des malades qui autrefois étaient condamnés et fournissaient des aveugles dont les facultés intellectuelles étaient intactes. Actuellement, un grand nombre d'aveugles le sont par suite d’affections cérébrales, j)ar dégénérescence, et la cécité n’est qu’une conséquence d’un état général qui influe sur l’intelligence elle-même. Certes, loin de nous la pensée de récriminer contre ]\IM. les Docteurs, nous voudrions même n’avoir plus d’élèves du tout; nous signalons un fait que le regretté ]\I. Ilirzel avait déjà constaté à la fin de sa longue carrière (1) »
Et l’on dit : « En vérité, quels résultals pouvonsnous obtenir avec de si pauvres éléments ? » Puis l’on ajoute : (( Lorsqu’il se trouve un enfant vraiment intelligent, presque toujours il est envoyé dans
(1) Rapport sur L’Asile des Aveugles de Lausanne pour l’année 1903,
les grancles écoles, à Paris, par exemple, et Ü né nous resle cpie les médiocrités et les nullités. )) Mais s’il en est ainsi, reconnaissez donc, une fois encore, (pie votre école, au moins comme école de plein exercice, n’est poini nécessaire, puisqu’on trouve, sans elle, à faire instruire les enfants que vous revendiquez comme appartenant au recrutement normal de cette éiîole. Puis, si les enfants que vous avez ne sont pas capables de devenir de bons musiciens, de sérieux et solides accordeurs, soyez donc simplement et franchement une école de métiers manuels, et tachez de faire de bons ouvriers au lieu d’ébaucher de mauvais musiciens. Et si vous prétendez que votre contingent d’élèves n’est môme pas capable d’apprendre sérieusement un métier manuel de façon à pouvoir l’exercer utilement, alors, pourquoi n’adoptez-vous pas nettement le imle et le programme d’une école d’arriérés ? Ce type d’école manquait com[)lètement en France avant 19ül, c’est pourquoi l’Association Valentin llaüy a été obligée de créer sa petite école de Cbilly-Mazarin pour les filles, et une école semblable manque encore pour les garçons.
Mais, direz-vous, peut-être : (( Les familles tiennent, à tort, mais elles tiennent à l’enseignement musical, elles attribuent à l’aveugle- des dispositions innées pour la musique, et elles exigent que leur
enfant l’apprenne tant bien que mal ; si nous n’avions pas clans notre école un enseignement musical, les parents ne consentiraient pas à nous donner leurs enfants et solliciteraient leur admission dans une autre école. » Bien ; mais alors nous en revenons toujours à la possibilité, sans votre école, de faire instruire les enfants aveugles que vous y avez. Et si c’est véritablement l’intérêt des aveugles qui vous a fait entreprendre et qui vous fait continuer votre école, vous ne céderez ]>as à la fantaisie, à la prétention déraisonnable des parents.
Les écoles d’aveugles sont donc assez nombreuses eu égard aux enfants aveugles scolai’isables. Ceux qui croient qu’il y a, en France, des centaines d’enfants demeurant privés d’instruction, faute d’école pour les recevoir, sont dans l’erreur. Qu’ils aillent visiter le bel Établissement Saint-Victor, ouvert à Amiens, en 1891, pour recevoir 300 aveugles, et, d’après son programme, être école enfantine, école professionnelle, atelier, asile, clinique. A l’heure qu’il est, il n’abrite pas 75 aveugles, dont seulement 23 élèves, garçons et filles, au dessous de vingt ans.
Qu’est-ce donc qui lui a manqué ? Les ressources? La protection administrative? Nullement: les aveugles, voilà tout. Et ici, remarquons qu’en 1891, ceux-là étaient taxés de rétrogrades, ennemis du
progrès, etc., qui faisaient observer qu’à 131 kilomètres de Paris, à 62 kilomètres d’Arras et à H6 kilomètres de Lille, où des écoles d’aveugles fonctionnent depuis de longues années, le plan conçu l)onr Saint \dclor n’était peut être pas le meilleur, qu’il y aurait peut-être eu quelque chose de plus prati(jue à faire ?... Du tout, répliquait on, ce n’est pas à Amiens seulement mais bien dans toutes les régions qu’il faut construire des établissements comme Saint-Victor, renfermant école enfantine, école professionnelle, atelier, asile, clinique, etc.,
etc Kt pourtant ils avaient raison, les prétendus
rétrogrades, car l’on ne voit pas que les centaines de mètres carrés construits à grands frais et toujours restés vides aient beaucoup amélioré le sort des aveugles de Picardie.
Dans les plans qui surgissent, aujourd’hui, un peu de tous cotés, on inscrit la création, par toute la France, de (( pouponnières )) pour recevoir les bébés aveugles. Mais on s’imagine donc trouver des centaines de « poupons )) aveugles que les parents seraient prêts à confier à des établissements forcément éloignés d’eux ?... Et l’on ne peut pas, dans chaque département, avoir une pouponnière d’aveugles, laquelle aurait un nombre infime de pensionnaires, quelquefois, même, n’en aurait pas du tout.